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Le Bisse Cognitif

Chapitre 04 · L’essai

Bisses, bourgeoisies, consortages

Törbel, Ostrom, le pacte communautaire de 1483 qui a fonctionné cinq cent quarante ans. Pourquoi les institutions communautaires valaisannes — bourgeoisies, consortages, sociétés d’alpage — ne sont pas un patrimoine à protéger, mais une grammaire de gouvernance qui répond à des questions que la modernité urbaine peine encore à formuler.

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Retenir, attirer, transmettre suppose des cadres collectifs dans lesquels la trajectoire individuelle s’inscrit.

Grammaire d’une gouvernance des communs

Retenir, attirer, transmettre suppose des cadres collectifs dans lesquels la trajectoire individuelle s’inscrit. La question du capital humain qualifié résident n’est donc pas seulement économique ou démographique. Elle est aussi institutionnelle. Or le Valais possède sur ce plan des cadres rares, hérités de plusieurs siècles, qui constituent peut-être son atout le moins reconnu. Ce chapitre, et les deux qui suivent, regardent cet héritage non comme un patrimoine à préserver mais comme un actif à activer.

Pour pénétrer ce qui distingue le Valais, et ce qui nous intéresse ici, non par goût du pittoresque mais par souci stratégique, il faut commencer par un détour. Et ce détour passe par un petit village du Haut-Valais que la plupart des Valaisans eux-mêmes connaissent à peine, et qui occupe pourtant, dans l’histoire intellectuelle du dernier demi-siècle, une place que peu de communes suisses peuvent revendiquer.

Le détour par Törbel

Törbel est un village d’environ cinq cents habitants, accroché à un versant ensoleillé au-dessus de Viège, à quelque mille cinq cents mètres¹³ d’altitude. Il a tout du cliché valaisan, chalets de bois bruni par le soleil, ruelles étroites, alpages, vignobles en contrebas. Il a aussi une particularité : un livre de comptes communautaire tenu sans interruption depuis trois cent cinquante ans, et un acte fondateur qui remonte à 1483¹⁴. Cette année-là, les paysans de Törbel ont conclu entre eux un contrat réglant l’usage collectif des prairies, des forêts et des canaux d’irrigation. Le contrat a été respecté pendant cinq siècles.

Cette continuité a fini par attirer l’attention d’un anthropologue américain, Robert Netting, qui a séjourné dans le village au cours des années 1970, en plusieurs visites totalisant environ dix-huit mois entre 1970 et 1977¹⁵. Il y a éplucué les archives communales et observé comment fonctionne, concrètement, une communauté qui gère ensemble ses ressources rares depuis le Moyen Âge. Le livre qu’il en a tiré, Balancing on an Alp, paru en 1981, est devenu une référence en anthropologie écologique. Mais il a surtout attiré l’attention d’une politologue américaine, Elinor Ostrom, qui s’intéressait depuis longtemps à une question simple, et que la science économique tenait pour résolue : comment gère-t-on durablement une ressource partagée sans la privatiser ni la nationaliser ?

La science économique tenait la question pour résolue parce qu’elle estimait, depuis un article célèbre de Garrett Hardin de 1968¹⁶, qu’il n’existait pas de solution stable. Toute ressource commune, soutenait Hardin, était condamnée à être surexploitée par ses utilisateurs jusqu’à épuisement, dans ce qu’il appelait la tragédie des communs. La seule réponse rationnelle consistait à diviser le bien commun en propriétés privées, ou à le confier à un État qui en réglerait l’usage par la loi. Entre le marché et l’État, il n’y avait pas de troisième voie.

Ostrom est venue à Törbel dans les années 1980. Elle y a constaté que la troisième voie existait, qu’elle fonctionnait, et qu’elle fonctionnait depuis cinq cents ans. Le village avait ses pâturages communs ; chacun pouvait y mener autant de bêtes qu’il le voulait, mais à une condition simple, qu’il puisse les nourrir l’hiver. Cette règle interdisait mécaniquement la course à l’augmentation des troupeaux estivaux, qui aurait dégradé l’alpage. Le bisse du village fonctionnait sur un principe analogue : chaque ayant droit recevait une part d’eau proportionnelle à sa contribution à l’entretien du canal, et on déclenchait l’irrigation au premier rayon du soleil sur le Weisshorn. Ce dispositif d’horlogerie naturelle, transparent et inviolable, fonctionnait dans une société où peu savaient lire.

À partir de Törbel, élargi à des cas comparables au Japon, aux Philippines, en Espagne, Ostrom a dégagé huit principes de conception qui caractérisent les institutions de gouvernance des communs lorsqu’elles fonctionnent durablement. Définition claire des frontières. Cohérence entre règles d’usage et conditions locales. Participation des usagers à la définition des règles. Et, pour faire tenir l’ensemble : surveillance mutuelle, sanctions graduées, mécanismes de résolution des conflits, reconnaissance de l’autonomie, imbrication dans des structures multi-niveaux. Ces huit principes ont fondé toute une école d’analyse institutionnelle. Ils ont valu à Ostrom le prix Nobel d’économie en 2009, première femme à le recevoir, et ils inspirent aujourd’hui, jusqu’à la Mozilla Foundation, les penseurs des biens communs numériques.

Les institutions valaisannes dont il va être question ne sont pas du folklore. Elles sont, selon une part significative de la pensée institutionnelle contemporaine, l’un des modèles de référence pour gouverner ce qui se gouverne mal autrement.

Le bisse, la chose et le système

Un bisse est un canal d’irrigation à ciel ouvert, qui prend son eau au glacier ou au torrent et la conduit, par gravité, jusqu’aux pâturages, aux vignes et aux vergers. Le mot vient peut-être du celte ancien ; l’origine reste discutée. Au début du vingtième siècle, le Valais en comptait encore plus de deux cents en activité, totalisant quelque mille huit cents kilomètres de canaux¹⁷. Une part en a disparu depuis, par disparition des cultures qu’ils alimentaient ou par remplacement par des conduites enterrées sous pression. Mais une autre part — parfois remise en eau récemment au prix d’un travail considérable — reste en activité, au point qu’en décembre 2023, l’irrigation traditionnelle, dont les bisses du Valais (connus en allemand sous le nom de Suonen) constituent l’un des principaux exemples avec d’autres systèmes alpins et européens, a été inscrite à la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Cette inscription ne porte pas sur les canaux eux-mêmes. Elle porte sur le système des bisses : la manière collective dont ils sont gérés. C’est-à-dire, précisément, sur l’institution qui en a la charge. Le bisse, comme objet matériel, n’est qu’une rigole creusée dans la pente. Ce qui est patrimonial, ce sont les règles qui l’animent, la liste des ayants droit, le calcul des heures d’eau, le rythme des corvées d’entretien, le partage en cas de pénurie estivale, les modalités de sanction de celui qui détourne sa part. Ces règles ont été couchées par écrit, parfois dès le seizième siècle, et elles n’ont guère changé depuis, parce qu’elles répondent à une physique qui n’a pas changé non plus.

L’institution qui porte ces règles s’appelle un consortage. C’est, juridiquement, une association de propriétaires de droits d’eau, on dit aussi, dans certaines vallées, de consorts. Le consortage n’appartient à personne en particulier ; il appartient à l’ensemble de ses membres, qui en sont à la fois usagers et gestionnaires. Il n’a pas d’actionnaires, pas de profit à distribuer, pas de cours en bourse. Il a un président, un trésorier, une assemblée qui se réunit au moins une fois par an, et un cahier où l’on consigne les heures d’eau et les corvées. C’est une coopérative, mais une coopérative dont le capital n’est ni financier ni moral : c’est l’eau elle-même, dans sa chute du glacier vers la plaine.

La bourgeoisie

À côté du consortage, qui gère typiquement une ressource, l’eau, plus rarement les forêts, se tient une institution plus large : la bourgeoisie. Le mot peut prêter à confusion, parce qu’il porte ailleurs en Europe une charge sociologique radicalement différente. Une bourgeoisie valaisanne n’est pas la bourgeoisie urbaine du dix-neuvième siècle. C’est l’héritière directe de la communauté villageoise médiévale, celle qui détenait collectivement les biens dits bourgeoisiaux, pâturages, forêts, parfois bâtiments, plus rarement de l’eau. À la création des communes politiques modernes au dix-neuvième siècle, ces communautés n’ont pas disparu : elles ont été maintenues comme corporations distinctes, dotées d’une personnalité juridique propre, d’un patrimoine séparé de celui de la commune municipale, et d’une gouvernance qui leur est spécifique.

Le canton du Valais en compte aujourd’hui environ cent quarante¹⁸. Certaines sont quasi-symboliques, leur patrimoine étant réduit à quelques parcelles. D’autres sont des acteurs économiques considérables, qui possèdent des forêts, des alpages, parfois des participations dans les sociétés hydroélectriques locales, des immeubles, des entreprises forestières ou hôtelières. La bourgeoisie de Sion, de Brigue, de Sierre, parmi quelques autres, gère un patrimoine substantiel et investit comme le ferait une fondation à horizon long. À l’autre extrémité du spectre, des bourgeoisies de petites communes de montagne tiennent leurs comptes dans des cahiers et conservent un mode de fonctionnement qui n’a pas dû beaucoup changer depuis le dix-huitième siècle. Entre ces extrêmes, toutes les configurations existent.

Ce qu’elles ont en commun n’est pas leur taille mais leur structure. Une bourgeoisie est, par construction, une corporation à temporalité longue. Elle ne distribue pas de dividendes, son patrimoine doit être transmis à la génération suivante au moins dans l’état où il a été reçu. Elle ne se gouverne pas par procuration anonyme, l’assemblée bourgeoisiale rassemble des personnes qui se connaissent, qui partagent une histoire, et dont les décisions seront jugées par les générations qui suivront. Elle ne dépend pas du marché financier, son capital est foncier et institutionnel, pas monétaire. Elle ne répond pas à un actionnariat ; elle répond à une lignée.

Cette structure rend la bourgeoisie inadaptée à beaucoup de choses que fait l’économie contemporaine. Elle ne peut pas changer de cap rapidement, lever des capitaux en quelques semaines, prendre des risques entrepreneuriaux audacieux. Mais elle est, en revanche, taillée pour des choses que l’économie contemporaine fait mal : maintenir un patrimoine sur plusieurs générations, gérer des ressources lentes, porter des projets dont la rentabilité se compte en décennies. Aucune entreprise privée n’aurait entretenu un bisse pendant cinq cents ans. Aucune administration centralisée n’aurait su le faire avec la finesse de réglage dont les consortages sont capables. La bourgeoisie et le consortage occupent l’espace d’une troisième voie qui, longtemps tenue pour résiduelle, redevient stratégique au moment où nos sociétés cherchent à gérer durablement des ressources que le marché dilapide et que l’État peine à protéger.

La société d’alpage et la transhumance

Une troisième institution complète ce tableau : la société d’alpage. Elle organise la montée des troupeaux à l’estive, la répartition des pâturages, l’entretien des chalets d’altitude, et la fabrication collective du fromage qui se faisait, autrefois, dans les chaudrons communs. Elle est moins visible que la bourgeoisie ou le consortage, mais elle obéit aux mêmes principes : adhésion volontaire des membres, règles écrites, gouvernance partagée, transmission par lignée. Elle existe depuis aussi longtemps que les autres, et elle continue de fonctionner dans les vallées où l’élevage de montagne se maintient.

Ces trois institutions — bourgeoisie, consortage, société d’alpage — ne sont pas séparées dans le réel. Elles se chevauchent, partagent souvent leurs membres, parfois leurs locaux, occasionnellement leurs présidents. Un même habitant d’un village haut-valaisan peut, dans la même année, voter à l’assemblée bourgeoisiale, payer ses heures d’eau au consortage, et contribuer à la corvée de la société d’alpage. Cette densité institutionnelle, à cette échelle de combinaison et de continuité vivante, n’a, à ma connaissance, d’équivalent dans aucune autre région d’Europe occidentale. Des systèmes comparables existent dans les Pyrénées, le Tyrol, le Pays basque, mais rarement avec la triple coexistence et la continuité valaisanne. Ailleurs, les structures communautaires médiévales ont été dissoutes par les révolutions modernes, française d’abord, industrielle ensuite, et les communs ont été soit privatisés, soit absorbés par l’État. Le Valais, par une singularité historique qui mêle géographie de montagne, particularité confessionnelle, et résistance précoce à la centralisation, a conservé l’essentiel de cet héritage. Il en a même fait, par la pratique vivante, une infrastructure encore opérante.

Pourquoi cela compte

Voici l’argument qui doit, à mon sens, organiser tout ce qui suivra. Les institutions communautaires valaisannes ne sont pas un patrimoine à protéger contre la modernité, ce serait les confiner au musée et leur faire perdre leur sens. Elles sont une grammaire de gouvernance, c’est-à-dire un ensemble cohérent de règles, de pratiques et de structures qui permettent de faire ensemble ce qu’on ne sait pas faire seul. Et cette grammaire répond à des questions que la modernité urbaine peine encore à formuler clairement.

Comment gérer dans la durée une ressource finie sans en faire une marchandise ni une propriété d’État ? Le consortage a une réponse, éprouvée sur cinq siècles. Comment maintenir un patrimoine collectif sur plusieurs générations sans le dilapider ni le pétrifier ? La bourgeoisie a une méthode, qui combine personnalité juridique stable, gouvernance par les pairs et obligation de transmission. Comment articuler usage individuel et bien commun ? Le bisse, dans la stricte limite de ses heures d’eau et de ses corvées d’entretien, donne un modèle qui fonctionne sans police et sans contrats notariés.

Ces questions ne sont pas mineures dans le siècle qui vient. Elles ne concernent plus seulement l’eau, le pâturage et la forêt. Elles concernent les données, les modèles d’intelligence artificielle, les infrastructures numériques, les systèmes énergétiques décentralisés, les communs scientifiques. Les penseurs des communs numériques — dont s’inspire largement la Mozilla Foundation qui développe le navigateur Firefox — ne se tournent pas vers le pacte de Törbel pour rendre hommage à un folklore alpin. Ils s’en inspirent parce qu’ils cherchent, pour les communs numériques d’aujourd’hui, des modèles de gouvernance qui aient prouvé leur durabilité. Et le pacte de 1483 a, sur ce plan, un avantage que peu de mécanismes contemporains peuvent revendiquer : il a fonctionné cinq cent quarante ans.

Le Valais possède donc, sans toujours le savoir lui-même, un capital institutionnel rare. Ce capital n’est pas convertible directement, on ne peut pas vendre une bourgeoisie ni titriser un consortage, c’est-à-dire en faire un titre échangeable. Il n’est pas non plus immédiatement opérationnel pour les questions contemporaines, une bourgeoisie ne deviendra pas opérateur d’IA du jour au lendemain. Mais il est, en revanche, une matrice, une forme institutionnelle disponible, transposable, adaptable, qui peut servir de point d’appui pour penser et construire les communs de demain.

Ce qu’il faut savoir des limites

Ces institutions ne savent pas tout faire. Elles sont lentes, toute décision passe par des assemblées et par la confrontation des points de vue, ce qui prend du temps. Elles sont locales, elles peinent à coordonner des actions qui dépasseraient l’échelle communale ou intercommunale. Elles sont parfois fermées, la qualité de bourgeois s’hérite, l’ouverture aux nouveaux arrivants reste limitée et inégale selon les communes. Elles sont enfin économiquement modestes, elles peuvent porter des actifs longs, mais rarement engager des investissements industriels d’envergure sans s’allier à d’autres acteurs.

Ces limites sont réelles. Elles n’invalident pas le propos ; elles le précisent. Les communs valaisans ne sont pas la solution à tout. Ils sont une forme institutionnelle, parmi d’autres, qui possède des qualités spécifiques que d’autres formes n’ont pas, et qui mérite d’être prise au sérieux dans une réflexion prospective sur le canton. La mauvaise question est donc « faut-il préserver les bourgeoisies », à laquelle la réponse est évidente et qui n’engage à rien. La bonne question est « que peut-on construire avec elles, en complément d’autres acteurs, pour répondre aux défis qui s’annoncent ». À cette question, je tente d’apporter des réponses dans les chapitres qui suivent.

Une précision par honnêteté historique : ce chapitre n’a pas mentionné l’Église catholique romaine, dont le rôle dans la transmission communautaire valaisanne a pourtant été déterminant, paroisses, abbayes, fêtes liturgiques articulant le calendrier des travaux, écoles religieuses qui ont longtemps porté l’instruction dans les vallées. Cette imbrication a reculé depuis cinquante ans, mais reste lisible dans la composition des solidarités villageoises et de certains rythmes collectifs. Je n’en fais pas un opérateur stratégique dans cette prospective ; je ne pouvais pas non plus l’omettre entièrement.


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