Chapitre 14 · L’essai
La tradition comme infrastructure de la modernité
Au commencement de cet essai, j'ai cherché à dire pourquoi je suis revenu. Pourquoi un trajet qui m'avait conduit de Belfort à Paris, et de Paris à des fonctions d'entreprise dans plusieurs grandes capitales…
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Au commencement de cet essai, j'ai cherché à dire pourquoi je suis revenu. Pourquoi un trajet qui m'avait conduit de Belfort à Paris, et de Paris à des fonctions d'entreprise dans plusieurs grandes capitales européennes, a fini par me ramener à Haute-Nendaz. Je ne savais pas, à ce moment-là, si la réponse que j'allais formuler tiendrait sur la durée des chapitres qui suivraient. J'y reviens ici, pour y répondre autrement, à la lumière de ce qui a été examiné.
La réponse personnelle est simple et elle ne m'engage que moi. Je suis revenu parce que c'était devenu possible, et parce que ce qui était devenu possible révélait soudain ce qui ne l'avait jamais été : qu'on pouvait, sans renoncer à la productivité du temps présent, vivre dans un lieu auquel on appartient par la lignée et par le choix. La transformation IA m'a offert bien davantage qu'un confort technologique : une réconciliation entre ce que je voulais faire et où je voulais le faire, qui n'avait pas de solution dans le monde d'avant, et qui en a une désormais.
Cette réponse personnelle vaut pour quelques milliers, peut-être quelques dizaines de milliers de personnes en Europe occidentale qui pourraient, dans la décennie qui vient, faire un trajet comparable au mien. Un mouvement de masse ? Non, et il ne le deviendra jamais. Mais il change la donne pour les territoires capables de l'accueillir. Et c'est ce mouvement-là, agrégé à l'échelle des décisions qui l'orientent, qui peut faire la différence entre un Valais qui devient ce que cet essai a appelé une vitrine, et un Valais qui reste un acteur.
Ce que les chapitres précédents ont essayé de dire
J'ai posé, dans les premiers chapitres, un diagnostic en deux mouvements. La rupture IA, loin de se réduire à une vague d'automatisation supplémentaire, dilue en partie un avantage géographique qui définissait l'économie mondiale depuis un siècle. Cette dilution ouvre une fenêtre territoriale rare, qui ne restera pas ouverte indéfiniment et qui ne s'ouvre pas pour tous : seuls captent le mouvement les territoires qui se positionnent activement, et le Valais est de ceux qui peuvent le faire, à condition de décider.
À cette dilution s'ajoute, et c'est ce que les chapitres économiques ont voulu rendre visible, un basculement compétitif d'une autre nature. L'IA bien orchestrée écrase simultanément les différentiels qui jouaient depuis vingt ans contre les territoires suisses dans l'économie des services qualifiés : différentiel de coût avec l'offshore, différentiel de prix avec les solutions logicielles génériques, rigidité des solutions standardisées face aux besoins spécifiques. Une équipe locale qualifiée, équipée des bons outils, peut désormais produire à des conditions économiques qui n'étaient plus les siennes depuis l'industrialisation des services. Ce basculement ne se déclenche pas tout seul. Il suppose, comme cet essai l'a redit chapitre après chapitre, l'expérience métier accumulée par les seniors, celle qui sait architecturer un problème, orchestrer la production, garantir la qualité finale. C'est cette expérience-là, davantage que l'IA elle-même, qui devient le verrou stratégique de la nouvelle économie cognitive.
J'ai ensuite voulu montrer que le canton possède, pour cette transition, un capital institutionnel et culturel rare. Pas seulement un patrimoine sympathique : une grammaire de gouvernance (bourgeoisies, consortages, sociétés d'alpage, fédéralisme suisse) qui répond à des questions que la modernité urbaine peine encore à formuler clairement, et qui a fait l'objet, par l'intermédiaire de Törbel et d'Elinor Ostrom, d'une reconnaissance scientifique mondiale aujourd'hui mobilisée dans la pensée des communs numériques. Cette grammaire se complète d'un patrimoine immatériel et linguistique d'une densité rare (bilinguisme, Walliserdeutsch, savoir-faire inscrits à l'UNESCO), un actif non délocalisable dont la valeur relative croît à mesure que les productions culturelles génériques deviennent infiniment reproductibles par les machines.
Puis j'ai suivi cette transformation là où elle se déploie déjà, dans chaque métier valaisan, des plus ancestraux aux plus contemporains, sous une forme chaque fois spécifique mais cohérente : démultiplication narrative pour la vigne, signature outillée pour la filière laitière, personnalisation à grande échelle pour l'hôtellerie, accès au sur-mesure pour les fiduciaires, compensation démographique pour la médecine de vallée. Chaque chapitre l'a argumenté en détail.
Pour chacun de ces domaines, l'enjeu est politique bien avant d'être technologique : à qui reviennent les décisions sur les outils, le contrôle des données, la charge de la transmission, le financement de l'équipement des actifs en place, et plus précisément l'équipement prioritaire des seniors expérimentés qui savent architecturer et orchestrer, ceux qui débloquent l'ensemble.
J'ai voulu, dans les chapitres de la quatrième partie, descendre jusqu'aux décisions qui en découlent. Une politique de souveraineté numérique réaliste, à la mesure d'un canton qui n'est ni Berne ni Zurich, distinguant les stratégies de substitution (vouées à l'échec) des stratégies de complément (qui peuvent réussir). Un dispositif de formation des actifs en exercice assumant une priorité contre-intuitive : équiper les seniors qui orchestrent plutôt que multiplier les formations pour jeunes diplômés. Une politique démographique articulée qui pense ensemble la rétention, l'attraction et la transmission, et qui reconnaît que la nouvelle cible stratégique du canton (les actifs en milieu de carrière capables d'architecturer et d'orchestrer) diffère de celle des approches traditionnelles en la matière.
Aucune de ces propositions n'est révolutionnaire. C'est probablement leur défaut auprès des lecteurs qui cherchent du spectaculaire, et probablement leur qualité auprès de ceux qui doivent décider.
Le faux dilemme, repris
J'ai posé au premier chapitre que le débat valaisan sur l'avenir restait souvent piégé par un dilemme qui n'en est pas un, celui qui opposerait tradition et modernité. Ce point peut maintenant se reformuler avec ce que les chapitres ont permis d'éclairer.
La tradition valaisanne, prise au sérieux, n'est pas l'opposé de la modernité. Elle est, dans ses dimensions institutionnelles, culturelles et linguistiques, ce qui rend la modernité gouvernable. Une bourgeoisie qui détient des forêts depuis sept siècles porte une temporalité longue qui devient précieuse à l'âge des plateformes éphémères. Un consortage qui répartit l'eau entre ayants droit selon des règles écrites au seizième siècle porte une grammaire de gestion des biens communs qui inspire aujourd'hui les penseurs du numérique ouvert. Et un patois qui s'éteint emporte avec lui une manière de nommer le paysage et les gestes qui ne se reconstitue pas, et que seules des politiques actives, soutenues par les outils mêmes qui menacent les langues régionales, peuvent encore préserver.
Cette tradition prise au sérieux est aussi ce qui rend possible la lecture qui structure cet essai. L'IA générative agit, dans le champ cognitif, comme agirait un bisse à l'échelle continentale : elle capte une ressource là où elle abonde, la conduit là où elle manque, la rend disponible aux territoires qui en étaient privés. Le canton qui a inventé la grammaire des bisses de pierre il y a sept siècles est, par hasard ou par destin, particulièrement bien placé pour comprendre le bisse cognitif qui s'ouvre aujourd'hui, et pour le gouverner avec les institutions qui ont fait leurs preuves sur l'eau et l'alpage.
À l'inverse, la modernité que ne gouverne aucune tradition vivante produit les territoires interchangeables, les vitrines folkloriques, les économies qui se vident silencieusement de leur substance. La standardisation linguistique des grands modèles, l'érosion du tissu professionnel régional par les plateformes globales, la disneyfication des fêtes, la résidence secondaire qui dort onze mois sur douze : autant de phénomènes où il faut voir, plutôt que la tradition résistant à la modernité, une modernité non articulée à la tradition, réduite faute de cette articulation à une absorption dans un courant uniforme dont les bénéficiaires sont ailleurs.
Le pari de cet essai est qu'on peut, en Valais, faire autrement, et ce pari ne doit rien à la nostalgie, au conservatisme ou à la méfiance envers la technologie : il repose sur une lecture lucide des forces dont le canton dispose. La fenêtre est ouverte. Les institutions sont vivantes. Les actifs intellectuels et linguistiques existent, la technologie est mature, les flux migratoires sont favorables. Ne manque que la décision qui articule ces éléments.
Une question politique, à dimension humaine
De tout ce qui précède ressort une question centrale, et je veux la formuler de la manière la plus directe. Elle n'est ni technologique, ni économique au sens étroit. Elle est politique, au sens premier du terme : qui décide, ici, et quand.
Cette question, en Valais, n'est jamais posée dans le vide. Elle est posée à des Conseils communaux, à un Conseil d'État, à des présidents de bourgeoisie, à des directeurs d'institutions, à des dirigeants d'entreprises, à des élus fédéraux, à des associations professionnelles, à des familles qui décident ou non d'envoyer leurs enfants étudier hors canton, à des actifs qui décident ou non de revenir, à des nouveaux arrivants qui s'engageront ou non. Cette dispersion des décisions est, contre toute apparence, la principale chance du Valais : elle est cohérente avec la grammaire institutionnelle qui a fait sa singularité depuis le Moyen Âge. Elle est aussi sa principale difficulté, car la dispersion peut devenir dilution si rien ne la coordonne.
Ce que cet essai a essayé d'esquisser tient moins de la politique au sens centralisateur du terme que de la boussole : quelques repères auxquels des décisions distribuées pourraient se rapporter pour produire, à dix ans, une cohérence d'ensemble. Le capital humain qualifié résident est la question centrale, et elle conditionne toutes les autres. Le basculement compétitif que l'IA déclenche ne se capture qu'à condition d'équiper les seniors expérimentés qui savent architecturer et orchestrer. La souveraineté pratique des usages quotidiens compte plus que les grandes infrastructures abstraites. Mieux vaut une spécialisation assumée sur ce que le Valais sait faire mieux que les autres qu'une dispersion sans horizon. Plutôt qu'une institution de plus, il y faut une main qui tienne ensemble ce qui existe déjà. La transmission consciente, à l'âge des grands modèles, devient la condition même de la persistance culturelle. Et personne ne doit rester hors de cette transformation, non par idéologie, mais parce que sans cela rien ne tient.
Aucune de ces propositions n'est de mon invention au sens propre. Elles courent, fragmentaires et dispersées, dans le débat valaisan depuis des années. Ce que ces pages ont essayé de faire, c'est de les articuler en une cohérence qui les rende plus mobilisatrices que la somme de leurs énoncés isolés.
Et si je me trompais ?
Tout essai prospectif court le risque d'avoir tort. Celui-ci n'y échappera pas, et je préfère poser d'emblée les trois objections sérieuses qu'on peut lui adresser, parce que les ignorer serait à la fois malhonnête et stratégiquement faible. Si l'argument tient, il doit pouvoir résister à ses contradicteurs ; s'il ne tient pas, autant le savoir.
Une première objection : et si l'IA générative n'était qu'une bulle, dont la portée économique réelle aurait été surestimée comme l'a été, en son temps, celle des cryptomonnaies et des NFT, ou de la réalité virtuelle ? L'objection s'appuie sur des cycles d'enthousiasme technologique réels et documentés, et je la prends au sérieux. Sans certitude absolue, les usages concrets de l'IA générative sont déjà mesurables ; ils relèvent moins d'une promesse que de gains de productivité observés en interne, dans mon propre groupe et chez mes clients. La trajectoire d'amélioration des modèles, depuis trois ans, suit une courbe que peu d'observateurs anticipaient même en 2022, et rien n'indique qu'elle plafonne à court terme. Surtout, le scénario d'une bulle suivie d'un effondrement laisserait derrière lui les usages déjà installés, comme la bulle Internet de 2000 a laissé l'infrastructure et les usages qui ont permis la décennie suivante. Le canton qui se positionne maintenant prend un risque limité ; celui qui attend prend un risque plus grand, celui de manquer la fenêtre si la trajectoire actuelle se confirme.
Vient une seconde objection : et si, contrairement à ce que cet essai défend, la dynamique réelle menait non à une dilution territoriale du capital cognitif, mais à une re-concentration plus brutale dans les hubs urbains existants ? On peut soutenir, et certains le soutiennent, que les outils d'IA exigent des concentrations de capitaux, de talents et d'infrastructures qui ne se trouvent que dans les grandes métropoles, et qu'ils vont concentrer davantage plutôt que redistribuer. Ma réponse est que les deux mouvements ne s'excluent pas. Les hubs urbains continueront probablement de capter l'essentiel des innovations de pointe, des financements et des talents les plus jeunes ; ce qu'ils ne pourront plus garder, c'est l'exclusivité de la capacité à produire un travail qualifié de qualité moyenne à élevée. Cette exclusivité-là maintenait l'avantage métropolitain dans l'économie réelle. Si elle se dilue, comme tout l'indique, c'est l'avantage relatif des territoires non-métropolitains qui s'améliore, sans qu'aucun d'eux devienne pour autant un hub. Le canton qui rate cette nuance peut se résigner à tort, ou s'illusionner en sens inverse.
Une troisième objection enfin : et si la régulation européenne et suisse de l'IA, par excès de précaution, freinait l'adoption des outils au point de stériliser les avantages qu'on peut en attendre ? Celle-ci demande la plus grande lucidité, parce qu'elle relève moins de la conjecture que de l'observation de tendances en cours. L'AI Act européen, les restrictions sectorielles dans la santé et la finance, les contraintes en matière de données personnelles peuvent ralentir le déploiement, et ralentiront probablement certains usages. Cela dit, la Suisse ne se trouve pas dans la position des États membres de l'Union, et le canton du Valais encore moins. Les marges de manœuvre réglementaire, à l'échelle suisse et cantonale, restent plus importantes qu'on ne le perçoit dans le débat continental. Et si la régulation devait effectivement ralentir massivement le déploiement à l'échelle européenne, le Valais, comme tout territoire suisse, pourrait en tirer un avantage relatif que les territoires soumis à l'AI Act n'auraient pas. Le risque est réel. Il joue dans les deux sens.
Aucune de ces objections n'invalide la thèse que cet essai défend ; toutes doivent rester présentes pendant que les décisions se prennent. La prospective sérieuse intègre ses risques dans la robustesse même de ses propositions, au lieu de les ignorer. Je crois que les propositions formulées dans ces pages tiennent, dans leur grande majorité, même si l'une de ces trois objections venait à se vérifier en partie. Si elles tenaient toutes les trois en même temps et pleinement, alors oui, cet essai aurait surestimé l'opportunité. Mais en l'état actuel du débat technologique, économique et réglementaire, la fenêtre que je décris est plus probablement ouverte que fermée.
Pour ceux qui pourraient venir
Ce livre s'adresse, je l'ai dit dès le premier chapitre, en priorité aux décideurs valaisans. Je voudrais pourtant m'adresser un instant à un autre lecteur : celui ou celle qui, dans une grande ville européenne, lirait ces pages en se demandant si une trajectoire comme la mienne pourrait être la sienne.
Ce lecteur ne regarde pas seulement le Valais. D'autres régions alpines et péri-alpines européennes ont engagé des politiques comparables, et le canton agit dans un paysage régional qui se reconfigure activement. Le Tyrol autrichien et le Vorarlberg ont structuré, sur leurs domaines de spécialité (industrie de précision, énergie, savoir-faire technique), un tissu économique dense qui capte déjà des actifs qualifiés. La Haute-Savoie française combine sa proximité genevoise avec une dynamique d'installation déjà bien engagée, mais qui se heurte à une pression immobilière sévère que le Valais doit méditer. Le Trentin italien a investi de longue date dans son autonomie institutionnelle et dans son tissu de recherche autour de l'Université de Trente, et démontre qu'une politique régionale articulée peut produire des effets mesurables sur dix à quinze ans. Plus loin, dans l'arc atlantique, les Asturies et la Cantabrique espagnoles mènent depuis une décennie des politiques de revitalisation rurale qui valent d'être étudiées de près, pour ce qu'elles enseignent sur la patience nécessaire et les moyens à mobiliser. Aucune de ces régions n'occupe la position exacte du Valais, qui dispose d'atouts que ces voisins ne partagent pas : institutions communautaires d'une densité rare, hydroélectricité comme actif de souveraineté énergétique et numérique, position centrale sur l'arc alpin, bilinguisme structurel. Mais aucune ne reste passive, et la fenêtre dont parle cet essai s'ouvre pour elles comme pour lui. Le canton qui agit n'agira pas dans un vide : l'avantage relatif, dans ce paysage, se construit décision par décision.
À ce lecteur, je dois être honnête. Le Valais n'est pas un eldorado. Il a ses lourdeurs administratives, ses cercles parfois fermés, ses hivers exigeants, ses étés courts, sa distance aux grandes scènes culturelles, ses prix immobiliers qui augmentent, ses langues et dialectes qui peuvent désarçonner. Il a, en même temps, une qualité de vie qu'on ne mesure pas dans les statistiques mais qu'on sent dès les premiers mois, une lumière qui ne ressemble à aucune autre, une géographie qui rappelle à chaque promenade qu'on est petit, des institutions qu'on peut fréquenter sans abstraction, des voisins qu'on apprend à connaître, une communauté qui peut, si on en accepte les règles, devenir la sienne.
Il ne m'appartient pas de dire qu'il faut venir, seulement que c'est devenu possible. La décennie qui s'ouvre est, à mes yeux, la première dans l'histoire récente où des trajectoires comme celle que j'ai suivie deviennent réalistes pour un nombre significatif de personnes. Et les territoires qui le mesurent, non en discours, mais en décisions concrètes sur leur connectivité, leur fiscalité, leur logement, leurs institutions, capteront une dynamique que les autres regarderont passer.
Une lettre à l'avenir
Je termine ces pages en pensant à ceux qui les liront dans dix ans. À cette échéance, la transformation que cet essai a essayé de décrire aura largement déployé ses effets, dans un sens ou dans l'autre. Ou bien le Valais sera devenu un territoire actif : il aura capté une part significative de la dynamique de réinstallation qualifiée, équipé ses actifs et ses institutions pour la nouvelle économie cognitive, transmis ce qui devait être transmis tout en accueillant ce qui devait être accueilli. Ou bien il sera devenu une vitrine, toujours belle, toujours visitée et photographiée, mais qui aura laissé filer la fenêtre ouverte au milieu des années 2020, regardant ses jeunes partir vers les hubs urbains et ses traditions glisser vers le folklore.
Cette bifurcation n'est pas écrite. Elle se joue maintenant, dans des décisions qui ne font pas la une des journaux mais qui, prises ensemble, dessinent la pente que prendra le canton. Aucun chapitre de cet essai ne propose de solution miracle, parce qu'il n'y en a pas. Tous proposent des décisions concrètes, à des échelles atteignables, avec des moyens compatibles avec les ressources cantonales. Prise séparément, aucune de ces décisions ne change le destin du Valais. Prises ensemble et menées patiemment sur dix ans, elles peuvent en infléchir significativement la trajectoire.
Ce que les bourgeoisies valaisannes ont fait pendant sept siècles avec leurs forêts et leurs alpages, gérer dans la durée un patrimoine collectif sans le marchandiser ni le confier à un État lointain, est exactement ce que le canton doit faire aujourd'hui avec son patrimoine numérique, linguistique, institutionnel, démographique. Cette continuité est une instruction politique bien plus qu'une métaphore poétique. Elle suppose qu'on accepte de ne pas attendre des solutions venues d'ailleurs, qu'on prenne au sérieux ce qu'on a, qu'on décide à l'échelle où l'on peut, et qu'on transmette ce qui doit l'être à la génération suivante.
J'ai raconté, au premier chapitre, la fibre optique qui court au-dessus de chez moi à quelques mètres du bisse Vieux, et l'inattention qui fait qu'on ne regarde jamais ensemble les deux canaux. Apprendre à les regarder ensemble : c'est le programme de ce livre, et il ne m'appartient plus. Il est dans les décisions qui devront être prises, par d'autres que moi, dans les mois et les années qui viennent. Ces pages ont voulu leur donner quelques arguments.