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Le Bisse Cognitif

Chapitre 08 · L’essai

Tourisme

Le déplacement central : cesser de penser le tourisme comme une industrie qui produit des nuitées, le penser comme un système d’accueil articulé à la résidence permanente. La Lex Weber relue comme boussole, et l’infrastructure du séjour productif comme véritable opportunité de la décennie.

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Penser le tourisme valaisan non comme une industrie qui produit des nuitées, mais comme un système d’accueil articulé avec la résidence permanente.

De la saison au séjour, du week-end à la résidence

Le tourisme partage avec la vigne, le fromage et l’alpage la caractéristique économique d’une valeur qui tient à la signature et non au volume. Mais à une échelle différente : il pèse environ un septième du produit cantonal, et il est, par nature, le secteur qui se prête le moins à la productivité industrielle. Sa transformation pose donc des questions d’une autre nature.

Aucun sujet de cet essai n’aura été plus discuté en Valais que celui-ci. Tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut transformer le tourisme. Personne n’est tout à fait d’accord sur la nature de la transformation. Et le canton, depuis vingt ans, vit avec cette ambiguïté en faisant à la fois trop et pas assez, trop pour préserver son authenticité, pas assez pour capter les mutations qui se jouent ailleurs.

Plutôt que de réécrire vingt ans de stratégie touristique, ce chapitre propose un déplacement de regard : penser le tourisme valaisan non comme une industrie qui produit des nuitées, mais comme un système d’accueil articulé avec la résidence permanente. Ce déplacement, qui paraît mineur, change tout. Il aligne la question touristique avec le fil que cet essai tient depuis le chapitre 3, celui du capital humain qualifié résident. Et il rend lisibles, une fois opéré, les choix qui restent à faire et le rôle que l’IA peut y tenir.

Ce que le modèle ski-only a produit, et ce qu’il ne produit plus

Regardons lucidement ce que le tourisme valaisan a été, à l’apogée de son modèle classique. Une économie des saisons, polarisée autour de l’hiver pour les destinations de ski et de l’été pour la randonnée et la culture. Un parc immobilier dimensionné pour des flux de courte durée, résidences secondaires occupées quelques semaines par an, hôtellerie alpine taillée pour les pics de saison, infrastructures de remontées mécaniques dont la rentabilité repose sur des semaines à très haute fréquentation. Un récit territorial centré sur le paysage, la neige, les sommets, la gastronomie de raclette et de vin. Et, sur le plan de l’emploi, une concentration sur des métiers à valeur ajoutée modeste, service, hébergement, maintenance, restauration, assurés en partie par une main-d’œuvre saisonnière non valaisanne.

Ce modèle a fonctionné pendant un demi-siècle. Il a apporté de la prospérité aux vallées, financé des infrastructures considérables, soutenu une économie de villages qui auraient sinon été marginalisés par la mécanisation agricole. Il a aussi imposé sa logique : urbanisme adapté aux flux de week-end, logements transformés en résidences de location courte, services calibrés pour ouvrir et fermer au rythme des saisons, identité territoriale partiellement façonnée par le regard du visiteur extérieur. C’est dans ce dernier point que se joue le risque de Disneyfication évoqué au chapitre 5.

Ce modèle ne produit plus ce qu’il produisait. Trois pressions extérieures convergent sur lui, que les acteurs du secteur pourraient citer dans leur sommeil. Le climat, qui rend l’enneigement fiable sous mille huit cents mètres statistiquement instable sur les horizons 2030-2040 ; une bonne partie du domaine skiable valaisan de moyenne altitude devient, saison après saison, dépendante de la production artificielle de neige, qui consomme énergie et eau dans des proportions qui posent à la fois des questions économiques et politiques. Les stations de haute altitude, Zermatt, Saas-Fee, Verbier dans sa partie haute, restent compétitives, mais elles ne peuvent porter à elles seules l’économie touristique du canton. La démographie, qui voit vieillir les générations européennes traditionnelles du ski alpin pendant que les générations suivantes développent d’autres pratiques sportives, d’autres rapports au voyage, d’autres budgets ; le ski alpin n’est plus le sport quasi-universel des classes moyennes européennes des années 1980, il devient progressivement un loisir d’amateurs convaincus, plus âgés, plus aisés, et statistiquement moins nombreux d’une décennie à l’autre. La concurrence, enfin, des autres territoires alpins, Tyrol, Haute-Savoie, Vallée d’Aoste, Trentin, qui n’attendent pas que le Valais se réinvente pour le faire et qui ont pris une avance perceptible sur des segments précis : tourisme estival, gastronomie reconnue, séjours hors saison, expériences thématiques. Le canton n’a plus, depuis longtemps, le monopole des éléments qui font sa spécificité.

À ces trois pressions extérieures s’ajoute une fragilité interne au modèle lui-même. Une économie qui repose sur les pics de saison génère une fragilité chronique : les emplois sont précaires, les logements pour saisonniers manquent, les services hors saison se contractent, les villages se vident hors des semaines à forte fréquentation. Cette fragilité — longtemps acceptée comme le prix à payer — devient difficilement compatible avec les attentes contemporaines en matière de qualité de vie et d’emploi. Ce n’est pas seulement un problème de visiteurs, c’est un problème pour ceux qui vivent à l’année dans les vallées.

Le tourisme comme système d’accueil

Plutôt que de continuer à penser le tourisme comme une industrie qui produit des nuitées, je propose de le penser comme un système d’accueil. C’est-à-dire un dispositif territorial qui sait recevoir des humains pour des durées variables, depuis le simple visiteur d’un week-end jusqu’au résident à l’année, en passant par toutes les durées intermédiaires, séjour long, télétravailleur en immersion, retraité actif, étudiant en formation, artiste en résidence, entrepreneur en relocalisation partielle.

Ce déplacement aligne le tourisme sur la question centrale du canton, qui est, on l’a vu, celle du capital humain qualifié résident. Les visiteurs et les résidents ne sont plus deux catégories étanches, ils forment un continuum. Et la qualité de la prise en charge des visiteurs sur les séjours moyens et longs devient le terrain naturel de l’attraction de futurs résidents. Quelqu’un qui vient passer trois mois à Nendaz pour télétravailler depuis un chalet est déjà à mi-chemin d’une installation à l’année. Inversement, un canton qui sait offrir aux résidents permanents une qualité de vie cohérente — services qui ne ferment pas, espaces de travail accessibles, vie culturelle non saisonnière — devient mécaniquement plus attirant pour les séjours longs.

Cette articulation entre tourisme et résidence ne se décrète pas par une affiche. Elle suppose que chaque levier de la politique territoriale soit pensé dans cette perspective. L’urbanisme, les communes touristiques peuvent-elles préserver une part suffisante de leur parc immobilier pour les résidents permanents et les séjours longs, ou laissent-elles la résidence courte tout absorber ? La fiscalité, les communes savent-elles distinguer fiscalement les résidences secondaires de courte durée des résidences de moyen séjour qui contribuent à la vie locale ? Les services, les écoles, les commerces, les soins de santé restent-ils dimensionnés pour la population permanente, ou se contractent-ils au rythme des départs hors saison ? La connectivité, les vallées sont-elles équipées pour permettre à un télétravailleur d’y produire son métier dans des conditions équivalentes à celles d’un hub urbain ? La culture, les saisons culturelles sont-elles continues, ou se concentrent-elles sur les pics de fréquentation ? À chacune de ces questions, les réponses ne sont pas évidentes. Mais elles sont articulables si on accepte de les penser ensemble plutôt qu’en silos sectoriels.

Lex Weber, contrainte et boussole

La Lex Weber structure depuis l’acceptation populaire de mars 2012, et formellement par la loi entrée en vigueur en 2016³⁶, le rapport entre tourisme et résidence dans toutes les communes alpines suisses. La loi a plafonné à vingt pour cent la part des résidences secondaires dans les communes concernées, ce qui a produit un effet immédiat sur le marché immobilier valaisan : raréfaction de l’offre nouvelle de résidences secondaires, valorisation des biens existants, déplacement des promoteurs vers d’autres types de produits.

Cette loi a été accueillie en Valais avec une réticence qui n’a jamais entièrement disparu. Elle est souvent perçue comme une contrainte imposée de l’extérieur, par un canton, Vaud, qui n’avait pas le même intérêt que le Valais à préserver les possibilités de développement immobilier alpin de ce dernier. Cette lecture est compréhensible, et la frustration des communes touristiques valaisannes face à une loi adoptée par un vote où les cantons non concernés ont eu un poids déterminant n’a rien d’illégitime. Elle est, malgré tout, partielle. La Lex Weber a aussi joué un rôle de boussole. Elle a contraint le canton à penser au-delà de la croissance par les résidences secondaires, à interroger les modèles économiques de ses communes touristiques, à explorer des alternatives au lit froid qui dort onze mois sur douze. Ce sont précisément les bonnes questions, même si elles ont été posées brutalement par une instance extérieure.

Aujourd’hui, la Lex Weber peut être lue comme un cadre qui rend possible précisément le déplacement que je propose dans ce chapitre. Si les résidences secondaires de courte durée sont plafonnées, alors le foncier disponible doit aller, en partie au moins, vers des usages qui font vivre les communes à l’année, résidences de moyen séjour, hébergements pour télétravailleurs, logements pour résidents permanents et pour saisonniers, espaces de travail partagés. Cette redistribution n’est pas garantie par la loi seule. Elle suppose des choix d’urbanisme, de fiscalité communale, de gouvernance des bourgeoisies, et c’est exactement le genre de choix qui manque encore.

Ce que l’IA change pour le tourisme

L’intelligence artificielle entre dans le tourisme par plusieurs portes. Deux d’entre elles sont déjà bien identifiées et activement explorées par d’autres territoires.

La personnalisation de l’offre, d’une part : les grandes plateformes internationales, moteurs de recherche, comparateurs, agences en ligne, utilisent déjà massivement l’IA pour orienter les visiteurs vers les destinations qui maximisent leurs propres marges. Pour le Valais, cela signifie que la visibilité de ses offres dépend de plus en plus d’algorithmes qu’il ne maîtrise pas, et que l’effort de marketing classique, campagnes, salons, brochures, perd progressivement son levier au profit d’une présence numérique qui doit être pensée différemment. Cela relève en partie du travail que mène déjà Valais/Wallis Promotion, mais l’échelle du défi dépasse les outils traditionnels. C’est probablement ici que la notion de visibilité dans les résultats des grands modèles d’IA devient stratégique : un visiteur qui prépare son séjour en interrogeant un assistant conversationnel ne consulte plus dix sites de stations ; il reçoit deux ou trois suggestions, dont la formulation et la hiérarchie sont décidées par le modèle. Être bien représenté dans les corpus que ces modèles consomment devient un actif commercial direct.

L’expérience touristique elle-même, d’autre part : l’IA permet, à coût modeste, des choses qui étaient hier coûteuses ou impossibles. Médiation patrimoniale dans plusieurs langues, y compris des langues que les guides humains du canton ne maîtrisent pas. Recommandations contextuelles selon la météo, la saison, le profil du visiteur. Assistance à la planification d’itinéraires. Traduction en temps réel pour des visiteurs venus de loin. Cette dimension n’est pas révolutionnaire en soi, d’autres territoires l’expérimentent, mais elle est rapidement banalisée par les attentes des visiteurs, et son absence devient pénalisante.

La porte la plus stratégique pour le Valais reste cependant ailleurs, dans le système de gestion territoriale du tourisme lui-même. Régulation des flux dans les sites les plus fréquentés. Anticipation des pics et des creux pour ajuster les services. Documentation et valorisation des éléments du patrimoine immatériel (sujet du chapitre 5). Soutien aux acteurs des séjours longs — propriétaires de chalets, gestionnaires de tiers-lieux, opérateurs de coliving alpin — qui ont besoin d’outils plus sophistiqués que ceux des plateformes de location courte. Cette dimension conditionne l’effectivité du déplacement vers le tourisme de séjour, et c’est sur elle que se jouent les choix proprement valaisans.

Le basculement, vu depuis un hôtelier valaisan

Dans le tourisme aussi, ce basculement prend une forme concrète, mieux visible à l’échelle d’un acteur réel.

Prenons un hôtelier valaisan moyen, disons quarante chambres, dans une station de montagne de moyenne altitude, un chiffre d’affaires de quelques millions de francs, une équipe permanente d’une vingtaine de personnes. Cet hôtelier a, depuis vingt ans, vu son marché s’éroder. Les plateformes internationales de location courte, au premier rang desquelles une plateforme américaine bien connue, ont absorbé une part croissante de la clientèle d’entrée et de milieu de gamme, en proposant des hébergements à des conditions tarifaires que la structure hôtelière, avec ses charges fixes, ne pouvait pas concurrencer. Les chaînes hôtelières internationales, à l’autre bout, ont capté la clientèle aisée par leur visibilité globale, leurs programmes de fidélité, leur capacité marketing. L’hôtelier valaisan indépendant a tenu sur ce qu’il savait faire mieux que les uns et les autres, la connaissance du territoire, le service personnalisé, la relation directe avec ses clients fidèles. Mais cette niche s’est progressivement comprimée.

L’IA générative, bien orchestrée par cet hôtelier ou par son équipe, change cette équation sur plusieurs plans.

La visibilité, d’abord. La rédaction des descriptions de chambres dans cinq ou six langues, la mise à jour des contenus saisonniers, la production de réponses personnalisées aux demandes spécifiques des clients étrangers, toutes ces tâches qui exigeaient soit du temps, soit le recours à des prestataires extérieurs, deviennent réalisables en interne, par une seule personne qualifiée, en quelques heures par semaine. Ce que l’hôtelier indépendant ne pouvait pas s’offrir hier devient à sa portée. L’écart de qualité entre sa présence numérique et celle d’une chaîne internationale se réduit considérablement.

La gestion, aussi. L’analyse des données d’occupation, la tarification dynamique, l’anticipation des pics et des creux, la gestion fine des stocks de chambres, autant de fonctions, jusqu’ici l’apanage des grandes chaînes équipées de logiciels coûteux, qui deviennent accessibles à un hôtel familial qui sait orchestrer les outils nouveaux. Une PME hôtelière de quarante chambres peut désormais piloter sa rentabilité avec la même finesse qu’un complexe de quatre cents chambres, sans embaucher de spécialiste dédié.

Mais c’est sur la relation client, surtout, que le basculement est le plus net. La capacité à personnaliser l’accueil, préparer la chambre selon les préférences connues, suggérer des activités pertinentes, anticiper les besoins des familles, devient possible à grande échelle, là où elle était hier réservée aux établissements de luxe employant des concierges expérimentés. Et cette personnalisation est précisément ce qui distingue l’hôtellerie indépendante de la location de courte durée standardisée. Là où la plateforme américaine propose un hébergement transactionnel, une clé, un lit, une douche, l’hôtelier valaisan peut désormais proposer une expérience d’accueil complète à des coûts qui ne pénalisent plus son positionnement tarifaire. Le sur-mesure devient économiquement compétitif.

Cet effet, additionné sur les centaines d’établissements indépendants du canton, peut significativement modifier la pente du tissu hôtelier valaisan. Pas en faisant disparaître les plateformes ni les chaînes, elles ne disparaîtront pas, mais en redonnant aux acteurs régionaux une capacité de différenciation qui leur échappait depuis vingt ans. Et cet effet est cohérent avec ce qu’attendent les voyageurs des prochaines décennies, qui valorisent de plus en plus l’authenticité, la singularité, la qualité de la rencontre, précisément ce que les acteurs régionaux peuvent offrir et que les plateformes globales ne savent pas reproduire.

La condition de l’intelligence locale

Dans l’hôtellerie, l’intelligence humaine qui pilote les outils prend une forme particulière, qu’on appellera la lecture du visiteur. Plus difficile à nommer que l’intimité avec un terroir qui fait la différence chez le vigneron, elle ne lui est pas moins essentielle. Un hôtelier expérimenté sait, en quelques minutes, ce qu’une famille avec deux enfants a besoin de trouver pour passer une bonne semaine. Il sait quel client veut qu’on le laisse tranquille et quel autre attend qu’on lui adresse la parole le matin. Il sait quand offrir un verre, quand recommander un sentier, quand suggérer un changement de chambre, et quand simplement disparaître. Cette qualité d’attention dosée n’est pas du service au sens commercial du terme, c’est de l’hospitalité, qui est un art incarné, transmis dans la pratique, et qui distingue depuis toujours les bons hôtels des autres.

L’IA ne reproduit pas cette qualité ; mais entre les mains d’un hôtelier qui la possède, elle libère le temps qui permet de l’exercer pleinement, en absorbant les tâches qui s’interposent entre lui et ses clients.

Cette condition vaut aussi, avec plus de force encore, pour les acteurs du séjour productif décrits dans la section suivante : un format émergent dont les meilleures pratiques se construisent par essais successifs.

Le télétravailleur en résidence longue, et ce qu’il suppose

Si le canton veut capter ce mouvement de réinstallation que nous avons décrit aux chapitres 2 et 3, il doit construire l’infrastructure de ce que j’appellerai, faute de meilleur terme, le séjour productif. Une résidence de plusieurs semaines à plusieurs mois, dans un cadre qui combine qualité de vie et capacité de travail, pour un public qui se situe entre le touriste et le résident.

Cette infrastructure n’existe pas encore à l’échelle qui permettrait de transformer le marché. Quelques chalets équipés. Quelques espaces de coworking modestes, principalement à Sion et dans une ou deux stations. Quelques offres de coliving expérimentales. Mais rien qui ressemble à une offre cantonale lisible, comparable à ce que certaines régions concurrentes, notamment dans les Alpes autrichiennes ou dans le Cantabrique espagnol, commencent à structurer³⁷.

Construire cette infrastructure suppose plusieurs convergences. Une connectivité robuste, ce qui passe en grande partie par la poursuite des déploiements fibre engagés par les opérateurs régionaux. Des espaces de travail partagés de qualité, dans plusieurs vallées, avec une politique tarifaire qui permette des durées variables. Un parc immobilier accessible aux durées intermédiaires, ce que le marché actuel, polarisé entre résidence secondaire courte et location annuelle, ne propose presque pas. Une vie culturelle, sportive et associative ouverte aux non-résidents, qui permette à un télétravailleur en séjour de trois mois de ne pas se sentir étranger. Et une politique d’accueil des familles, parce qu’un télétravailleur ne vient pas seul mais souvent avec partenaire et enfants, qui demandent école, soins, activités.

Aucun de ces éléments ne relève d’un acteur unique. La coordination entre commune, canton, opérateurs touristiques, acteurs privés et institutions communautaires est précisément ce qui manque le plus aujourd’hui. Le rôle d’un canton, dans ce type de chantier, n’est pas de tout faire. Il est de poser le cadre, de créer les conditions, et de signaler une direction claire à laquelle les acteurs privés peuvent se raccrocher.

Saisonnalité et continuité

Une question subsiste, qu’il faut traiter même si elle est inconfortable : le tourisme valaisan classique restera-t-il, dans cette perspective, économiquement viable ? La réponse honnête est : en partie oui, en partie non.

En partie oui, parce que les destinations de haute altitude conservent un avantage structurel pour le ski d’hiver, et parce que l’attractivité estivale du canton ne faiblit pas, au contraire, elle se renforce avec le réchauffement de la plaine. Les acteurs traditionnels, hôteliers, remontées mécaniques, restaurateurs, ne disparaîtront pas du jour au lendemain, et certains continueront de très bien fonctionner.

En partie non, parce qu’une fraction du parc d’hébergement et d’infrastructure est aujourd’hui dimensionnée pour des flux qui ne reviendront pas. Le débat sur la rentabilité des remontées mécaniques de moyenne altitude est déjà amorcé. Le débat sur le sort des hôtels familiaux dépassés par la concurrence des résidences de location courte se posera à son tour. Et celui sur l’usage du foncier libéré par les contractions inévitables se posera bientôt. Ces conversations sont difficiles parce qu’elles touchent des familles, des emplois, des identités, mais elles sont nécessaires si l’on veut éviter qu’elles ne s’imposent dans la précipitation au moment où il sera trop tard pour les piloter.

L’IA est un outil précieux pour piloter ces évolutions. Modélisation des trajectoires possibles selon différents scénarios climatiques, économiques et démographiques, simulation des effets de différentes politiques, soutien à la décision publique dans des contextes où les variables sont nombreuses et les incertitudes élevées. Elle ne créera pas la transformation, mais elle peut aider à la mener avec plusieurs années d’avance sur les décisions qu’il faudra de toute façon prendre.

Une trajectoire crédible

Reste à formuler la trajectoire que je crois crédible pour le tourisme valaisan dans la décennie en cours.

Un canton qui assume la coexistence de plusieurs modèles touristiques, plutôt que de chercher un modèle unique. Le ski d’altitude qui continue, sur les destinations qui le supportent, avec des investissements sélectifs. Le tourisme estival qui se renforce, par une montée en gamme du patrimoine, de la gastronomie, et des activités de pleine nature. Et, à côté de ces deux modèles classiques, un troisième modèle qui émerge, le séjour productif, le télétravail en immersion, l’installation partielle qui prépare souvent l’installation totale.

Ce troisième modèle est celui qui aligne l’économie touristique avec la trajectoire démographique du canton. Il suppose des investissements qu’on ne pensait pas, jusqu’ici, comme des investissements touristiques — connectivité, espaces de travail, services à l’année, intégration sociale des nouveaux résidents. Mais c’est précisément cette nouvelle nature des investissements qui le rend stratégique : ils renforcent simultanément l’attractivité touristique de moyen séjour et la qualité de vie pour les résidents permanents. Aucun autre modèle ne fait cela aussi naturellement.

Le Valais n’a pas, à ce jour, formulé cette trajectoire dans les termes que je viens d’employer. Il n’est pas seul dans cette situation, peu de cantons alpins l’ont fait. Mais celui qui le fera tôt, et qui mettra ses politiques en cohérence, aura un avantage décisif dans la captation des trajectoires de réinstallation que la décennie va voir se multiplier. C’est, je crois, la véritable opportunité touristique du canton dans les années qui viennent. À dix ans, elle peut faire la différence entre un Valais qui reste un acteur et un Valais qui devient une vitrine.


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