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Service IA · Haute-Nendaz, VS

IA souveraine · Calcul et stockage en Suisse

Le Bisse Cognitif

Chapitre 11 · L’essai

Souveraineté numérique

Le mot le plus mal employé du débat suisse. Trois niveaux à distinguer — hyperscalers, infrastructures publiques, usages quotidiens — et une distinction qui change tout : substituer aux Américains, voué à l’échec ; les compléter, déjà à l’œuvre. Ce que le Valais peut faire à son échelle, et ce qu’il ne peut pas.

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Une politique de souveraineté ne peut pas s’arrêter aux usages individuels, mais elle ne peut pas non plus s’inventer un terrain qu’elle ne tient pas.

Échelles et limites

La souveraineté pratique posée au chapitre précédent, la somme des choix d’outils, de données et de juridictions que prennent quotidiennement les acteurs économiques d’un territoire, est arrivée naturellement au terme du parcours métiers, parce que c’est dans les métiers que la souveraineté se vérifie ou ne se vérifie pas. Mais elle ne suffit pas. Une politique de souveraineté ne peut pas s’arrêter aux usages individuels, elle suppose aussi des choix d’infrastructure, de logiciel, de gouvernance des données qui dépassent l’échelle d’une fiduciaire ou d’un cabinet médical. Ces choix se prennent à des échelles distinctes, et c’est par là que ce chapitre commence. Avec lui s’ouvre la quatrième partie de l’essai, celle qui transforme le diagnostic, l’héritage et l’examen sectoriel en programme.

Le sujet est partout dans les discours, presque nulle part dans les décisions, et chacun y projette ce qu’il veut bien y voir. Les uns appellent souveraineté numérique la simple conformité à la nLPD. Les autres y voient un programme de relocalisation industrielle massive, comme s’il était possible de construire en Suisse l’équivalent d’AWS dans la décennie qui vient. D’autres encore agitent le terme comme un slogan politique, sans en préciser le contenu opérationnel. Je voudrais, dans ce chapitre, dire ce que je crois honnêtement de ce que la souveraineté numérique signifie et ne signifie pas pour un canton comme le Valais. Le résultat sera, je le crains, moins enthousiasmant que certains lecteurs l’espèrent. Mais il sera, je crois, plus juste, et c’est ce qui compte si l’on veut avancer.

Trois niveaux qu’il faut distinguer

Distinguer les niveaux auxquels se joue la souveraineté numérique conditionne tout le reste. On confond trop souvent ces niveaux, et la confusion produit soit des projets surdimensionnés, soit des renoncements injustifiés.

Le cloud d’abord, ce qu’on appelle dans le langage commun les grandes infrastructures de calcul et de stockage. Construire et opérer une infrastructure cloud de niveau hyperscaler, capable de rivaliser avec AWS, Microsoft Azure ou Google Cloud, suppose des investissements de dizaines de milliards de dollars, des compétences techniques accumulées sur des décennies, et une masse critique d’usages pour amortir ces coûts. Ce niveau-là n’est pas accessible à un canton, ni même à un pays de la taille de la Suisse en agissant seul. Il se joue à l’échelle continentale, et il se joue mal : l’Europe, malgré le projet Gaia-X et des acteurs nationaux comme OVHcloud, n’a pas réussi à construire d’alternative à grande échelle aux acteurs américains et chinois sur ce segment.

Viennent ensuite les infrastructures publiques nationales et les modèles d’IA souverains, dimensionnés pour des usages spécifiques, administrations, recherche, santé, défense. Ce niveau est en construction active en Suisse. Le Swiss Government Cloud, validé par les Chambres fédérales fin 2024 avec un crédit d’engagement de plus de deux cent quarante millions de francs et un budget total approchant les trois cent vingt⁴¹, vise précisément à doter la Confédération d’une infrastructure cloud souveraine. Ses premières fonctionnalités sont en service depuis le début de 2026, l’ensemble doit être déployé d’ici 2032. Les cantons et les communes pourront l’utiliser, à prix coûtant, mais le secteur privé en sera exclu. À côté du SGC, les initiatives sur l’IA souveraine construisent progressivement un substrat technique qui n’existait pas il y a cinq ans. Au premier rang d’entre elles, le modèle de langage Apertus, lancé en septembre 2025 par l’EPFL, l’ETH Zurich et le Centre national suisse de calcul scientifique dans le cadre de l’initiative Swiss AI⁴².

Et il y a, enfin, les usages quotidiens, dont parlait le chapitre précédent à propos des professions intellectuelles, mais qui concerne tout le tissu économique et social. À ce niveau, la souveraineté ne dépend pas de qui possède les serveurs ; elle dépend de qui décide des outils, qui contrôle les données, qui assume la responsabilité juridique des traitements. Une fiduciaire qui choisit un assistant d’IA conforme au droit suisse plutôt qu’un outil américain plus performant fait acte de souveraineté à ce niveau-là. Une commune qui héberge ses services sur Infomaniak plutôt que sur AWS fait acte de souveraineté. Un médecin qui tient son dossier patient sur une infrastructure suisse fait acte de souveraineté. Ces choix sont individuels, distribués, peu spectaculaires, mais ils constituent, pris ensemble, une réalité matérielle qui est, à mes yeux, la plus tangible des trois.

La distinction importe parce qu’elle change radicalement la lecture des marges de manœuvre cantonales. Sur le premier niveau, le Valais ne peut rien faire seul, et il aurait tort de prétendre le contraire. Sur le deuxième niveau, il peut s’inscrire dans des projets fédéraux et européens en y défendant ses intérêts, mais il ne peut pas porter de projet substantiel à sa propre échelle. Sur le troisième niveau, en revanche, il peut beaucoup, et c’est là qu’il devrait concentrer ses efforts, parce que c’est là que les décisions sont à sa portée et que les bénéfices sont les plus directs.

Substitution ou complément : la distinction qui change tout

Avant d’aller plus loin, il faut clarifier un malentendu fréquent qui rend incohérents la plupart des débats sur la souveraineté numérique. Lorsque l’on dit qu’un hyperscaler souverain européen est très difficile à construire, et que l’on suggère ensuite qu’un nœud d’infrastructure spécialisé pourrait faire sens à l’échelle valaisanne, on peut donner l’impression de se contredire. Si c’est compliqué à l’échelle d’un continent, comment cela pourrait-il devenir possible à l’échelle d’un canton ? La question est légitime, et elle mérite une réponse précise, parce que la confusion sur ce point invalide toute discussion sérieuse.

La réponse est que l’on ne parle pas du même projet. La différence entre l’échec de Gaia-X et la possibilité d’un nœud valaisan ciblé n’est pas une simple question de taille de périmètre. C’est une différence de nature.

Quand un projet européen vise à offrir à toutes les entreprises du continent une alternative générique à AWS, Azure et Google Cloud, c’est-à-dire un catalogue exhaustif de services, à des prix comparables, sur un marché que les acteurs américains servent déjà très bien, il s’engage dans une stratégie de substitution. Il prétend remplacer les acteurs dominants sur leur propre terrain, là où ils ont vingt ans d’avance, des effets d’échelle massifs, et des coûts amortis sur des dizaines de millions de clients. Cette stratégie échoue presque toujours, parce qu’elle attaque les hyperscalers sur leurs forces. Aucun montant d’investissement public n’a permis à ce jour de produire un acteur européen compétitif sur le périmètre généraliste qu’occupent les Américains.

Quand un projet ciblé vise à offrir une infrastructure spécialisée pour des usages que les hyperscalers ne servent pas bien, ou ne servent pas du tout, il s’engage dans une stratégie de complément. Il ne prétend pas remplacer AWS pour le commerce électronique d’une PME suisse, un terrain où les Américains sont compétitifs et où la souveraineté est de second ordre pour le client. Il vise des terrains où la souveraineté est non négociable et où le marché est trop niche pour intéresser les hyperscalers, données médicales sous droit suisse, données fiscales d’administrations publiques, corpus linguistiques de langues régionales, hébergement spécialisé pour la recherche académique. Sur ces terrains, la rentabilité ne tient pas à la compétitivité prix face aux hyperscalers, elle tient à l’usage captif, à la valeur juridique de la souveraineté, et à la spécificité du service rendu.

Cette distinction explique pourquoi Gaia-X stagne et pourquoi le Swiss Government Cloud avance. Le SGC ne prétend pas remplacer AWS pour le secteur privé suisse, il s’en interdit explicitement, et le débat parlementaire l’a redit. Il sert un périmètre précis, défini par la nature publique des données qu’il héberge et par l’exigence juridique de souveraineté qui s’attache à ces données. C’est précisément parce qu’il assume cette spécialisation qu’il est viable. La Confédération ne joue pas le même match que les hyperscalers, elle joue un autre match, sur un terrain qu’eux ne convoitent pas vraiment.

Pour un canton comme le Valais, la même logique doit s’appliquer. Un projet d’infrastructure régionale qui prétendrait offrir à ses entreprises une alternative généraliste aux services cloud commerciaux serait condamné à l’échec, par la même mécanique qui a fait échouer les ambitions européennes. Un projet ciblé sur des usages spécifiques au territoire, là où la souveraineté juridique est non négociable, ou là où la spécificité culturelle, linguistique ou sectorielle rend l’offre inintéressante pour les acteurs globaux, est, en revanche, défendable. À condition d’assumer qu’il ne joue pas le même match que les hyperscalers et qu’il ne prétend pas le faire.

Cette clarification de la nature du projet, plus encore que celle de son échelle, est ce qui distingue une politique de souveraineté numérique réaliste d’une posture de souveraineté numérique velléitaire.

Ce que le Swiss Government Cloud rend possible, et ce qu’il ne rend pas possible

Quelques mots de plus sur le SGC, parce que le projet structure pour la décennie le paysage suisse de la souveraineté numérique et qu’il est à la fois utile et insuffisant pour ce que cherche un canton comme le Valais.

Utile, parce qu’il offrira à l’administration cantonale et aux communes une alternative crédible aux solutions étrangères pour leurs services internes. Une commune valaisanne qui aujourd’hui héberge sa gestion documentaire sur un service américain pourra, demain, basculer vers une infrastructure fédérale souveraine. C’est un progrès objectif, et le canton aura intérêt à se positionner activement pour utiliser ces capacités à mesure qu’elles seront disponibles. Le SGC offre par ailleurs un signal politique important : la Confédération assume que la souveraineté numérique n’est pas un slogan mais un investissement chiffré, programmé, défendu devant les chambres parlementaires. Ce signal change le climat dans lequel les cantons décident de leurs propres infrastructures.

Insuffisant, parce que le SGC est dimensionné pour les administrations publiques fédérales, cantonales et communales, pas pour le secteur privé. Une fiduciaire valaisanne, un cabinet d’avocats, un médecin, une PME industrielle ne pourront pas y héberger leurs traitements. Or c’est dans le secteur privé, on l’a vu au chapitre précédent, que se joue la part la plus large de la souveraineté pratique. Le SGC règle peut-être un tiers de la question. Il laisse les deux autres tiers à l’arbitrage des acteurs économiques et aux opérateurs commerciaux suisses qui pourront leur proposer des alternatives, Infomaniak, Exoscale, Swisscom, et quelques autres. Ces opérateurs sont reconnus dans leur métier, ils paient l’impôt en Suisse, ils opèrent sous droit suisse, mais ils restent de petite taille face aux hyperscalers, et leurs offres ne couvrent pas tous les besoins. Sur certains segments, IA générative à grande échelle, calcul scientifique haute performance, il n’y a pas, à ce jour, d’alternative suisse à la hauteur de l’état de l’art.

Cette situation n’est pas un échec, c’est un fait. Les territoires européens qui prétendent l’inverse se mentent à eux-mêmes ou se préparent à des déceptions coûteuses. Le réalisme demande de reconnaître les limites pour mieux travailler dans les marges de manœuvre réelles.

La question du data center cantonal

Reste la question, souvent évoquée dans le débat valaisan, d’un data center souverain à l’échelle du Valais. C’est l’occasion d’y répondre clairement, en mettant les choses dans leur ordre.

Un data center régional, de petite ou moyenne taille, est techniquement possible en Valais. Les ingrédients sont là, hydroélectricité abondante et décarbonée, climat alpin favorable au refroidissement passif, foncier disponible, opérateurs publics régionaux compétents, dont Genedis, capacité juridique des bourgeoisies à porter des projets fonciers de longue durée. Aucun obstacle structurel ne s’oppose à ce qu’un tel projet voie le jour.

La question n’est donc pas de savoir si c’est possible. Elle est de savoir si c’est pertinent, et pour qui. À cette question, ma réponse honnête est : oui, dans des conditions précises, et précisément à condition de relever d’une stratégie de complément et non de substitution, comme nous venons de l’exposer.

Un data center cantonal généraliste, qui prétendrait concurrencer les opérateurs commerciaux suisses sur le marché ouvert, serait difficile à justifier économiquement. Les usages standards sont déjà couverts par Infomaniak, Exoscale, Swisscom et leurs équivalents, à des coûts compétitifs et avec une qualité de service satisfaisante. Investir des dizaines de millions de francs publics pour produire un service redondant n’a guère de sens.

Un nœud spécialisé, en revanche, peut faire sens à des conditions précises. Si les usages sont réellement spécifiques au territoire, résilience face aux coupures hivernales, traitement de données médicales valaisannes sous droit cantonal renforcé, hébergement de modèles d’IA entraînés sur le Walliserdeutsch et le franco-provençal valaisan, archivage numérique du patrimoine immatériel inscrit à l’Unesco, calcul scientifique pour les besoins des hautes écoles cantonales, alors un projet ciblé peut trouver sa rentabilité dans la spécificité même de ses usages. Il ne joue pas contre les hyperscalers ; il occupe un terrain qu’ils n’occupent pas.

Le scénario qui me paraît le plus défendable, à dix ans, n’est pas celui d’un grand data center cantonal phare, mais celui d’une combinaison de plusieurs actions ciblées. Une coordination, d’abord, pour que les communes, l’administration cantonale et les institutions publiques migrent leurs services prioritaires vers le SGC à mesure qu’il sera disponible. Un partenariat assumé, ensuite, avec les opérateurs commerciaux suisses, Genedis pour la dimension régionale, Infomaniak ou équivalent pour la dimension nationale, afin d’orienter les acteurs privés vers des solutions souveraines compatibles avec leurs besoins. Et un ou deux projets ciblés d’infrastructure régionale spécialisée, conçus dès le départ comme des compléments aux dispositifs nationaux et non comme leurs concurrents, à condition qu’une analyse rigoureuse en démontre préalablement la pertinence.

Cette approche est moins spectaculaire qu’un grand data center cantonal. Elle est probablement plus utile.

Énergie, climat et calcul

Reste à traiter une question que cet essai a jusqu’ici contournée et qu’on ne peut pas continuer d’éviter : celle du coût énergétique de l’intelligence artificielle. La question est devenue centrale dans le débat public international, et un essai prospectif sur le rapport entre IA et territoire qui ne la prendrait pas au sérieux laisserait à raison son lecteur perplexe.

Les ordres de grandeur sont alarmants. L’entraînement d’un grand modèle de langue contemporain consomme l’équivalent de plusieurs centaines de foyers européens pendant un an. L’inférence, l’usage quotidien des modèles par leurs utilisateurs, consomme moins par requête, mais à l’échelle de centaines de millions d’utilisateurs, elle représente déjà une part mesurable de la consommation électrique mondiale. Les projections à trois ans indiquent que les centres de données dédiés à l’IA pourraient consommer, à eux seuls, autant que certains pays moyens d’Europe occidentale. Cette trajectoire n’est pas durable telle quelle. Elle posera, à mesure qu’elle se déploie, des questions politiques aiguës sur l’allocation de la ressource électrique entre IA, transition climatique des autres secteurs, et besoins domestiques de base.

Sur ce plan, le Valais a une position que peu de territoires européens peuvent revendiquer. Son énergie hydroélectrique, abondante à l’échelle suisse, produit une électricité décarbonée à un coût marginal compétitif. Cette ressource, qui a fait la fortune industrielle du canton au vingtième siècle, fonderies d’aluminium, chimie haut-valaisanne, puis la pharmacie, pourrait jouer dans la transition numérique un rôle analogue à celui qu’elle a joué dans la transition industrielle. Hébergement de calcul intensif décarboné, partenariats avec des opérateurs européens cherchant à décarboner leur infrastructure, articulation possible avec les institutions de recherche valaisannes sur les usages d’IA à fort contenu calculatoire, autant de pistes qui méritent d’être étudiées sérieusement, et qui ne l’ont pas été jusqu’ici à la mesure de l’opportunité.

Cette opportunité ne doit pourtant pas être lue naïvement. L’hydroélectricité valaisanne n’est pas indéfiniment extensible, la plupart des sites majeurs sont déjà équipés, et les concessions sur les grands ouvrages arriveront à échéance dans les prochaines années dans des conditions politiques qui ne sont pas toutes sous contrôle cantonal. Allouer une part significative de cette ressource à l’IA aurait un coût d’opportunité par rapport à d’autres usages, décarbonation des transports, du chauffage, de l’industrie existante. Le canton ne peut pas tout faire avec la même eau. Il devra arbitrer.

Cet arbitrage relève de choix qui dépassent le cadre du présent essai. Mais deux principes me paraissent défendables. D’abord, que tout projet d’infrastructure IA accueilli dans le canton soit dimensionné en cohérence avec les capacités locales de production et de distribution électrique, et qu’il intègre dès sa conception les contraintes climatiques de long terme. Ensuite, que les choix d’arbitrage soient explicites et publics, qu’on dise pourquoi on choisit, dans la limite des kilowattheures décarbonés disponibles, d’en consacrer telle part à l’IA et telle part à d’autres usages. La transparence de l’arbitrage est aussi importante, démocratiquement, que son contenu. Les bourgeoisies valaisannes savent depuis longtemps que les ressources finies se répartissent par règles claires, transparentes et révisables. La grammaire du bisse, ici aussi, peut servir.

Reste, plus largement, le rapport entre transition numérique et transition climatique. Les deux ne sont pas opposées par nature, mais elles entrent en tension lorsque les ressources matérielles, énergie, terres rares, eau de refroidissement, se chevauchent. Le Valais, qui s’inscrit dans les deux transitions à la fois, a peut-être une chance de penser leur articulation plus tôt et plus sérieusement que des territoires moins exposés. C’est l’un des chantiers intellectuels que les hautes écoles cantonales et les administrations devraient prendre au sérieux. Il ne se prête pas aux annonces médiatiques, mais il décide de ce qui se pourra ou non dans la décennie suivante.

La souveraineté logicielle, souvent oubliée

Une dimension de la souveraineté numérique est régulièrement sous-traitée dans le débat public, alors qu’elle est plus structurante encore que l’infrastructure : la souveraineté logicielle.

Construire une infrastructure cloud souveraine est utile. La remplir avec des logiciels propriétaires américains qui imposent leurs formats, leurs interfaces et leurs conditions d’usage l’est moins. Le débat parlementaire suisse sur le SGC a explicitement reconnu cette question, les chambres ont demandé que le projet privilégie les logiciels open source et les fournisseurs ayant leur siège en Suisse. C’est un signal important. Mais le chantier est immense et il dépasse largement le seul SGC.

Pour un canton, la souveraineté logicielle se construit par des choix concrets et apparemment modestes. Privilégier les formats ouverts dans les administrations cantonales et communales. Investir dans la formation des collaborateurs sur les alternatives open source aux outils propriétaires standards. Soutenir les éditeurs suisses de logiciels qui, sans rivaliser avec Microsoft ou Google sur le périmètre complet, offrent des alternatives crédibles sur des segments précis. Documenter les choix techniques de l’administration cantonale pour qu’ils soient réversibles et auditables.

Aucune de ces décisions ne fait la une des journaux. Cumulées sur dix ans, elles construisent une souveraineté logicielle réelle, qui rend le canton moins dépendant d’acteurs dont la trajectoire commerciale n’est pas sous son contrôle. Elles ont aussi un effet collatéral utile : elles soutiennent le secteur suisse de l’édition logicielle, qui reste en Valais et ailleurs un domaine où les compétences locales sont compétitives mais où les commandes publiques ne suivent pas toujours.

La souveraineté des données, qui change la donne

Au-delà de l’infrastructure et du logiciel, il y a la question des données elles-mêmes. C’est ici, à mes yeux, que la souveraineté prend tout son sens pour un canton.

Les données qu’un territoire produit, données administratives, données de santé, données économiques, données environnementales, données culturelles, constituent un patrimoine qui n’a pas d’équivalent matériel. Une fois quittées le territoire, ces données sont difficiles à récupérer. Une fois mêlées aux flux d’apprentissage de modèles globaux, elles servent à entraîner des outils dont le canton ne maîtrise plus l’usage. Une fois hébergées sous juridiction étrangère, elles sont accessibles à des autorités dont les intérêts ne sont pas nécessairement alignés avec ceux de la Suisse.

Cette question n’est pas symbolique. Elle est juridique, économique et stratégique. La nLPD pose des principes auxquels les acteurs valaisans doivent se conformer, et ces principes seuls justifient des choix d’hébergement. Mais au-delà de la conformité réglementaire, il y a la question du patrimoine, qu’est-ce que le canton veut conserver de la trace numérique de son activité, et comment veut-il en gouverner l’usage à dix, vingt, cinquante ans.

Cette question ne se traite pas par une grande politique unique. Elle se traite par une série de décisions sectorielles qui, prises ensemble, dessinent une posture cohérente. Les données médicales sur des infrastructures suisses, on l’a dit. Les données fiscales et administratives sur le SGC à mesure qu’il sera disponible. Les données scientifiques produites dans les hautes écoles cantonales sur des plateformes ouvertes et auditables. Les données patrimoniales, fonds d’archives sonores, corpus linguistiques, inventaires culturels, sur des infrastructures publiques régionales explicitement vouées à leur préservation. Aucune de ces décisions n’est révolutionnaire. Leur somme, à dix ans, fait la différence entre un canton qui contrôle son patrimoine numérique et un canton qui l’a laissé filer.

Un programme à la mesure du canton

Voici ce qui me paraît le programme réaliste et défendable en matière de souveraineté numérique pour le Valais des dix prochaines années. Il ne contient pas de grand projet phare, parce que ce n’est pas, comme on l’a vu, à cette échelle que se joue l’essentiel.

Utiliser pleinement les capacités fédérales souveraines à mesure qu’elles deviennent disponibles. Migrer les services administratifs cantonaux et communaux vers le SGC, participer aux travaux fédéraux qui définissent les standards de souveraineté, et y défendre les intérêts d’un canton dispersé, multilingue et alpin, dont les besoins ne sont pas exactement ceux de Berne, Zurich ou Genève.

Équiper le secteur privé régional, en particulier les professions intellectuelles, d’infrastructures et d’outils souverains adaptés à leurs réalités. Le secteur privé n’a pas accès au SGC : d’autres dispositifs, partenariats avec des opérateurs suisses, mutualisations sectorielles, soutiens publics ciblés, doivent l’accompagner dans ses propres choix.

Construire les infrastructures spécialisées qui ont du sens à l’échelle régionale, et seulement celles-ci. Le canton peut porter quelques projets ciblés, typiquement un nœud d’hébergement dédié aux usages où la spécificité valaisanne est forte (santé en montagne, langues régionales, patrimoine immatériel numérisé), pensés comme des compléments au SGC, pas comme des concurrents.

Investir patiemment dans la souveraineté logicielle et dans la gouvernance des données. C’est la dimension la moins visible, mais probablement la plus structurante à long terme : privilégier les formats ouverts dans les achats publics, documenter les systèmes pour qu’ils restent réversibles, archiver les données sur des infrastructures auditables, soutenir les éditeurs suisses sur des segments précis.

Aucun de ces axes ne fait rêver. Pris ensemble, ils dessinent une politique de souveraineté numérique réaliste et atteignable, à la mesure d’un canton qui n’est ni Berne, ni Zurich, ni Genève, mais qui a quelque chose à protéger et quelque chose à construire. Elle aura, à dix ans, l’effet pratique que l’on attend d’une vraie politique : préserver la marge de manœuvre du canton dans un monde où les choix numériques se referment souvent sans qu’on s’en aperçoive.

Un dernier mot sur le réalisme

Je termine ce chapitre par un constat que certains lecteurs trouveront décevant et d’autres reposant : il n’y a pas, à ce jour, de stratégie de souveraineté numérique cantonale formalisée en Valais. Il y a des éléments, des choix sectoriels, des bonnes pratiques, des opérateurs compétents, une conscience politique réelle dans certains services. Mais il n’y a pas de doctrine articulée, et il n’y a pas de feuille de route. Cela peut être lu comme un retard ; cela peut aussi être lu comme une opportunité, parce que les territoires qui formalisent le plus tôt leur posture en tirent souvent un avantage durable. Le Valais peut écrire cette doctrine et cette feuille de route en un ou deux ans s’il le décide. Le moment est probablement bon pour le faire, assez tôt pour s’inscrire utilement dans les chantiers fédéraux en cours, assez tard pour bénéficier de leurs enseignements.

Cette doctrine ne se substituera pas aux décisions concrètes. Mais elle leur donnera un cadre, une cohérence et une direction. Et c’est précisément ce qui manque le plus, aujourd’hui, à un débat qui s’agite sans avancer.


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