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Service IA · Haute-Nendaz, VS

IA souveraine · Calcul et stockage en Suisse

Le Bisse Cognitif

Chapitre 01 · L’essai

De Belfort à Nendaz

Je suis originaire de Porrentruy, dans le Jura suisse.

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Je suis originaire de Porrentruy, dans le Jura suisse.

Je suis originaire de Porrentruy, dans le Jura suisse. J’ai grandi à Belfort, à un peu plus d’une heure de route, dans une ville moyenne de l’est de la France, dans les années 1970. Un peu moins de cinquante mille habitants, une histoire industrielle où Alstom et Peugeot tenaient encore le rôle des grandes maisons, une géographie de transition entre Lorraine, Alsace et Franche-Comté, et, comme toutes les villes moyennes françaises de cette époque, un horizon imposé : Paris. C’est le modèle jacobin dans sa version la plus simple. Si tu veux faire des études exigeantes, si tu veux une carrière qui compte, si tu veux peser dans le siècle qui vient, tu montes à la capitale. Belfort n’est pas un point d’arrivée. C’est un point de départ.

J’ai suivi cette trajectoire. Strasbourg, Lille, Bordeaux, finalement Paris. Une trajectoire d’études et de premières fonctions où chaque étape était plus dense et plus connectée que la précédente, jusqu’au moment où la concentration parisienne a paru naturellement la condition de la suite. J’y ai créé une entreprise numérique qui rassemble aujourd’hui environ deux cents collaborateurs, et qui appartient désormais à un grand groupe suisse. J’y ai gagné une formation, des employeurs prestigieux, un parcours professionnel international, et finalement la conscience de quelque chose que je ne nommerais pas exactement un déracinement, j’aimais ce que je faisais, et j’aimais les villes où je le faisais, mais une distance, plutôt, entre l’endroit où je vivais et celui où je situais quelque chose qui m’appartenait.

Cet endroit, c’était Haute-Nendaz. Mon oncle y avait une maison où il nous invitait, enfants, pour les vacances de ski. C’est là que j’ai regardé pour la première fois sérieusement les sommets valaisans, et que je me suis fait, comme les enfants se font ces promesses qu’ils ne savent pas tenables, le serment qu’un jour j’achèterais ici. Acheter, à cette époque, voulait dire posséder une résidence secondaire, c’était la projection la plus haute qu’on puisse raisonnablement former. S’installer pour de bon dans un village alpin, à plus d’un millier de mètres d’altitude, à plusieurs heures de toute capitale européenne, n’avait simplement aucun sens dans le modèle économique des services qualifiés tel que je l’avais connu. Pour rassurer ses clients, pour piloter ses équipes, pour faire partie des conversations qui comptent, il fallait être dans une grande ville. C’était tellement évident qu’on n’y pensait même pas comme à une contrainte. C’était l’air qu’on respirait.

Deux basculements technologiques ont changé cette donne, à des moments distincts et avec des intensités différentes. Le premier a été le télétravail, dont l’usage s’est répandu après 2020. Il a fait sauter une part de la contrainte, sans la lever entièrement : on pouvait travailler à distance, mais l’idée que la distance serait sans coût restait largement contestée par les habitudes des employeurs et par la perception des clients. Le second basculement, plus récent et probablement plus profond, est celui que provoque l’intelligence artificielle générative. Il ne se contente pas de permettre la distance ; il efface une partie des raisons pour lesquelles la distance était jugée pénalisante. Une équipe qualifiée, bien outillée, peut désormais produire à un niveau qui ne se distingue plus de manière significative de ce que produirait la même équipe basée dans une grande capitale économique. Cette évolution n’est pas terminée. Elle modifie déjà ce qu’une équipe qualifiée peut produire depuis n’importe où. Et le cadre fiscal qui la rend praticable, qu’il s’agisse de l’installation intercantonale d’un résident suisse ou de la prise de domicile d’un qualifié international, s’est, dans les dernières années, suffisamment stabilisé pour que les trajectoires individuelles puissent s’y appuyer ; le chapitre 13 y revient.

C’est ce changement qui m’a permis de faire ce que j’avais promis enfant, mais autrement que prévu. Je ne suis pas venu acheter une résidence secondaire pour fermer les volets onze mois sur douze. Je suis venu m’installer, avec ma femme et nos deux jeunes enfants, pour participer à la vie d’un village et d’un canton dont je voulais faire partie, pas seulement de loin. Mon activité de conseil en intelligence artificielle, basée en Valais, opère pour des clients suisses et internationaux. La trajectoire est désormais singulière par sa fin : Porrentruy, Belfort, plusieurs villes françaises, Paris, retour vers la Suisse, et finalement la montagne. Une descente, si l’on raisonne en taille de ville et en densité urbaine. Une remontée, si l’on raisonne autrement.

Cet essai commence par cette trajectoire personnelle, non par goût de l’autobiographie, mais parce qu’elle dit quelque chose de précis sur le moment que nous vivons. La question n’est pas de savoir si mon parcours est exemplaire, il ne l’est pas, et chacun a le sien, fait de ses contraintes et de ses libertés. La question est de comprendre pourquoi ce trajet, qui aurait été presque incompréhensible il y a vingt ans, devient aujourd’hui une option réaliste pour un nombre croissant de personnes. Et ce que cela signifie, par contrecoup, pour les territoires capables de les accueillir.

Ce que les Valaisans ont toujours su

Pour comprendre ce qui change, il faut faire un détour par ce que les Valaisans ont toujours su.

Il y a, dans la commune où je vis, un canal d’irrigation appelé le bisse Vieux, dont la première mention écrite est antérieure à 1658¹. Il prend son eau bien plus haut, sur la Printze, et la conduit par gravité, sur quelques kilomètres de tracé patient, jusqu’aux pâturages, aux vergers et aux prairies de Haute-Nendaz et de Basse-Nendaz. Sans lui, ces terres ne donneraient presque rien : la pluviométrie alpine à cette altitude ne suffit pas à faire pousser ce qui s’y cultive. Avec lui, elles ont nourri des familles depuis quatre siècles.

Le bisse n’est pas une curiosité folklorique. C’est une technologie de redistribution. Sa fonction est d’aller chercher l’eau là où elle est abondante, au glacier, au torrent en altitude, pour l’amener là où elle manque mais où la terre est fertile. Il ne crée pas l’eau. Il la déplace. Et ce déplacement, qui paraît mineur, est en réalité la condition de toute l’économie alpine traditionnelle. Sans bisse, pas de vigne en pente. Sans vigne en pente, pas de villages. Sans villages, pas de Valais.

Cette intelligence-là, les paysans haut-valaisans de Törbel l’ont conçue il y a sept siècles, et l’anthropologie du vingtième siècle l’a redécouverte avec admiration : Elinor Ostrom y a trouvé l’un des cas qui ont fondé sa théorie des biens communs, qui lui a valu le prix Nobel d’économie en 2009². Le bisse, pour les générations qui l’ont creusé puis entretenu, n’a jamais été un objet poétique. Il a été un dispositif technique, économique et institutionnel. Une infrastructure de viabilité.

Je pose ce souvenir au seuil de cet essai parce qu’il aide à voir ce qui est en train de se passer, à une autre échelle.

Une autre eau, qui redescend

Pendant un siècle, l’intelligence économique mondiale s’est concentrée comme une eau d’altitude, dans une demi-douzaine de hubs urbains qui ont capté les talents, les capitaux, les écoles, les sièges sociaux, les réseaux de pairs. Ces grandes places ont fonctionné comme des réservoirs : elles ont accumulé du savoir, des compétences, des méthodes, des modèles, dans des proportions que les autres territoires ne pouvaient pas approcher. Et elles ont fonctionné, pendant longtemps, sans système de redistribution. Ce qui était produit à Genève, à Londres, à San Francisco restait à Genève, à Londres, à San Francisco, sauf à venir l’y chercher en personne, ce que faisaient les générations qui partaient et ce que je suis allé faire moi-même à Paris.

L’intelligence artificielle générative change cette donne d’une manière dont nous mesurons à peine la portée. Elle agit, dans le champ cognitif, comme un bisse agirait s’il existait à l’échelle continentale. Elle prend l’intelligence accumulée dans les grands réservoirs urbains, les corpus, les expertises sédimentées, les méthodes éprouvées, et elle la rend disponible, à coût marginal effondré, là où elle manquait. Dans les vallées. Dans les villages. Dans les cabinets isolés, les fiduciaires de quatre personnes, les cabinets médicaux de montagne.

Elle ne crée pas l’expertise, les grandes métropoles continueront de la produire en masse, et c’est très bien ainsi. Elle ne supprime pas non plus le capital cognitif des grandes villes, il reste plus dense là-bas qu’ailleurs, et il le restera longtemps. Mais elle redistribue ce qui n’était pas redistribué auparavant. Elle fait descendre l’eau cognitive vers des terres qui en manquaient. Et ce déplacement, comme celui de l’eau dans le bisse, paraît mineur jusqu’au moment où l’on regarde ce qu’il rend possible.

Ce qu’il rend possible, c’est que des trajectoires comme la mienne deviennent réalistes. Un consultant installé en altitude produit aujourd’hui ce qu’une équipe entière produisait il y a cinq ans. Une fiduciaire de Sierre traite des dossiers qui restaient, jusqu’à hier, l’apanage des grands cabinets internationaux. Un médecin de vallée accède à des capacités d’analyse documentaire que ne possédait aucune bibliothèque hospitalière. Et symétriquement, c’est l’autre versant de l’argument, la concurrence internationale qui s’appuyait sur les écarts de coût de main-d’œuvre, ou sur la généricité des solutions logicielles standardisées, voit son avantage se réduire. Une équipe suisse qualifiée, augmentée par de bons outils, peut produire à des conditions économiques qui n’étaient plus à sa portée depuis l’industrialisation des services. Le coût d’un développeur indien, le tarif d’une plateforme SaaS américaine, l’avantage compétitif d’une agence polonaise, tout cela ne disparaît pas, mais cesse d’être l’argument unique qu’il était devenu.

L’IA générative est le bisse cognitif de notre époque. Et le Valais, par ce que son histoire lui a légué, est probablement le territoire d’Europe occidentale le mieux placé pour comprendre ce qu’elle peut faire, et pour en faire quelque chose.

Pourquoi maintenant

La fenêtre est ouverte. Elle n’est pas garantie. Elle se mesure dans les chiffres déjà observables, les centaines de Vaudois et de Genevois qui s’installent chaque année dans le canton, dont le cumul sur la décennie atteint plusieurs milliers³, les trajectoires individuelles comme la mienne, les premiers signes d’un déplacement qui n’a pas encore de nom dans le débat public mais qui se constate, dossier par dossier, dans toutes les professions qualifiées. Les territoires qui se positionnent maintenant captent ce mouvement. Ceux qui attendent verront leurs voisins comparables s’organiser avant eux, et hériteront de ce qui restera.

Cette fenêtre est ouverte par une conjonction qui ne durera pas. La maturité technologique de l’IA générative, qui devient utilisable par des non-spécialistes, en est la condition la plus visible. À côté, plus discrètement, les grandes métropoles traversent une hésitation que les coûts immobiliers, la qualité de vie qui se dégrade et l’oscillation entre télétravail et retour au présentiel rendent simultanément lisible : les talents qualifiés y restent moins captifs qu’avant, sans que personne sache exactement pour combien de temps. S’ajoute à cela une fenêtre politique : le sujet du territoire mobilise encore, à mi-décennie, une attention que d’autres urgences capteront tôt ou tard. Ces conditions, prises ensemble, ne se reproduiront pas à l’identique.

Et c’est précisément à mi-décennie, dans les années qui viennent, que les choix qui orienteront la trajectoire valaisanne pour quinze ou vingt ans se prennent ou ne se prennent pas.

Le piège du faux dilemme

Le réflexe immédiat, devant cette ouverture, est de la traduire dans le vieux dilemme qui structure depuis trop longtemps le débat valaisan : faut-il préserver la tradition ou s’ouvrir à la modernité ? Faut-il défendre les bisses ou installer la fibre ? Faut-il maintenir les bourgeoisies ou les remplacer par une gestion plus technique ? Faut-il garder le folklore ou s’aligner sur les standards internationaux ?

Ces oppositions sont fausses. Pas par paresse intellectuelle, par méconnaissance de ce qu’est, en réalité, la tradition valaisanne. Une bourgeoisie n’est pas un musée à ciel ouvert. Un consortage n’est pas une amicale d’anciens combattants. Un bisse n’est pas un sentier touristique. Ce sont des institutions de gouvernance qui résolvent, depuis des siècles, des problèmes que la modernité urbaine peine encore à résoudre. Comment décider ensemble de l’usage d’une ressource finie. Comment maintenir un investissement collectif sur plusieurs générations sans le marchandiser ni le nationaliser. Comment articuler un droit individuel et un commun.

Ce sont, par ailleurs, exactement les questions que pose aujourd’hui la transition numérique, à un degré et avec une urgence inédits. Qui possède les données. Qui possède les modèles. Qui décide de leur usage. Qui en porte la responsabilité dans la durée. Si l’on tient la tradition valaisanne pour ce qu’elle est, non pas un patrimoine à protéger, mais une expérience de gouvernance éprouvée, alors le rapport à la modernité change de forme. La question n’est plus celle de la conservation. Elle devient celle de l’activation.

L’image n’est pas une métaphore poétique. Elle est mécanique. Le bisse de pierre et le bisse cognitif obéissent à la même logique : capter une ressource là où elle est abondante, la conduire là où elle manque, la répartir selon des règles transparentes, l’entretenir, en transmettre la gouvernance. Ce que les Valaisans ont fait pendant sept siècles avec l’eau, ils peuvent le faire à nouveau, avec l’intelligence cette fois. Ils ont, à mes yeux, l’avantage rare de ne pas avoir à inventer cette logique : elle est déjà inscrite dans leurs institutions vivantes.

Une thèse

C’est cette intuition que je voudrais déplier dans les pages qui suivent. La voici, formulée aussi nettement que possible :

Le Valais ne fait pas face à un dilemme entre tradition et modernité. Il fait face à une opportunité historique d’utiliser sa tradition comme infrastructure même de sa modernité. L’intelligence artificielle redistribue, à l’échelle cognitive, ce que les hubs urbains avaient longtemps concentré, et elle le fait selon une logique que les institutions valaisannes connaissent depuis sept siècles, dans un autre domaine. Cette opportunité tient à un alignement de facteurs propres au canton : un régime institutionnel rare, un substrat énergétique abondant et décarboné, une géographie alpine qui redevient un avantage à l’âge du climat et du calcul. Le canton porte aussi un rapport vivant au commun, et des langues et des savoir-faire que le numérique peut documenter et transmettre plutôt qu’éroder. Cet alignement, par un hasard que l’histoire ne nous doit pas, coïncide avec le moment politique et industriel que nous vivons. Mais le saisir suppose des arbitrages explicites. Le manquer serait une faute pour laquelle nous n’aurions pas d’excuse, parce que les ingrédients étaient là.

Cette thèse, je voudrais la soutenir devant un lecteur précis : celui qui décide ou qui pèse dans les décisions, au Conseil d’État et au Grand Conseil, dans les services de l’administration cantonale, dans les bourgeoisies et leur Fédération, à la Chambre valaisanne de commerce et d’industrie, dans les interprofessions agricoles, à l’Hôpital du Valais, à la HES-SO Valais-Wallis et à l’Idiap, dans les communes et leurs faîtières, chez les partenaires sociaux, et dans les entreprises qui font la matière économique du canton. Pas un lecteur académique, ni un lecteur métropolitain qui s’intéresserait aux Alpes par curiosité, mais un lecteur engagé dans la marche du territoire, qui veut comprendre ce qui se passe et ce qu’on peut en faire. Si je me tourne vers le grand public romand, c’est dans un second mouvement, parce que ce qui se joue ici concerne aussi la Suisse romande dans son ensemble, et plus largement les territoires alpins européens qui regardent vers le Valais comme on regarde parfois vers ce qui pourrait être tenté.

Une posture, et une méthode

Je commence par où je vis, et par où j’en suis venu à vivre. C’est une posture, assumée, mais c’est aussi une méthode. Les questions de territoire ne se traitent pas depuis Genève ni depuis Berne. Elles se traitent depuis les versants où elles se posent. Pas par parti pris pittoresque ; par souci d’efficacité. C’est sur le versant que les ingrédients sont présents : l’institution, la mémoire, la décision. C’est là que les arbitrages doivent être pris.

Et c’est sur le versant, accessoirement, que les bisses passent. Anciens et nouveaux. Ils descendent en parallèle, à quelques mètres l’un de l’autre, sans que personne y prête attention. Que la fibre y court parallèle au bisse n’est pas une coïncidence poétique. C’est le signe que l’ancien et le nouveau peuvent partager le même versant, à condition qu’on les pense ensemble. Cette inattention même est, je crois, ce que cet essai entreprend de corriger. La réponse, pour cette fois encore, sera valaisanne, ou ne sera pas.


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