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Le Bisse Cognitif

Chapitre 12 · L’essai

Formation, requalification, campus alpin

L’angle mort du débat : la requalification des actifs en exercice. Pas les jeunes qui entrent sur le marché — les hautes écoles s’en occupent — mais les vignerons de quarante-cinq ans, les fiduciaires de cinquante, les médecins de soixante. L’inversion de perspective qu’il faut assumer publiquement : équiper les seniors qui orchestrent, pas les juniors qui exécutent.

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La priorité de formation, à dix ans, n’est pas les jeunes qui entrent sur le marché du travail. Ce sont les actifs déjà en exercice : vignerons, fiduciaires, médecins, hôteliers, élus communaux, soignants, artisans.

Outiller ceux qui sont déjà là

Qui apprend quoi, et où, et comment, dans un canton dont les actifs vont voir leurs métiers transformés à un rythme inédit ? Cette question — d’apparence plus modeste que celle de la souveraineté traitée au chapitre précédent — est probablement plus déterminante encore pour les dix années qui viennent.

Cette question ne reçoit pas, dans le débat public valaisan, l’attention qu’elle mérite. La discussion sur la formation se concentre sur les étudiants, combien d’inscrits dans les hautes écoles, quelles filières en croissance, quels nouveaux campus à construire. Ces questions sont importantes, et le canton y travaille avec sérieux : la HES-SO Valais-Wallis accueille près de trois mille étudiants, en croissance régulière, et trois grands projets de campus sont engagés à Sion, Sierre et Brigue à l’horizon 2030⁴³. C’est une trajectoire saine, qui consolide un appareil de formation initiale dont le canton a besoin.

Mais cette discussion laisse dans l’angle mort la question qui me paraît, à dix ans, la plus structurante : comment requalifier les actifs déjà en exercice. Pas les jeunes qui entrent sur le marché du travail, ceux-là, les hautes écoles s’en occupent, mais les vignerons de quarante-cinq ans, les fiduciaires de cinquante, les médecins de famille de soixante, et avec eux les hôteliers, les élus communaux, les soignants, les artisans, qui constituent le vrai tissu économique et social du canton et dont les métiers seront profondément transformés dans cinq ou dix ans. Ils sont, comptés ensemble, la masse à laquelle s’adresse réellement la transformation que cet essai décrit. Et c’est leur capacité à intégrer les outils nouveaux, à monter en compétence sans quitter leur territoire ni leur emploi, qui décidera de la pente que prendra le Valais.

Pourquoi les seniors plutôt que les jeunes

Cette priorisation des actifs en exercice n’est pas une simple question de masse. Elle découle directement de la thèse construite par les chapitres précédents, qui doit maintenant orienter la politique de formation.

Le basculement compétitif décrit aux chapitres 2 et 10 ne joue pleinement que là où des seniors qui ont l’expérience d’architecture pilotent l’usage des outils d’IA. C’est cette intelligence métier accumulée par l’expérience qui devient, à l’âge de l’IA, le verrou stratégique de la nouvelle économie cognitive.

La conséquence sur la politique de formation cantonale est nette : la priorité n’est pas, ou n’est plus, principalement de former la génération qui entre sur le marché du travail. Cette génération apprendra vite, par mimétisme et par usage, et les hautes écoles font déjà leur travail. La priorité est de former la génération qui occupe aujourd’hui les positions d’architecture et de décision dans les structures économiques valaisannes, vignerons-encaveurs, associés de cabinets, médecins responsables, hôteliers indépendants, dirigeants de PME, pour qu’ils sachent orchestrer les outils nouveaux dans leur métier. Sans cette formation des seniors, le potentiel de basculement compétitif reste théorique. Avec elle, il devient un actif territorial concret.

Cette priorité a un mérite politique supplémentaire. Les jeunes qui entrent sur le marché du travail aujourd’hui apprennent l’IA chez eux, en jouant, en testant, en imitant. Ils n’ont pas besoin d’un dispositif public pour la rencontrer, ils l’ont déjà rencontrée. Les seniors en exercice, eux, ont rarement le temps, l’envie ou le cadre pour s’y mettre seuls. Ils ont besoin d’un signal institutionnel fort qui leur dise que cette transformation les concerne, qu’elle est sérieuse, qu’elle vaut un investissement de leur part. Ce signal, seul un dispositif public coordonné peut le donner avec assez d’autorité pour être suivi.

Ce qui existe, et ce qui manque

Avant de proposer quoi que ce soit, il faut reconnaître ce qui existe. Le Valais n’est pas un désert en matière de formation continue. La HES-SO Valais-Wallis propose une gamme étendue de formations postgrades certifiantes, CAS, DAS, MAS, EMBA, qui couvrent l’économie, la gestion, l’ingénierie, la santé, le tourisme, le travail social. L’Idiap, à Martigny, organise des séminaires et des journées thématiques qui rayonnent au-delà du canton. La HEP-VS à Brigue assure la formation continue des enseignants. Les associations professionnelles, fiduciaires, médecins, ingénieurs, viticulteurs, proposent leurs propres dispositifs sectoriels. Les chambres économiques, Promotion économique Valais et la Fondation The Ark organisent ponctuellement des événements de sensibilisation.

Ce paysage est plus riche qu’on ne le perçoit souvent. Mais il a trois caractéristiques qui limitent sa capacité à porter la transformation dont nous parlons.

La fragmentation, d’abord : les dispositifs existent, mais ils sont juxtaposés plutôt qu’articulés. Un fiduciaire qui veut comprendre comment l’IA va transformer son métier ne sait pas où s’adresser : la HES-SO, son association professionnelle, un opérateur privé, une formation hors canton ? L’offre est là, mais elle n’a pas de porte d’entrée lisible. Cette fragmentation pénalise particulièrement les petites structures, qui n’ont pas le temps ni les moyens d’analyser le marché de la formation pour s’y orienter.

L’orientation diplômante, ensuite : les formations continues valaisannes débouchent presque toutes sur un certificat ou un diplôme. C’est une valeur, mais ce format ne correspond pas aux besoins des actifs qui ne cherchent pas un nouveau diplôme à quarante ou cinquante ans, mais des moyens concrets d’intégrer rapidement de nouveaux outils dans leur pratique quotidienne.

Le caractère essentiellement sectoriel, enfin : les formations existantes traitent l’IA, quand elles la traitent, à l’intérieur de cursus spécifiques, l’IA pour les ingénieurs, l’IA pour les soignants, l’IA pour les économistes. Or la transformation que vit le canton est transversale. Un viticulteur, un fiduciaire, un soignant à domicile, un employé communal, un hôtelier ont chacun à apprendre des choses différentes mais aussi des choses communes : ce qu’est un grand modèle, ce qu’il sait faire et ce qu’il ne sait pas, comment formuler une requête utile, comment évaluer la qualité d’une réponse, comment gérer la confidentialité des données, comment vérifier et gouverner ce qu’on lui confie. Ce socle commun, qui devrait être proposé largement à tous les actifs valaisans à un coût modique, n’est aujourd’hui couvert nulle part de manière systématique.

C’est dans cet espace, entre le diplômant et le sectoriel, entre l’académique et le commercial, entre la grande école et la formation interne d’entreprise, qu’il faut construire ce que j’appelle ici, faute de meilleur terme, le campus alpin.

Ce que le campus alpin n’est pas

Pour éviter le malentendu qui guette toute proposition de ce genre, disons d’abord ce que le campus alpin n’est pas. Il n’est pas une nouvelle école d’ingénieurs ni un établissement universitaire, la HES-SO Valais-Wallis et l’EPFL couvrent ce besoin avec compétence et le canton n’a pas le mandat d’un troisième pôle. Il n’est pas une plateforme de cours en ligne supplémentaire, il en existe déjà des dizaines, et leur production marginale n’est pas le frein. Il n’est pas non plus un cabinet de conseil déguisé en formation, ni un véhicule promotionnel pour des outils particuliers.

Ce qu’il est, en revanche, c’est un dispositif articulé, public ou parapublic, qui rend lisible et accessible un parcours de montée en compétence, adapté au métier, à l’âge, au lieu de vie de chaque actif valaisan. Il n’invente pas les formations qu’il propose : il en assemble une partie depuis l’offre existante, en commande une autre partie aux institutions et aux opérateurs qui peuvent les produire, et il en construit lui-même quelques modules là où personne d’autre ne le fera. Il joue le rôle d’orchestrateur que personne ne joue aujourd’hui dans le canton.

Cette posture d’orchestrateur a une vertu importante : elle ne crée pas de doublon avec l’existant, et elle économise les ressources publiques. Construire une nouvelle institution coûterait plusieurs dizaines de millions de francs et plusieurs années avant d’avoir un effet visible. Construire un dispositif d’orchestration coûte une fraction de ce montant et peut produire ses premiers résultats en dix-huit mois.

Un format qui correspond aux actifs en exercice

L’efficacité d’un tel dispositif dépend autant de son format que de son contenu. Plusieurs principes me paraissent décisifs.

Modularité courte d’abord. Pas des programmes de plusieurs mois, mais des unités de quelques heures à quelques jours, combinables selon les besoins. Un module de quatre heures sur les fondamentaux des grands modèles, une journée sur la gouvernance des données, une demi-journée sur les usages spécifiques au métier de fiduciaire ou de viticulteur. Ces unités peuvent s’enchaîner, mais elles ont du sens individuellement. Un actif qui ne suit qu’un seul module en tire un bénéfice immédiat, ce qui est rarement le cas dans les cursus longs.

Hybridation présentielle et distancielle ensuite. Pour des actifs en exercice, dispersés dans tout le canton, le présentiel intégral est exclu, il est incompatible avec la vie professionnelle de la majorité. Le distanciel intégral est insuffisant, l’apprentissage des outils numériques se fait mieux par la pratique en atelier que par la vidéo asynchrone. Le bon dosage combine les deux, avec des sessions présentielles concentrées, peut-être trimestrielles, dans plusieurs lieux du canton, et un accompagnement distanciel entre les sessions. La géographie valaisanne, faite de vallées dispersées, suppose que les sessions présentielles soient organisées en plusieurs points, au minimum Sion, Sierre, Martigny, Viège, Brigue, et idéalement quelques sites de proximité dans les vallées les plus peuplées.

Ancrage métier. Un module générique sur l’IA, aussi bon soit-il, parle à peu de monde. Un module qui prend pour exemples les cas concrets d’un métier précis, la déclaration fiscale d’une PME pour un fiduciaire, la rédaction d’une note de procédure pour un employé communal, la traçabilité d’un fromage d’alpage pour un alpagiste, le diagnostic d’une maladie de la vigne pour un viticulteur, parle à ceux qui le suivent. Cela suppose un travail de production de contenu sectoriel, qui doit être fait avec les associations professionnelles concernées, et qui ne peut pas être délégué à des opérateurs déconnectés du terrain.

Bilinguisme. Le canton est bilingue, et la transformation IA touche également les actifs francophones et germanophones. Un dispositif qui ne couvrirait que le Valais romand ou que le Haut-Valais raterait sa cible. La production des modules en français et en allemand standard, et, pour certains contenus, en Walliserdeutsch et en patois lorsque c’est pertinent, n’est pas un détail. C’est une condition de cohérence avec le sixième chapitre de cet essai, et c’est une marque de respect pour la moitié germanophone du canton.

Coût modique pour l’apprenant. Si la finalité du dispositif est d’atteindre cent ou cent cinquante mille actifs en cinq à dix ans, il ne peut pas être tarifé comme un EMBA. La gratuité n’est pas nécessairement la bonne réponse, un module gratuit est souvent un module qu’on ne suit pas jusqu’au bout. Mais un coût symbolique — de l’ordre de quelques dizaines à quelques centaines de francs par module, financé pour une part par les apprenants et pour une autre part par l’effort public — est probablement le bon réglage. Il signale à l’apprenant que la formation a une valeur, sans devenir une barrière à l’entrée.

Trois parcours pour trois publics

Le campus alpin articule plusieurs parcours distincts, selon les publics et les objectifs.

Une littératie commune d’abord, le parcours le plus large et probablement le plus simple à mettre en œuvre. Quelques modules courts, quatre à huit heures cumulées, qui posent le socle commun à tout résident valaisan : ce qu’est un grand modèle, ce qu’il fait bien et mal, comment formuler une requête, comment vérifier une réponse, comment gérer la confidentialité. Ce parcours doit être accessible à très grande échelle, en présentiel et en distanciel, dans les deux langues du canton, à un coût symbolique. Sa finalité n’est pas de former des experts mais d’éviter que la majorité des Valaisans n’utilisent ces outils par mimétisme, sans en comprendre les ressorts. C’est un investissement de littératie collective, à l’image de ce que les cantons ont fait pour l’informatique de base au tournant du siècle.

Ce parcours est aussi celui qui se déploie le mieux à l’échelle communale. Une commune valaisanne de quelques milliers d’habitants peut, en partenariat avec les autres communes du district et avec l’appui du dispositif cantonal, accueillir une session présentielle annuelle, ouverte à tous ses habitants et pas seulement à ses actifs. Les bourgeoisies ont historiquement porté des dispositifs d’instruction collective de cette nature, et plusieurs communes disposent déjà de l’infrastructure pédagogique pour le faire — salles communales, écoles primaires en horaires décalés, antennes des associations. C’est l’échelle où la grammaire institutionnelle du canton — ce que le quatrième chapitre a appelé la troisième voie entre l’État et le marché — peut accueillir le campus alpin sans bureaucratie additionnelle. Et c’est à cette échelle que le dispositif devient visible aux habitants qui n’auraient pas, par eux-mêmes, pensé à s’inscrire.

Une formation des seniors qui orchestrent ensuite. C’est le parcours stratégique de tout le dispositif, parce que c’est lui qui débloque le basculement compétitif décrit plus haut. Il s’adresse aux associés de cabinets, aux dirigeants de PME, aux médecins responsables, aux vignerons-encaveurs, aux hôteliers indépendants, aux cadres expérimentés des administrations communales et cantonales. Il vise à leur apprendre non pas à utiliser les outils, beaucoup d’entre eux les utilisent déjà, mais à les architecturer dans leur métier : comment décomposer un problème complexe, comment construire une chaîne de production où l’humain garde le jugement final, comment vérifier la qualité des productions, comment former leurs équipes à exécuter sous leur architecture. Ce parcours doit être plus long, plus dense, mieux accompagné, et tarifé à un niveau qui en marque la valeur, quelques milliers de francs par participant, financés en partie par leurs structures d’appartenance, en partie par des dispositifs publics ciblés. Il doit aussi permettre la rencontre entre seniors de différents métiers, parce que l’apprentissage de l’architecture se nourrit autant de l’échange transversal que du contenu disciplinaire.

Un dispositif pour les publics fragiles, enfin, dont le chapitre 13 reparlera plus largement. Les actifs peu ou non qualifiés dont les métiers seront le plus exposés — ouvriers, employés administratifs de premier niveau, services à faible valeur ajoutée — ont besoin d’un dispositif spécifique qui combine formation à l’IA et accompagnement vers des métiers ou des positions moins exposés. Ce parcours est le plus exigeant à concevoir, parce qu’il touche à la question politique de l’inégalité que la transformation IA accentuera si rien n’est fait. Il doit articuler le campus alpin avec les services de l’emploi, les organismes de requalification, et les dispositifs sociaux fédéraux et cantonaux. Sa visibilité publique doit être forte, parce qu’il est la condition du soutien démocratique aux transformations en cours.

Ces trois parcours ne s’adressent pas aux mêmes publics, ne mobilisent pas les mêmes contenus, et n’ont pas les mêmes modalités de financement. Mais ils peuvent être pensés ensemble, sous une même bannière institutionnelle, parce qu’ils répondent à la même question : comment outiller les actifs valaisans pour la transformation qui s’annonce. C’est la cohérence de cette articulation qui ferait du campus alpin autre chose qu’un nouveau dispositif fragmentaire.

Qui porte un tel dispositif

La question du portage est plus politique que technique. Plusieurs configurations sont possibles, et chacune a ses mérites.

Une initiative cantonale dédiée, portée par une nouvelle structure créée à cet effet, aurait l’avantage de la visibilité et de la cohérence, mais l’inconvénient du coût et du délai. Créer une structure publique nouvelle prend deux à trois ans, et il n’est pas évident qu’elle ferait mieux que les acteurs existants.

Une mission confiée à la HES-SO Valais-Wallis, à travers un mandat cantonal explicite et un budget dédié, est une autre voie. La HES-SO a la légitimité institutionnelle, l’infrastructure pédagogique, les liens avec les hautes écoles et les associations professionnelles, et elle est déjà engagée dans la formation continue. Elle pourrait, avec un mandat clair et des moyens supplémentaires, porter le campus alpin tel que je le décris. C’est l’option la plus réaliste, à condition que le mandat assume explicitement la dimension d’orchestration et ne se réduise pas à une extension de l’offre existante.

Une coopération cantonale entre plusieurs acteurs, HES-SO, Idiap, associations professionnelles, opérateurs publics, autorités, formalisée par une convention qui distribue les rôles et les financements, est une troisième voie. C’est plus léger qu’une nouvelle structure, plus distribué qu’un mandat unique, mais plus complexe à gouverner. Cette option peut compléter la précédente : la HES-SO comme cheville ouvrière, les autres acteurs comme partenaires conventionnés.

Le marché laissé à s’organiser, soutenu indirectement par des dispositifs de financement de la formation comme un chèque-formation, une subvention à l’apprenant, une défiscalisation, est la dernière configuration possible. C’est l’option la plus libérale, mais elle ne résout pas le problème de la lisibilité, les apprenants ne savent toujours pas où s’adresser, et elle laisse la production des contenus à des opérateurs qui n’ont pas tous l’expertise nécessaire.

Je penche, pour ma part, vers une combinaison des deux options du milieu : un mandat principal à la HES-SO Valais-Wallis, articulé avec des conventions spécifiques pour des publics et des contenus que la HES-SO ne peut pas couvrir seule. Cette configuration est pragmatique, atteignable en dix-huit à vingt-quatre mois, et compatible avec les ressources cantonales.

Le rôle particulier de l’Idiap

Je voudrais m’attarder un instant sur le rôle que pourrait jouer l’Idiap dans cette architecture, parce qu’il est mal connu hors du canton et sous-utilisé à l’intérieur. L’Idiap est l’un des deux ou trois instituts indépendants d’IA les plus actifs de Suisse. Affilié à l’EPFL mais autonome, basé à Martigny, employant une centaine de chercheurs et d’ingénieurs, il travaille depuis trente ans sur des sujets qui sont aujourd’hui au cœur de la transformation : reconnaissance vocale, traitement automatique des langues, vision par ordinateur, modèles génératifs. Sa présence en Valais est une chance que le canton n’a pas pleinement saisie.

Dans le dispositif que je décris, l’Idiap a au moins trois rôles potentiels. Il peut produire des modules de formation continue à destination des actifs qualifiés, managers, ingénieurs, professionnels avancés, qui ont besoin d’une compréhension scientifique solide et non d’une simple sensibilisation. Il peut conseiller le canton dans les choix techniques structurants, quels outils, quelles infrastructures, quels partenariats, en apportant une expertise indépendante des fournisseurs commerciaux. Il peut, enfin, contribuer aux projets ciblés évoqués au chapitre précédent, modèles de langues régionales, applications spécifiques aux métiers valaisans, qui supposent une R&D que les hautes écoles d’ingénieurs ne couvrent pas seules.

Articuler la HES-SO et l’Idiap autour d’une mission commune de formation et d’innovation appliquée à la transformation valaisanne serait, à mes yeux, l’un des coups les plus intelligents que le canton pourrait jouer à dix ans. Il ne demande pas de moyens disproportionnés. Il demande une décision politique et une convention.

Un mot sur les écoles obligatoires

Je n’aborderai pas dans ce chapitre la question de l’enseignement obligatoire et secondaire, école primaire, cycle d’orientation, collèges, écoles professionnelles. Elle relève de logiques propres, programmes fédéraux et cantonaux, didactique des disciplines, gouvernance scolaire, qui dépassent le périmètre de cet essai. Deux points à noter cependant.

Les jeunes Valaisans qui entrent aujourd’hui en école primaire seront diplômés du secondaire vers 2040. Il est, à cette échéance, presque impossible de prévoir précisément quels métiers et quels outils domineront leur vie professionnelle. Cela ne signifie pas qu’il faut renoncer à les préparer, cela signifie qu’il faut les préparer à apprendre tout au long de leur vie, à raisonner avec des outils dont ils ne connaissent pas encore la forme, à exercer un jugement critique face à des productions automatiques de qualité variable. Ces compétences-là sont moins techniques qu’on ne le croit. Elles sont, pour l’essentiel, ce que la bonne éducation a toujours visé.

Le débat sur l’IA à l’école, interdire, autoriser, encadrer, est probablement mal posé tant qu’il ne distingue pas l’apprentissage technique, qui consiste à apprendre à utiliser ces outils et qui sera nécessaire, de l’apprentissage cognitif, qui consiste à apprendre à penser sans eux et qui le restera également. Les deux sont indispensables, et ils ne se gagnent pas dans les mêmes leçons. Le canton, par la HEP-VS et par les services cantonaux de l’enseignement, aura à trancher ces questions dans les prochaines années. Ce n’est pas le sujet de cet essai, mais la question existe et elle est plus complexe qu’elle ne le paraît dans le débat public superficiel.

Pourquoi maintenant

La transformation IA n’attend pas que le canton se mette en ordre de marche. Elle se déploie dans les entreprises, dans les administrations, dans les cabinets, à la vitesse à laquelle les outils s’améliorent, c’est-à-dire vite, plus vite qu’aucune transformation technologique précédente. Les actifs qui apprennent à les utiliser maintenant prennent une avance qui sera difficile à rattraper pour ceux qui attendront. Et les territoires qui équipent leurs actifs maintenant captent une dynamique productive qui s’incarnera, à dix ans, dans des écarts de prospérité régionale très visibles.

Le Valais n’a pas besoin de rivaliser avec Zurich et Lausanne sur la production scientifique de pointe en IA, il n’en aurait ni les moyens, ni d’ailleurs l’intérêt stratégique, on l’a vu. Mais il a besoin, et il en a les moyens, d’équiper rapidement et largement ses actifs en exercice. Cet équipement n’est pas une question d’infrastructures lourdes. C’est une question de formation, d’orchestration, d’accessibilité. Les instruments existent. Il manque la décision qui les articule en programme.

Et il manque, surtout, l’intuition que la priorité doit aller aux seniors qui orchestrent, plutôt qu’aux jeunes qui exécutent. C’est l’inversion de perspective qu’il faudra assumer publiquement pour que le programme ait sa pleine efficacité. Une politique de formation continue qui se présente comme tournée vers les seniors expérimentés a peu de précédent en Suisse. Elle ne sera pas spontanément populaire. Elle peut paraître contre-intuitive à des élus accoutumés à d’autres priorités. Mais elle est la condition pour que le canton capture le basculement compétitif qui s’ouvre devant lui, pour que cette transformation technologique soit l’occasion d’un saut, plutôt qu’un nouveau motif d’érosion silencieuse.

Lancé en 2026 ou 2027, ce programme peut produire des effets visibles dès 2028, structurants à l’horizon 2030. C’est une fenêtre courte, mais elle est ouverte. Il faudrait être parmi les premiers à s’y engager. Le Valais a, dans son histoire, montré qu’il savait le faire quand il le décidait, sur l’énergie hydraulique au début du vingtième siècle, sur la viticulture de qualité dans les années 1990, et plus récemment sur l’organisation hospitalière cantonale. Le moment vient de le faire à nouveau, sur ce qui sera, à mes yeux, la transformation économique la plus structurante du début de ce siècle.


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