Ch. 02 / 14
Qu’est-ce qui change vraiment avec l’IA
Chapitre 02 · L’essai
Qu’est-ce qui change vraiment avec l’IA
Trois ruptures numériques ont précédé celle qui nous occupe — l’informatique de gestion, internet, le mobile. Toutes trois ont renforcé les hubs urbains. Pourquoi celle-ci relève d’une autre logique, et pourquoi les territoires qui ne s’y positionnent pas maintenant verront le mouvement aller ailleurs.
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Ceux qui ont vécu de l’intérieur les transformations numériques des trois dernières décennies ont de bonnes raisons d’aborder la vague actuelle avec une certaine lassitude.
Ceux qui ont vécu de l’intérieur les transformations numériques des trois dernières décennies ont de bonnes raisons d’aborder la vague actuelle avec une certaine lassitude. Ils ont entendu, à intervalles réguliers, l’annonce d’une rupture qui changerait tout. L’informatique de gestion dans les années 1990 devait reconfigurer l’entreprise. Internet, dans les années 2000, devait abolir les distances et redistribuer la valeur. Le mobile, dans les années 2010, devait mettre l’instantanéité dans toutes les poches et redéfinir le rapport au temps. Chacune de ces ruptures a tenu une partie de ses promesses, en a démenti d’autres, et a finalement été absorbée par un système qui s’est révélé plus résistant que ses contempteurs ne le prévoyaient.
Cette lassitude est légitime. Elle est aussi, en cette circonstance précise, un piège.
L’IA générative dont nous parlons ici n’est pas une vague de plus dans la séquence inaugurée par le PC. Elle relève d’une autre logique, et c’est cette logique qu’il faut nommer si l’on veut comprendre pourquoi les territoires qui ne s’y positionnent pas maintenant verront le mouvement aller ailleurs. Le présent chapitre s’emploie à dégager cette différence, et à en tirer les conséquences pour des territoires comme le Valais.
Trois transitions, un même schéma
Reprenons les trois transitions précédentes, et regardons ce qu’elles ont en commun.
L’informatique de gestion des années 1990 a outillé des fonctions humaines existantes, comptabilité, paie, gestion commerciale, logistique, en les rendant plus rapides, plus précises, plus traçables. Le travail comptable n’a pas disparu ; il s’est déplacé vers des tâches à plus haute valeur, et les comptables ont dû apprendre à manier les outils. La masse salariale s’est partiellement reconvertie. La géographie économique a peu bougé : les grandes métropoles concentrant déjà les sièges sociaux ont concentré les nouveaux emplois informatiques, et les villes moyennes qui n’avaient pas su prendre le tournant industriel précédent ont rarement trouvé dans le numérique une seconde chance.
Internet, dans les années 2000, a fait sauter une autre série de verrous, accès à l’information, distance entre acheteur et vendeur, contraintes de diffusion. Il a redistribué certaines valeurs (la presse écrite, les agences de voyage, le commerce de détail spécialisé) au profit d’acteurs nouveaux, mais ces acteurs nouveaux étaient eux-mêmes, presque sans exception, urbains, financés par des capitaux concentrés, attirés par des bassins de talents existants. La promesse de « fin de la géographie » portée par les premiers prophètes du web s’est largement démentie. Les hubs technologiques se sont en réalité renforcés. San Francisco, New York, Londres, Paris, Berlin, Pékin, Singapour ont capturé l’essentiel de la valeur créée. Les territoires qu’on disait libérés par la dématérialisation n’ont pas vu venir grand-chose.
Le mobile, dans les années 2010, a poursuivi le mouvement en y ajoutant l’instantanéité et la géolocalisation. Il a fait émerger une économie de plateformes, Uber, Airbnb, les services de livraison, les applications de rencontre, qui a transformé certains usages de manière spectaculaire. Mais là encore, la création de valeur s’est concentrée dans une poignée de pôles. Le smartphone est un objet partagé sur la planète entière ; les profits qu’il génère le sont infiniment moins.
Trois ruptures, donc, qui partagent une logique commune. Elles ont outillé des humains pour faire mieux ce qu’ils faisaient déjà, ou pour faire moins cher ce qu’ils faisaient déjà, ou pour faire à plus grande échelle ce qu’ils faisaient déjà. Elles ont gagné en efficacité, en portée, en fluidité. Mais le contenu cognitif du travail qualifié, l’analyse d’un contrat par un juriste, la rédaction d’un rapport par un consultant, le diagnostic d’un médecin, la programmation d’un logiciel par un développeur, le conseil d’un fiduciaire à son client, restait irréductiblement humain. La machine accélérait, classait, transmettait, mais ne produisait pas. Le travail qualifié restait un facteur de production rare, géographiquement concentré, et structurellement avantageux pour les territoires qui en disposaient.
Ce que l’IA générative fait différemment
L’IA générative rompt avec ce schéma. Et c’est là que la différence devient stratégique pour les territoires.
Pour la première fois dans l’histoire de l’outillage cognitif, une part substantielle de la production intermédiaire du travail qualifié devient productible par la machine elle-même. Pas le jugement final, pas la responsabilité, pas la décision qui engage, sur ces trois plans, l’humain reste indispensable, et le restera longtemps. Mais ce qui se trouve entre la commande initiale et la décision finale, l’analyse documentaire, la rédaction de premier jet, la synthèse de littérature, le calcul de scénarios, la traduction technique, la programmation de fonctions standard, le cadrage d’options stratégiques, tout cela devient produit, en quelques secondes, par des modèles dont la qualité technique rivalise désormais avec celle d’un professionnel expérimenté.
Cette différence n’est pas une question de degré dans la même histoire. Elle est une question de nature. Les transitions précédentes outillaient le travailleur ; l’IA générative déplace une partie de ce que le travailleur faisait. Le travailleur ne disparaît pas, il oriente, valide, ajuste, décide. Mais le rapport entre ce qu’il fait lui-même et ce qu’il fait faire change profondément. Et si l’on additionne tous les travailleurs qualifiés concernés à l’échelle d’un territoire, c’est la structure même du marché du travail intellectuel qui se transforme.
On aurait tort, à ce stade, de céder à l’une ou l’autre des deux postures faciles qui dominent le débat public. La première soutient que l’IA va remplacer massivement le travail qualifié. C’est faux dans cette généralité, le travail qualifié reste protégé par tout ce qui suppose engagement, responsabilité, présence physique, négociation, jugement situé. La seconde soutient que rien ne change vraiment, qu’il s’agit d’un outil de plus, et qu’on a déjà entendu ces annonces. C’est faux aussi, et c’est l’erreur la plus coûteuse, celle des territoires qui attendent que ça passe. Quelque chose change, en effet. Pas tout, mais quelque chose de structurellement nouveau. Et ce quelque chose concerne précisément la dimension géographique de l’économie qualifiée.
La dilution du capital cognitif
Voici la conséquence centrale, formulée aussi nettement que possible. Pendant un siècle, posséder une masse critique de cerveaux qualifiés sur un territoire était un avantage géographique presque imprenable. Les talents attiraient les talents, les entreprises suivaient les talents, les écoles se construisaient là où la demande l’imposait, et le cycle s’auto-renforçait. Ce que les économistes appellent les agglomeration effects — externalités de connaissance, marchés de l’emploi spécialisés, réseaux de pairs, hasards féconds des rencontres — donnaient aux grandes métropoles un coefficient multiplicateur que rien ne semblait pouvoir contrebalancer.
L’IA générative érode partiellement cet avantage. Pas en le supprimant, répétons-le, les agglomérations urbaines conservent leur force d’attraction sur les talents les plus pointus, sur les capitaux les plus concentrés, sur les milieux les plus créatifs. Mais en abaissant le seuil de masse critique nécessaire pour produire, depuis n’importe où, un travail qualifié de qualité compétitive. Un consultant isolé dans une vallée alpine, équipé des bons outils et formé à leur usage, dispose aujourd’hui d’une capacité d’analyse documentaire, de rédaction, de cadrage stratégique qui aurait nécessité, il y a cinq ans, une équipe de trois ou quatre personnes dans une métropole. Une fiduciaire de canton peut traiter des dossiers d’une complexité qui restait, jusqu’à hier, l’apanage des grands cabinets internationaux. Un médecin de montagne peut accéder, en consultation, à une littérature médicale qu’aucune bibliothèque hospitalière ne lui offrait.
Cela ne signifie pas que la qualité produite à distance égale, en tout point, celle produite dans les hubs. Elle ne l’égalera pas pour les missions les plus pointues, les plus situées, les plus relationnelles. Mais elle l’égalera, ou l’approchera suffisamment, pour la majorité des besoins qu’expriment la majorité des clients. Et c’est cette majorité-là, précisément, qui fait l’économie d’un territoire.
Le mot juste pour décrire le phénomène n’est pas suppression du capital cognitif urbain. Il est dilution. Le capital cognitif reste plus dense dans les hubs, mais sa rareté relative diminue, parce qu’il devient accessible, sous une forme partielle mais effective, depuis des territoires qui n’en disposaient pas en propre. Ce qui était un actif territorial presque exclusif devient un actif partiellement portable. C’est une nouvelle silencieuse, mais elle change la donne pour tout territoire qui sait y prêter attention.
L’autre versant : le basculement compétitif
La dilution dont nous venons de parler ne joue pas seulement entre les hubs urbains et les territoires non-métropolitains. Elle joue, plus largement et plus profondément, entre les territoires qualifiés à coût élevé, la Suisse, l’Allemagne du sud, certaines régions nordiques, et les concurrents qui leur disputaient depuis vingt ans le marché des services à valeur cognitive intermédiaire. Cet effet est moins commenté que la dilution territoriale, mais il est probablement plus structurant pour l’économie suisse à dix ans.
Pendant deux décennies, l’économie des services qualifiés s’est organisée selon une logique simple. Les fonctions à haute valeur, architecture des projets, relation client, décisions engageantes, restaient dans les pays à coût élevé. Les fonctions à valeur intermédiaire, production de code, rédaction documentaire, traitement de données, traductions techniques, modélisations courantes, ont été progressivement délocalisées vers des bassins de main-d’œuvre qualifiée moins coûteuse, en Inde, en Pologne, en Asie du Sud-Est, en Afrique du Nord. À cette délocalisation s’est ajoutée une autre forme de pression sur les acteurs locaux : la montée des solutions logicielles standardisées, principalement américaines, qui ont absorbé une part croissante des besoins génériques en proposant des outils de qualité acceptable à des coûts que les acteurs locaux ne pouvaient pas concurrencer.
Sur ces deux fronts, le rapport de force était clair, et il n’était pas favorable aux acteurs suisses. Un développeur offshore à dix à vingt mille euros annuels battait mécaniquement un développeur lausannois à plus de cent mille euros. Une plateforme américaine de gestion à vingt euros par mois et par utilisateur écrasait sans appel la prestation sur-mesure d’un consultant valaisan à mille deux cents euros la journée. Sur le terrain de la production intermédiaire, la Suisse a perdu progressivement ce qu’elle pouvait perdre, et son tissu de services qualifiés s’est concentré sur ce que ni l’offshore ni le SaaS ne pouvaient lui prendre, la proximité, la confiance, le jugement situé, la souveraineté juridique.
Ce rapport de force est en train de se transformer. L’IA générative, bien employée par une équipe locale qualifiée, produit en quelques heures ce qu’une équipe offshore produit en plusieurs jours. Elle adapte au contexte spécifique d’un client ce qu’une plateforme standardisée propose en générique. Elle franchit, sans les barrières des fuseaux horaires, des langues administratives ou des cultures professionnelles, des spécifications que ni l’offshore ni le SaaS ne traitent bien. Le différentiel de coût qui jouait contre la Suisse ne disparaît pas, un développeur offshore restera mécaniquement moins cher qu’un développeur suisse, mais il cesse d’être l’argument unique. Sur les projets que j’ai pu observer dans mon propre groupe, à chiffre d’affaires constant, le rapport de productivité par actif senior s’est déplacé d’un facteur quatre pour un sur les tâches de développement, et de l’ordre de cinq pour un sur les tâches de design, à condition qu’un senior soit présent pour architecturer et orchestrer, j’y reviens un instant plus loin. Quand les inconvénients de la sous-traitance lointaine restent constants, délais, frictions, qualité variable, déperdition sur les spécifications complexes, l’équation économique se rééquilibre. Sur certains segments, elle se renverse. Ces ordres de grandeur sont ceux que mon expérience directe permet de citer ; d’autres acteurs en mesurent de différents, plus modestes ou plus élevés selon leur métier. La direction, elle, est la même partout.
Symétriquement, les solutions logicielles standardisées qui captaient les besoins génériques perdent une part de leur avantage. Une équipe locale augmentée par IA peut désormais produire du sur-mesure adapté au contexte précis du client à des conditions économiques qui n’étaient plus les siennes depuis l’industrialisation des services. Le SaaS américain reste pertinent pour des besoins très standardisés, mais dès que la spécificité régionale, sectorielle, linguistique ou réglementaire compte, l’avantage de la solution sur-mesure réapparaît.
Cet effet, qu’on peut appeler basculement compétitif, faute de meilleur terme, change la donne pour toute une catégorie de territoires que les vingt années précédentes avaient marginalisés sur le terrain des services qualifiés. Il rouvre, pour la Suisse et notamment pour ses cantons à fort capital humain, des marchés qui semblaient perdus. À condition d’être saisi.
Le verrou : l’intelligence qui orchestre
Il faut nommer immédiatement la condition de ce basculement, parce qu’elle est essentielle et souvent escamotée dans les discours enthousiastes sur l’IA. Le basculement compétitif n’est pas mécanique. Il ne joue pas seul. Il suppose qu’au-dessus des outils d’IA, il y ait une intelligence humaine expérimentée capable d’architecturer le problème à résoudre, d’orchestrer la production, et de garantir la qualité finale. C’est cette intelligence-là, pas l’IA elle-même, qui devient le verrou stratégique de la nouvelle économie cognitive.
L’IA générative, dans son usage actuel, est puissante mais imprécise. Elle produit beaucoup, vite, et d’une qualité qui reste très variable selon ce qu’on lui demande et comment on le lui demande. Sans architecture humaine en amont, quelqu’un qui sait quoi produire et dans quel ordre, elle génère du contenu qui paraît juste mais qui peut être déconnecté du besoin réel. Sans orchestration humaine en cours de route, quelqu’un qui sait composer plusieurs sorties d’outils en un livrable cohérent, elle produit des fragments qui ne s’assemblent pas. Sans validation humaine en aval, quelqu’un qui sait reconnaître ce qui est bon de ce qui est plausible mais faux, elle laisse passer des erreurs que personne d’autre ne rattrapera.
Les territoires qui captent le basculement compétitif sont donc les territoires qui possèdent une masse critique d’actifs seniors capables de tenir ce rôle. Les jeunes qui sortent d’école avec une connaissance approfondie des outils mais sans expérience d’architecture restent indispensables, mais ils ne suffisent pas. C’est l’expérience accumulée, celle qui sait reconnaître un mauvais cadrage, anticiper une erreur de production, articuler une exigence client, qui devient l’actif rare. Et c’est précisément cet actif que des territoires comme le Valais peuvent attirer et retenir. Les conditions de vie qu’ils offrent, qualité de l’environnement, fiscalité, ancrage, souveraineté institutionnelle, comptent davantage pour un actif en milieu de carrière que pour un jeune diplômé en début de parcours.
Cette articulation est centrale. Elle dit que l’IA n’est pas un égalisateur des compétences, c’est un démultiplicateur des compétences les plus expérimentées. Elle dit aussi que la stratégie territoriale qui mise sur la jeunesse seule est probablement la mauvaise. Le pari, pour un canton qui veut capter la nouvelle économie cognitive, est plutôt de créer les conditions pour que des actifs qualifiés expérimentés viennent s’installer ou rester, parce que ce sont eux qui débloquent l’effet de levier.
Trois scénarios pour les territoires non-métropolitains
Cette dilution, et le basculement compétitif qu’elle déclenche, ne se déploient pas mécaniquement à l’avantage de tous les territoires non-métropolitains. Ils ouvrent, plus exactement, une bifurcation. Trois scénarios sont possibles, et chacun s’observe déjà, en germe, dans la géographie économique européenne.
Le premier scénario est celui de l’amplification. Les hubs urbains — loin de se voir affaiblis par la dilution du capital cognitif — en captent l’essentiel des gains. Leurs entreprises adoptent l’IA plus vite, leurs talents apprennent à s’en servir mieux, leurs capitaux financent les innovations qui en démultiplient les usages. Les territoires non-métropolitains assistent à une nouvelle vague de concentration, plus brutale encore que les précédentes parce qu’opérée à coûts marginaux quasi-nuls. Dans ce scénario, l’écart entre les grandes places suisses et le reste du pays s’aggrave silencieusement. Ce scénario est, à ce stade, le plus probable si rien d’explicite n’est entrepris.
À l’opposé, la diffusion. Les territoires non-métropolitains qui se sont équipés à temps, connectivité robuste, fiscalité lisible, qualité de vie préservée, formation des actifs en place, réseau de pairs même restreint, et surtout présence d’une masse critique de seniors capables d’architecturer, captent une partie du mouvement de réinstallation qualifiée et du basculement compétitif posé plus haut. Des cadres expérimentés, des entrepreneurs, des professions intellectuelles indépendantes choisissent d’y installer leur activité parce qu’elles peuvent désormais le faire sans perte significative de productivité, et parce que le marché lui-même se réoriente vers ce qu’elles peuvent produire. Ce scénario n’efface pas l’avantage métropolitain ; il en redistribue une fraction, qui peut suffire à transformer la trajectoire d’un canton ou d’une vallée. Il ne se réalise pas spontanément, il suppose des décisions, des arbitrages, des investissements coordonnés.
Reste la fracture, plus difficile à voir parce qu’elle se déploie à l’intérieur même de la catégorie « territoires non-métropolitains ». Tous les territoires non-métropolitains ne sont pas placés sur la même ligne de départ. Certains ont déjà décidé, ou commencent à décider, et seront du bon côté de la dilution. D’autres attendent, observent, repoussent, et se trouveront du mauvais côté, non parce qu’ils auront été défaits par les hubs urbains, mais parce qu’ils auront été dépassés par leurs voisins comparables. C’est ce scénario-là, sans doute, qui menace le plus directement le Valais. Pas la concurrence frontale avec les grandes places suisses. La concurrence latérale avec les autres cantons et régions alpines qui se positionnent sur les mêmes axes, Tyrol, Haute-Savoie, Vorarlberg, Trentin, et qui ne nous attendront pas pour décider. J’y reviendrai dans le chapitre consacré à la démographie⁴.
Ce qui reste structurellement urbain
L’analyse serait incomplète, et finalement peu crédible auprès de lecteurs sérieux, si elle ne reconnaissait pas ce que l’IA ne change pas, ou pas dans les mêmes proportions.
Les agglomérations urbaines conservent quatre avantages que l’IA ne dilue qu’à la marge. Le plus précieux, et le plus difficile à reproduire ailleurs, est le bouillonnement créatif né de la densité de pairs. Ces conversations de couloir, ces rencontres fortuites dans une cantine d’incubateur ou un dîner privé, ces signaux faibles qu’on ne capte qu’en étant là où ils circulent : aucun outil de communication à distance ne reproduit cette qualité-là, et l’IA générative moins encore. Que ce soit cela qui résiste le mieux à la dilution dit quelque chose de profond sur la nature du capital cognitif urbain : il est, plus qu’on ne le croit, fait de hasards.
Trois autres avantages tiennent solidement, sans appeler le même développement. L’accès direct aux capitaux, aux investisseurs, aux comités de décision financiers, qui reste matériellement urbain par le simple fait que les sièges sociaux et les fonds y sont implantés. L’effet de signalisation, qui décroît mais lentement : être à Zurich, à Genève, à Paris, à Londres, signifie encore quelque chose à un client international qui n’a pas le temps d’évaluer chaque prestataire au mérite. L’écosystème éducatif et de recherche enfin, universités, écoles d’ingénieurs, hôpitaux universitaires, qui reste géographiquement ancré et continue d’aimanter une partie des talents les plus jeunes.
Reconnaître ces quatre avantages persistants n’est pas une faiblesse de l’argument prospectif. Les territoires non-métropolitains qui se positionnent sur l’IA ne le font pas pour devenir des hubs urbains miniatures, ils ne le seront jamais. Ils le font pour capter, dans la dilution en cours, ce qui peut l’être : les profils qui n’ont plus besoin du bouillonnement quotidien, ceux qui ont déjà construit leur réseau ailleurs, ceux qui privilégient la qualité de vie au signalement social, ceux qui produisent une valeur exportable depuis n’importe où. Ce n’est pas tout le monde. Ce n’est pas non plus rien. Et à l’échelle d’un canton de l’ordre de trois cent septante mille habitants, ce « pas rien » peut faire la différence entre un destin de vitrine et un destin d’acteur.
Le Valais occupe, dans cette configuration, une position singulière. Il dispose d’atouts rares, institutionnels, énergétiques, géographiques, culturels, qui en font un candidat sérieux au scénario de diffusion. Il porte simultanément des fragilités, démographiques, climatiques, économiques, qui le rendent vulnérable au scénario de fracture. L’amplification se réalise déjà sans intervention valaisanne. Lequel des deux autres scénarios prévaudra, diffusion ou fracture, dépend de décisions qui se prennent dans la décennie en cours. Le chapitre suivant entreprend d’examiner concrètement ces atouts et ces fragilités, à l’épreuve de la transition que nous venons de cartographier.