Chapitre 06 · L’essai
Bilinguisme et identité linguistique
Parmi les composantes du patrimoine immatériel, les langues sont à la fois la plus fragile et la plus stratégique. Celles que les Valaisans parlent entre eux, dans leurs villages et leurs vallées, ne sont pas un détail…
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Parmi les composantes du patrimoine immatériel, les langues sont à la fois la plus fragile et la plus stratégique. Celles que les Valaisans parlent entre eux, dans leurs villages et leurs vallées, ne sont pas un détail régional. Elles constituent le test le plus exigeant de la thèse de ce livre, la tradition comme infrastructure de la modernité, parce qu'elles sont exactement ce que la modernité numérique érode le plus mécaniquement, et en même temps ce qu'elle permet de documenter le plus puissamment.
Il y a peu d'endroits en Europe occidentale où une frontière linguistique se laisse pointer du doigt avec autant de précision qu'en Valais. Descendez la vallée du Rhône depuis Brigue en direction de Sion : à un moment précis, vous traversez un ruisseau, la Raspille, qui marque depuis des siècles la séparation entre la zone alémanique du Haut-Valais et la zone romande du Valais central. La transition n'a rien de progressif, comme elle peut l'être ailleurs. Elle est nette. La gare de Salgesch annonce ses trains en Walliserdeutsch ; celle de Sierre, à quelques kilomètres en aval, les annonce en français. Sierre elle-même est bilingue par usage administratif, mais les deux communautés ne se mélangent guère, et le ruisseau qui les sépare existe dans la conscience des habitants au moins autant que dans la géographie.
Un canton officiellement bilingue, dont la frontière linguistique est ancienne, stable et localisable au mètre près : c'est déjà remarquable. Ça l'est plus encore quand on écoute ce qui se parle réellement de chaque côté de la Raspille. Côté alémanique, pas l'allemand standard, mais le Walliserdeutsch, l'un des dialectes les plus archaïques et les plus singuliers de toute l'aire germanique. Côté francophone, le patois, là où il subsiste, n'est pas du français : c'est du franco-provençal, une langue romane distincte, avec sa propre histoire et ses propres caractéristiques.
D'un point de vue strictement linguistique, le Valais est donc bien plus qu'un canton bilingue français-allemand. Il abrite sur son territoire plusieurs variétés linguistiques dont certaines comptent moins de cent mille locuteurs au monde, et dont l'avenir, à l'âge des grands modèles d'intelligence artificielle, pose des questions inédites.
Le Walliserdeutsch comme langue rare
Commençons par le Haut-Valais. Le Walliserdeutsch est parlé aujourd'hui par environ huitante mille personnes²³, ce qui correspond à peu près à la population germanophone du canton. Linguistiquement, il appartient au groupe des dialectes alémaniques les plus hauts, ce qu'on nomme le Höchstalemannisch²⁴, et il a la particularité d'avoir conservé des traits archaïques que tous les autres dialectes germaniques ont perdus depuis le Moyen Âge. Le génitif y est encore vivant chez les locuteurs traditionnels. Les voyelles et certaines consonnes y gardent une forme proche du moyen haut allemand. La prosodie est si singulière que des locuteurs d'autres dialectes alémaniques suisses peinent à le comprendre ; pour un germanophone formé à l'allemand standard, le Walliserdeutsch peut littéralement passer pour une autre langue.
Cette singularité tient à la géographie. Le Haut-Valais est encerclé de hautes montagnes au nord, à l'est et au sud, et borné par la frontière linguistique à l'ouest. Cet enclavement a protégé le dialecte des évolutions qui, à partir de l'an mille, ont transformé les autres parlers germaniques. Là où l'allemand standard s'unifiait et effaçait les variations régionales, le Walliserdeutsch est resté lui-même, et ses sous-variantes, entre le Lötschental, le Goms, la vallée de Viège et la région de Brigue, ont chacune conservé leurs particularités. Un habitant de Saas-Fee, un autre de Zermatt, un troisième de Münster parlent tous le Walliserdeutsch, mais pas tout à fait le même, et ils s'entendent à l'oreille en quelques phrases.
À cette singularité interne s'ajoute une diaspora. Aux treizième et quatorzième siècles, des paysans du Haut-Valais ont émigré par les hauts cols vers l'est et le sud, fondant des colonies dans le Piémont, en Vallée d'Aoste, au Tessin, aux Grisons, au Vorarlberg autrichien, au Liechtenstein. Leurs descendants, les Walser, parlent encore des dialectes apparentés au Walliserdeutsch d'origine, parfois figés depuis sept siècles dans des vallées isolées. Ces îlots représentent une dizaine de milliers de locuteurs supplémentaires hors du canton, dans une situation plus précaire toutefois : en Italie, le walser n'est presque plus transmis aux enfants. Le centre de gravité linguistique reste en Valais.
Le franco-provençal comme couche oubliée
Du côté romand, l'histoire est moins glorieuse. La langue qui se parlait jusqu'au dix-neuvième siècle dans le Bas et le Moyen Valais n'était pas le français ; c'était le franco-provençal, ou plus précisément ses variantes valaisannes, que les habitants eux-mêmes appellent patois. Le franco-provençal est une langue romane à part entière, distincte du français comme du provençal, qui couvrait historiquement la Suisse romande, la Savoie, le Lyonnais et la Vallée d'Aoste. Au dix-neuvième siècle encore, il était la langue ordinaire des villages valaisans ; le français standard ne s'imposait que par l'école, l'administration et l'Église.
Le franco-provençal valaisan a subi le sort commun des langues régionales soumises à un État centralisateur : il a reculé, génération après génération, devant le français standard, jusqu'à n'être plus parlé que par une minorité vieillissante. Quelques poches subsistent, Évolène étant souvent citée comme la commune où le patois reste le plus vivant, mais l'essentiel s'est éteint dans les cinquante dernières années. Des associations de défense existent, des dictionnaires, des cours, des concours de patois. Ces efforts sont admirables. Les véritables inversions de tendance, elles, restent rarissimes : le basque au Pays basque espagnol et le catalan en Catalogne en sont les exemples les plus aboutis, et ils supposent des conditions politiques, démographiques et institutionnelles que le Valais ne réunit pas pour le franco-provençal.
L'asymétrie entre les deux versants linguistiques du canton est révélatrice. Le Walliserdeutsch tient : il reste la langue ordinaire de la vie quotidienne dans le Haut-Valais, transmis aux enfants, parlé dans les commerces, présent dans les médias régionaux. Le franco-provençal valaisan, lui, ne tient plus. La même géographie alpine n'a pas suffi à protéger les deux. La différence tient sans doute à plusieurs facteurs combinés : relation distincte à la langue de l'État, structure des institutions communales, place de l'Église dans la transmission, prestige relatif des langues standard. Mais elle est là, et elle change la nature des questions à se poser pour l'avenir.
Ce que les grands modèles ne savent pas
Les grands modèles de langue, ces systèmes d'IA qui sous-tendent les outils dont l'usage se répand dans la décennie en cours, sont entraînés sur des corpus textuels gigantesques. Ces corpus sont, par construction, dominés par les grandes langues mondiales : l'anglais d'abord, puis le mandarin, l'espagnol, le français, l'allemand et quelques autres. Pour ces langues, les modèles disposent de centaines de milliards de mots, de toutes les variations stylistiques, de tous les domaines de spécialité. Pour les langues plus petites, la masse disponible décroît vite. Pour les variétés régionales, les dialectes, les langues minoritaires, elle devient critique.
Le français standard est très bien servi par les modèles actuels : tout Valaisan francophone qui interagit avec un assistant en français reçoit des réponses fluides, riches, idiomatiques, parce que le modèle a vu des centaines de millions de phrases françaises. L'allemand standard est dans une situation comparable. Le Walliserdeutsch, lui, n'existe pratiquement pas dans les corpus. Il n'a pas de tradition écrite normalisée, il est principalement oral, et le peu qui en existe sous forme textuelle (quelques recueils, quelques sites spécialisés, des transcriptions de chansons) pèse à peine quelques mégaoctets, là où l'allemand standard pèse plusieurs téraoctets. Pour un modèle, le Walliserdeutsch est, à toutes fins pratiques, invisible. Le franco-provençal valaisan, encore moins documenté, l'est tout autant.
Deux conséquences directes en découlent, de signe opposé.
Premier risque : l'érosion accélérée
La première : dans leur usage quotidien, les outils d'IA vont vraisemblablement accentuer l'érosion des langues régionales et minoritaires. Aucune intention chez leurs concepteurs ; un effet mécanique. Quand un Haut-Valaisan utilise un assistant, il ne le fait pas en Walliserdeutsch mais en allemand standard ou en anglais, parce que c'est ce que le modèle comprend. Quand il fait rédiger une lettre, elle sort en allemand standard. Quand il utilise un outil de transcription, l'outil reconnaît mal son dialecte et le standardise par défaut. Chaque interaction est, microscopiquement, un déplacement vers la langue dominante.
Ce déplacement existait avant l'IA : télévision, presse, école, administration poussaient depuis longtemps dans la même direction. Mais l'IA introduit un changement d'échelle. Là où la télévision exposait les Haut-Valaisans à l'allemand standard deux ou trois heures par jour, les outils d'IA s'invitent dans toutes les tâches d'écriture, de recherche, de communication, parfois plusieurs heures par jour, et toujours en langue standard. La pression standardisatrice devient continue.
Ce risque n'a rien de spécifiquement valaisan. Toutes les langues minoritaires d'Europe sont concernées : le breton, l'occitan, le frison, le gallois, le sarde, le basque, le romanche. Et les premiers signaux observables dans ces régions vont tous dans le même sens : un déplacement vers la langue standard plus rapide qu'avec les médias précédents, et qui s'accentue avec l'usage. Pour le Valais, cela signifie que sans intervention explicite, le Walliserdeutsch perdra du terrain plus vite dans les vingt prochaines années qu'il n'en a perdu dans les cent précédentes. Le franco-provençal disparaîtra plus vite encore, ce qui, à l'état actuel, ne change plus grand-chose : sa disparition est déjà très avancée.
Deuxième opportunité : la documentation et la transmission
La seconde conséquence est de signe inverse, et c'est elle qui rend l'enjeu intéressant pour un essai prospectif. L'IA ne fait pas que diluer les langues minoritaires. À certaines conditions, elle devient un outil puissant de leur documentation et de leur transmission.
Documenter une langue suppose de la transcrire, de l'analyser, d'en cartographier les variantes, de constituer des corpus, de produire des dictionnaires et des grammaires. Tout cela, jusqu'à hier, demandait des armées de linguistes, des décennies de travail, et des budgets que peu d'autorités régionales consentaient. L'IA change l'équation. Un modèle de transcription automatique traite en une nuit le contenu d'un fonds d'archives sonores qui aurait occupé une équipe humaine plusieurs années. Un modèle de reconnaissance vocale, entraîné sur quelques dizaines d'heures d'enregistrements bien documentés, commence à transcrire des dialectes pour lesquels aucun outil n'existait. Un modèle de traduction, même imparfait, sert de pont initial pour faciliter l'accès des jeunes locuteurs à leur propre langue.
Rien de théorique là-dedans. Le canton des Grisons explore activement ces possibilités pour le romanche depuis quelques années, avec des résultats encourageants. Les régions basque et catalane investissent massivement dans des modèles entraînés sur leurs langues. Le Pays de Galles a fait de la souveraineté linguistique numérique un axe explicite de sa politique culturelle. Dans tous ces cas, le principe est le même : ne pas attendre que les grands modèles standard traitent correctement les langues minoritaires, ils ne le feront pas spontanément parce que la rentabilité de cet investissement est nulle pour leurs concepteurs, mais constituer, à l'échelle régionale, les corpus et les modèles spécialisés qui le permettront.
Pour le Valais, la question est donc directe : le canton se contentera-t-il d'observer l'érosion accélérée de son patrimoine linguistique, ou prendra-t-il en main, comme d'autres l'ont fait, la documentation et la valorisation numérique de ses langues ? Les ressources existent. Les compétences existent : l'Idiap, basé à Martigny, est une institution reconnue internationalement dans le traitement automatique des langues, et la HES-SO Valais-Wallis, à Sion, peut porter le volet pédagogique et le transfert vers les acteurs locaux. Les locuteurs existent encore : huitante mille pour le Walliserdeutsch, quelques centaines pour le franco-provençal. Ce qui manque, à ce jour, est une politique explicite et coordonnée.
Une carte stratégique
À l'âge des grands modèles, la diversité linguistique d'un territoire devient un capital stratégique d'une nouvelle nature. Pas seulement pour des raisons culturelles ou identitaires, qui suffiraient déjà, mais aussi pour des raisons économiques et politiques.
Économiques, d'abord. Le territoire qui maîtrise la documentation numérique de ses langues régionales possède des compétences transposables : les techniques mises au point pour transcrire le Walliserdeutsch s'appliquent à d'autres langues sous-représentées, les outils développés pour le franco-provençal servent à des langues comparables ailleurs. Le marché des langues minoritaires, à l'échelle européenne, est plus large qu'on ne le croit, et c'est un marché de niche structurellement protégé des acteurs globaux, qui n'y verront jamais d'intérêt commercial direct.
Politiques, ensuite, parce que la souveraineté linguistique numérique est un volet de la souveraineté tout court. Un canton qui sait documenter ses propres langues garde la main sur la manière dont elles sont représentées, archivées, transmises. Il ne dépend pas du bon vouloir d'une entreprise californienne pour que le dialecte de ses grands-parents existe encore dans les bases de données du futur. Le point peut paraître abstrait aujourd'hui ; il ne le sera plus dans dix ans, quand la majorité des interactions humaines avec les machines passera par des modèles de langue dont la composition aura été décidée hors de Suisse.
Identitaires, enfin, et plus profondément. Une langue qui s'éteint emporte des manières de penser, de nommer, de relier qui ne se reconstruisent pas. Un patois disparu n'est pas seulement un objet folklorique de moins ; c'est une perte de vocabulaire, de catégories conceptuelles, de relation au territoire, sans équivalent dans la langue dominante qui le remplace. Le Walliserdeutsch nomme le paysage alpin avec une précision que l'allemand standard n'a pas, parce qu'il a été forgé par ce paysage et pour lui. Quand il s'efface, le paysage ne devient pas plus simple. Il devient moins lisible.
Un programme
Que faire, concrètement ? Le détail relève des chapitres de la quatrième partie, mais le cadre peut se poser dès maintenant.
Le canton peut, en partenariat avec ses institutions de recherche, lancer un programme de constitution de corpus structurés du Walliserdeutsch et du franco-provençal valaisan : entretiens avec les derniers locuteurs traditionnels, transcription des fonds d'archives sonores, numérisation des recueils existants. Le coût serait modeste à l'échelle d'un budget cantonal ; le gain, en patrimoine comme en image, considérable.
Sur cette base, des modèles spécialisés peuvent être entraînés ou affinés : transcription, reconnaissance vocale, éventuellement traduction. Ils n'ont pas à être à l'état de l'art mondial ni à concurrencer les grands assistants. Ils ont vocation à exister, à être disponibles pour les institutions et les usagers valaisans, et à servir de point d'appui pour la documentation et la transmission.
Les écoles, les radios régionales, les associations culturelles peuvent être associées à un effort de valorisation publique. Car les deux langues n'appellent pas le même geste. Le Walliserdeutsch n'a pas besoin d'être sauvé, il n'est pas en péril immédiat ; il a besoin d'être outillé pour rester vivant à l'âge où l'écrit standard envahit tous les usages. Le franco-provençal, lui, a besoin d'être documenté pendant qu'il en est encore temps, c'est-à-dire dans les quinze ou vingt prochaines années, après quoi les derniers locuteurs traditionnels auront disparu.
Rien de défensif dans cette approche. Le Valais possède, dans ses langues, un capital qu'il sous-exploite encore largement. Le moment est venu d'en faire quelque chose.