Aller au contenu principal

Service IA · Haute-Nendaz, VS

IA souveraine · Calcul et stockage en Suisse

Le Bisse Cognitif

Chapitre 04 · L’essai

Bisses, bourgeoisies, consortages

Retenir, attirer, transmettre suppose des cadres collectifs dans lesquels la trajectoire individuelle s'inscrit. La question du capital humain qualifié résident n'est donc pas seulement économique ou démographique ;…

Mode de lecture

Ou continuez en défilement ci-dessous.

Retenir, attirer, transmettre suppose des cadres collectifs dans lesquels la trajectoire individuelle s'inscrit. La question du capital humain qualifié résident n'est donc pas seulement économique ou démographique ; elle est tout autant institutionnelle. Or le Valais possède, sur ce plan, des cadres rares, hérités de plusieurs siècles, qui constituent peut-être son atout le moins reconnu. Ce chapitre, et les deux qui suivent, regardent cet héritage comme un actif à activer plutôt que comme un patrimoine à préserver sous cloche.

Ce qui distingue vraiment le Valais sur ce terrain se comprend le mieux depuis un petit village du Haut-Valais que la plupart des Valaisans eux-mêmes connaissent à peine, et qui occupe pourtant, dans l'histoire intellectuelle du dernier demi-siècle, une place que peu de communes suisses peuvent revendiquer.

Le détour par Törbel

Törbel est un village d'environ cinq cents habitants, accroché à un versant ensoleillé au-dessus de Viège, à quelque mille cinq cents mètres d'altitude. Il a tout du cliché valaisan : chalets brunis par le soleil, ruelles étroites, alpages, vignobles en contrebas. Il a aussi une particularité que presque aucun village ne peut revendiquer. Un livre de comptes communautaire y est tenu sans interruption depuis trois cent cinquante ans, et son acte fondateur remonte à 1483. Cette année-là, les paysans de Törbel ont conclu entre eux un contrat réglant l'usage collectif des prairies, des forêts et des canaux d'irrigation. Ce contrat a été respecté pendant cinq siècles.

Cette continuité a fini par attirer l'attention d'un anthropologue américain, Robert Netting, qui a séjourné dans le village au fil des années 1970 (environ dix-huit mois cumulés entre 1970 et 1977). Il y a dépouillé les archives communales et observé comment fonctionne, concrètement, une communauté qui gère en commun ses ressources rares depuis le Moyen Âge. Le livre qu'il en a tiré, Balancing on an Alp, paru en 1981, est devenu une référence de l'anthropologie écologique. Il a surtout retenu l'attention d'une politologue américaine, Elinor Ostrom, qui creusait depuis longtemps une question que la science économique croyait résolue : comment gère-t-on durablement une ressource partagée sans la privatiser ni la nationaliser ?

La question passait pour résolue depuis un article célèbre de Garrett Hardin, paru en 1968. Toute ressource commune, selon Hardin, serait fatalement surexploitée par ses utilisateurs jusqu'à épuisement ; c'est ce qu'il baptisait la tragédie des communs. Les seules issues rationnelles à ses yeux : diviser le bien commun en propriétés privées, ou le confier à un État qui en réglerait l'usage par la loi. Entre marché et État, rien ne semblait tenir.

Ostrom s'est emparée du cas de Törbel dans les années 1980, à travers les données patiemment accumulées par Netting. Elle y a trouvé une troisième voie bel et bien vivante, et vivante depuis cinq cents ans. Le village avait ses pâturages communs, où chacun pouvait mener autant de bêtes qu'il le voulait, à une condition simple : pouvoir les nourrir l'hiver suivant. Cette seule règle empêchait mécaniquement la course à l'agrandissement des troupeaux d'été, qui aurait ruiné l'alpage. Le bisse du village obéissait à un principe voisin. Chaque ayant droit recevait une part d'eau proportionnelle à sa contribution à l'entretien du canal, et l'irrigation démarrait au premier rayon de soleil sur le Weisshorn : un mécanisme d'horlogerie naturelle, transparent et inviolable, qui fonctionnait dans une société où peu de gens savaient lire.

À partir de Törbel, élargi à des cas comparables au Japon, aux Philippines, en Espagne, Ostrom a dégagé huit principes de conception qui caractérisent les institutions de gouvernance des communs quand elles durent : des frontières claires, des règles d'usage cohérentes avec les conditions locales, la participation des usagers à l'élaboration de ces règles, puis, pour que l'ensemble tienne, la surveillance mutuelle, des sanctions graduées, des mécanismes de résolution des conflits, la reconnaissance de l'autonomie locale, et l'imbrication dans des structures à plusieurs niveaux. Ces huit principes ont fondé une école entière d'analyse institutionnelle. Ils ont valu à Ostrom le prix Nobel d'économie en 2009, la première femme à le recevoir. Ils inspirent encore aujourd'hui les penseurs des communs numériques, jusqu'à la Mozilla Foundation.

Rien de folklorique, donc, dans les institutions valaisannes dont il va être question. Une part significative de la pensée institutionnelle contemporaine les tient pour l'un des modèles de référence pour gouverner ce qui, autrement, se gouverne mal.

Le bisse, la chose et le système

Un bisse est un canal d'irrigation à ciel ouvert qui prend son eau au glacier ou au torrent et la conduit, par gravité, jusqu'aux pâturages, aux vignes et aux vergers. Le mot vient peut-être du celte ancien ; son origine reste discutée. Au début du vingtième siècle, le Valais en comptait encore plus de deux cents en activité, pour quelque mille huit cents kilomètres de canaux cumulés. Une partie a disparu depuis, faute des cultures qu'elle alimentait, ou remplacée par des conduites enterrées sous pression. Une autre partie, parfois remise en eau récemment au prix d'un travail considérable, reste active. Au point qu'en décembre 2023, l'irrigation traditionnelle, dont les bisses du Valais (les Suonen, en allemand) constituent l'un des principaux exemples avec d'autres systèmes alpins et européens, a été inscrite sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'Unesco.

Cette inscription ne porte pas sur les canaux eux-mêmes. Elle porte sur le système des bisses : la manière collective dont on les gère, c'est-à-dire l'institution qui en a la charge. Le bisse, comme objet matériel, n'est qu'une rigole creusée dans la pente. Ce qui relève du patrimoine, ce sont les règles qui l'animent : la liste des ayants droit, le calcul des heures d'eau, le rythme des corvées d'entretien, le partage en cas de pénurie estivale, les sanctions prévues pour qui détourne sa part. Ces règles ont été couchées par écrit, parfois dès le seizième siècle. Elles n'ont guère changé depuis, parce que la physique à laquelle elles répondent n'a pas changé non plus.

L'institution qui porte ces règles s'appelle un consortage : juridiquement, une association de propriétaires de droits d'eau, qu'on nomme aussi, dans certaines vallées, des consorts. Le consortage n'appartient à personne en particulier ; il appartient à l'ensemble de ses membres, à la fois usagers et gestionnaires. Ni actionnaires, ni profit à distribuer, ni cours en bourse. Un président, un trésorier, une assemblée qui se réunit au moins une fois l'an, et un cahier où l'on consigne les heures d'eau et les corvées. Une coopérative, en somme, dont le capital n'est ni financier ni moral : c'est l'eau elle-même, dans sa chute du glacier vers la plaine.

La bourgeoisie

À côté du consortage, qui gère typiquement l'eau et plus rarement la forêt, se tient une institution plus large : la bourgeoisie. Le mot prête à confusion, parce qu'il porte ailleurs en Europe une charge sociologique très différente. Rien à voir ici avec la bourgeoisie urbaine du dix-neuvième siècle. La bourgeoisie valaisanne est l'héritière directe de la communauté villageoise médiévale, celle qui détenait en commun les biens dits bourgeoisiaux : pâturages, forêts, parfois bâtiments, plus rarement de l'eau. Quand les communes politiques modernes se sont créées au dix-neuvième siècle, ces communautés n'ont pas disparu. Elles ont été maintenues comme corporations distinctes, avec personnalité juridique propre, patrimoine séparé de celui de la commune municipale, et gouvernance spécifique.

Le canton en compte aujourd'hui environ cent quarante. Certaines sont presque symboliques, leur patrimoine tenant en quelques parcelles. D'autres pèsent comme de véritables acteurs économiques : forêts, alpages, participations dans des sociétés hydroélectriques locales, immeubles, entreprises forestières ou hôtelières. Sion, Brigue ou Sierre gèrent un patrimoine bourgeoisial substantiel et investissent comme le ferait une fondation à horizon long. À l'autre bout du spectre, des bourgeoisies de petites communes de montagne tiennent leurs comptes dans des cahiers et fonctionnent d'une manière qui n'a sans doute pas beaucoup changé depuis le dix-huitième siècle. Entre ces deux pôles, toutes les configurations existent.

Ce qui les rassemble tient moins à la taille qu'à la structure. Une bourgeoisie est par construction une corporation à temporalité longue, sans dividendes à distribuer : son patrimoine se transmet à la génération suivante, au moins dans l'état où elle l'a reçu. Son assemblée rassemble des gens qui se connaissent, partagent une histoire, et savent que leurs décisions seront jugées par ceux qui suivront ; on est loin des procurations anonymes. Son capital est foncier et institutionnel plutôt que monétaire, ce qui la rend étrangère au marché financier. Elle répond à une lignée, pas à un actionnariat.

Cette temporalité longue la rend mal taillée pour changer de cap vite, lever des capitaux en quelques semaines ou prendre des risques entrepreneuriaux audacieux. Elle la rend bien taillée, en revanche, pour ce que l'économie contemporaine réussit mal : porter un patrimoine sur plusieurs générations, gérer des ressources lentes, financer des projets dont la rentabilité se compte en décennies. Aucune entreprise privée n'aurait entretenu un bisse cinq cents ans durant. Aucune administration centralisée n'aurait su le faire avec la finesse de réglage des consortages. Bourgeoisie et consortage occupent l'espace d'une troisième voie qu'on a longtemps tenue pour résiduelle, et qui redevient stratégique à l'heure où nos sociétés cherchent à gérer durablement des ressources que le marché dilapide et que l'État peine à protéger.

La société d'alpage et la transhumance

Une troisième institution complète ce tableau : la société d'alpage. Elle organise la montée des troupeaux à l'estive, la répartition des pâturages, l'entretien des chalets d'altitude, et organisait autrefois la fabrication collective du fromage dans les chaudrons communs. Moins visible que la bourgeoisie ou le consortage, elle obéit aux mêmes principes (adhésion volontaire, règles écrites, gouvernance partagée, transmission par lignée), existe depuis tout aussi longtemps, et continue de fonctionner dans les vallées où l'élevage de montagne se maintient.

Ces trois institutions ne sont pas séparées dans les faits. Elles se chevauchent, partagent souvent leurs membres, parfois leurs locaux, à l'occasion leurs présidents. Un même habitant d'un village haut-valaisan peut, la même année, voter à l'assemblée bourgeoisiale, régler ses heures d'eau au consortage et faire sa corvée à la société d'alpage. Une telle densité institutionnelle, combinée à cette continuité vivante, n'a, à ma connaissance, guère d'équivalent en Europe occidentale. Des systèmes comparables existent dans les Pyrénées, au Tyrol, au Pays basque, mais rarement avec cette triple coexistence et cette continuité-là. Ailleurs, les structures communautaires médiévales ont été dissoutes par les révolutions modernes, française d'abord, industrielle ensuite, et les communs ont fini privatisés ou absorbés par l'État. Le Valais, par une singularité historique qui mêle géographie de montagne, particularité confessionnelle et résistance précoce à la centralisation, en a conservé l'essentiel. Pas en musée : en pratique vivante, encore opérante.

Pourquoi cela compte

L'argument qui organise tout ce qui suit tient en peu de mots. Les institutions communautaires valaisannes ne sont pas un patrimoine à protéger contre la modernité, ce qui reviendrait à les enfermer au musée et à leur ôter leur sens. Elles forment une grammaire de gouvernance : un ensemble cohérent de règles, de pratiques et de structures qui permet de faire à plusieurs ce qu'on ne sait pas faire seul. Et cette grammaire répond à des questions que la modernité urbaine peine encore à formuler clairement.

Le consortage sait, depuis cinq siècles, gérer dans la durée une ressource finie sans en faire ni une marchandise ni une propriété d'État. La bourgeoisie sait maintenir un patrimoine collectif sur plusieurs générations sans le dilapider ni le figer, en combinant personnalité juridique stable, gouvernance par les pairs et obligation de transmission. Quant à l'articulation entre usage individuel et bien commun, le bisse en donne un modèle qui fonctionne, dans la stricte limite de ses heures d'eau et de ses corvées, sans police ni contrat notarié.

Ces questions ne sont pas mineures pour le siècle qui vient, et elles ne concernent plus seulement l'eau, le pâturage et la forêt. Elles concernent les données, les modèles d'intelligence artificielle, les infrastructures numériques, les systèmes énergétiques décentralisés, les communs scientifiques. Quand les penseurs des communs numériques, dont s'inspire la Mozilla Foundation qui développe le navigateur Firefox, se tournent vers le pacte de Törbel, ce n'est pas par hommage à un folklore alpin : ils cherchent, pour les communs d'aujourd'hui, des modèles de gouvernance ayant fait leurs preuves. Et le pacte de 1483 a, sur ce terrain, un avantage que peu de mécanismes contemporains peuvent revendiquer : il a tenu cinq cent quarante ans.

Le Valais possède donc, sans toujours le savoir lui-même, un capital institutionnel rare. On ne le convertit pas directement. On ne vend pas une bourgeoisie, on ne titrise pas un consortage, et une bourgeoisie ne se transformera pas en opérateur d'IA en un trimestre. Ce capital reste pourtant une matrice : une forme institutionnelle disponible, transposable, adaptable, qui peut servir de point d'appui pour penser et construire les communs de demain.

Ce qu'il faut savoir des limites

Ces institutions ne savent pas tout faire. Lentes, d'abord : toute décision passe par des assemblées et par la confrontation des points de vue, ce qui prend du temps. Locales, ensuite, et peu armées pour coordonner des actions qui dépasseraient l'échelle communale ou intercommunale. Parfois fermées aussi : la qualité de bourgeois s'hérite, et l'ouverture aux nouveaux arrivants reste limitée, inégale selon les communes. Modestes, enfin, sur le plan économique, capables de porter des actifs longs mais rarement d'engager seules des investissements industriels d'envergure.

Ces limites sont réelles, et elles précisent le propos plus qu'elles ne l'invalident. Les communs valaisans ne sont pas la solution à tout. Ils forment une forme institutionnelle parmi d'autres, dotée de qualités spécifiques que d'autres formes n'ont pas, et qui mérite d'être prise au sérieux dans une réflexion prospective sur le canton. La mauvaise question est donc « faut-il préserver les bourgeoisies », à laquelle la réponse est évidente et qui n'engage à rien. La bonne question est « que peut-on construire avec elles, en complément d'autres acteurs, pour répondre aux défis qui s'annoncent ». J'essaie d'y apporter des éléments de réponse dans les chapitres qui suivent.

Une précision encore, par honnêteté historique. Ce chapitre n'a pas mentionné l'Église catholique romaine, dont le rôle dans la transmission communautaire valaisanne a pourtant été déterminant : paroisses, abbayes, fêtes liturgiques rythmant le calendrier des travaux, écoles religieuses qui ont longtemps porté l'instruction dans les vallées. Cette imbrication a reculé depuis cinquante ans, mais elle reste lisible dans la composition des solidarités villageoises et dans certains rythmes collectifs. Je n'en fais pas un opérateur stratégique de cette prospective. Je ne pouvais pas non plus l'omettre tout à fait.

← Retour au sommaire