Chapitre 05 · L’essai
Le patrimoine immatériel comme actif non-délocalisable
À côté de l'héritage institutionnel se tient un autre type d'actif, plus difficile à saisir parce qu'il n'est inscrit ni dans des registres ni dans des statuts, et qui pèse pourtant lourd dans ce qui distingue le…
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À côté de l'héritage institutionnel se tient un autre type d'actif, plus difficile à saisir parce qu'il n'est inscrit ni dans des registres ni dans des statuts, et qui pèse pourtant lourd dans ce qui distingue le canton : l'ensemble des savoirs, des gestes, des fêtes, des langues parlées, des pratiques alimentaires et des récits qu'on regroupe aujourd'hui sous le terme un peu administratif de patrimoine culturel immatériel.
Le terme est arrivé tard dans le vocabulaire des politiques publiques, l'Unesco l'a formalisé en 2003¹⁹, mais la chose existait bien avant lui, et la conscience qu'on en avait aussi. Ce que la formalisation internationale a changé, c'est qu'elle a obligé à considérer comme un patrimoine à part entière ce qu'on tenait jusque-là pour de la simple coutume : la manière de tailler une vigne, de faire chanter un cor des Alpes, de battre la pâte d'un pain de seigle, de raconter une légende d'alpage, de marcher en procession le jour de la Fête-Dieu, de rester silencieux à un certain endroit du sentier. Rien de tout cela ne s'écrit. Tout cela se transmet par le geste et par la voix, dans la durée d'un compagnonnage. Et tout cela, à un titre que ce chapitre voudrait préciser, devient stratégique à l'âge de l'IA générative.
Ce que la modernité numérique rend rare
Pour saisir l'enjeu, commençons par regarder ce que la modernité numérique a banalisé. Elle a banalisé la production d'images : un modèle génère en quelques secondes une infinité de paysages alpins crédibles. Elle a banalisé la production de textes : un autre écrit en quelques minutes des dizaines de descriptions touristiques chaleureuses, factuellement plausibles, indistinguables au premier regard de ce qu'aurait produit un guide expérimenté. Vidéos, musiques, traductions, discours, récits ont suivi le même chemin. La grande mutation de cette décennie ne tient pas à des machines qui penseraient ; elle tient à une production culturelle de niveau intermédiaire devenue infiniment reproductible, pour un coût qui tend vers zéro.
Cette mutation a une conséquence économique directe. Les biens culturels reproductibles voient leur valeur unitaire s'effondrer mécaniquement. Une description générique de station de ski, une photo standard du Cervin, un récit de tradition alpine reconstitué à partir des sources internet ne valent presque plus rien, puisque tout le monde peut en produire à volonté. La concurrence pour l'attention devient féroce, les marges se compriment, et les territoires qui misaient sur la diffusion massive de contenus génériques pour exister sur les marchés mondiaux découvrent que leur stratégie ne fonctionne plus.
Symétriquement, ce qui n'est pas reproductible voit sa valeur relative remonter. Ce qui suppose un corps présent, une mémoire incarnée, une transmission longue, un lieu précis, devient rare par contraste. Une fête patronale qui s'organise depuis des siècles dans un village donné, un savoir-faire qui s'apprend en suivant un maître pendant dix ans, un cor des Alpes qu'on entend résonner sur un alpage particulier au coucher du soleil : aucun modèle ne peut les générer. Les imiter, oui — une vidéo d'IA produit un cor des Alpes plausible. Mais l'imitation ne remplace pas l'expérience, et la différence se sent. Le marché culturel de demain, à l'âge de l'IA mature, sera vraisemblablement bien plus polarisé qu'aujourd'hui : effondrement de la valeur du contenu reproductible, prime accrue à ce qui reste enraciné dans un lieu et dans un corps.
C'est cette polarisation qui fait du patrimoine immatériel valaisan, paradoxalement, un actif dont la valeur monte au moment même où celle de la production culturelle générique s'effondre.
Le Valais sur les listes Unesco
Le canton figure aujourd'hui sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité par plusieurs entrées qui le concernent directement. L'irrigation traditionnelle, dont les bisses du Valais (les Suonen, en allemand) constituent un élément central, y a été inscrite en décembre 2023 dans le cadre d'une candidature multinationale²⁰. La saison d'alpage, inscrite la même année, couvre l'inalpe et la désalpe, la fabrication du fromage en chaudron commun, le combat de reines et l'ensemble des coutumes calendaires liées à l'estive²¹ ; le Valais en est l'un des principaux foyers vivants. S'y ajoutent l'alpinisme, inscrit en 2019 dans une candidature franco-italo-suisse au cœur de laquelle figure le Cervin, et le yodel, inscrit en décembre 2025 sur candidature strictement suisse²², dont le Haut-Valais reste l'une des terres de pratique. La Fête des Vignerons de Vevey, inscription vaudoise de 2016, étend le périmètre par voisinage viticole.
Cette densité d'inscriptions place le canton parmi les régions européennes les plus riches en patrimoine immatériel reconnu. Elle traduit aussi la qualité du travail d'inventaire mené depuis une vingtaine d'années par les services cantonaux et fédéraux, qui ont identifié et documenté une centaine de pratiques vivantes : du cor des Alpes à la fabrication des cloches de vache, de la culture du seigle de montagne au combat de reines, des récits liés aux mayens au jeu de hornuss. Chacune, à des degrés divers, est vivante : elle a ses praticiens actuels, ses lieux d'exercice, ses occasions d'affichage public, ses transmissions familiales ou associatives.
Cet inventaire est un actif à trois titres. Il documente, d'abord : une pratique inventoriée est une pratique dont l'existence est constatée, dont les détails sont consignés, dont les porteurs sont identifiés. La documentation ne fait pas vivre la pratique, seuls les praticiens la font vivre, mais elle la protège de l'oubli et facilite la transmission. Il ouvre, ensuite, l'accès à des programmes de soutien publics, fédéraux et cantonaux, qui financent partiellement les associations porteuses. Il constitue, enfin, ce répertoire de références authentiques, ancrées, vérifiables, dans lequel le canton peut puiser pour construire un récit territorial qui ne soit ni générique ni reconstitué.
Coutume vivante, coutume folklorique
Une distinction manque pourtant au débat, et elle me paraît centrale. Une pratique culturelle peut être vivante ou folklorique, et ces deux états ne se distinguent pas par l'ancienneté : une coutume centenaire peut être folklorique, une pratique récente peut être vivante. Ils se distinguent par quelque chose de plus simple. Une coutume vivante produit du lien social entre ses participants ; une coutume folklorique produit du spectacle pour des observateurs.
Une fête patronale est vivante quand elle réunit les habitants d'un village qui la préparent ensemble, s'y reconnaissent, ressortent leurs costumes parce que ce sont leurs costumes, chantent parce qu'ils savent les chants depuis l'enfance. La même fête devient folklorique quand elle s'organise pour un public extérieur, quand les costumes sont loués, quand les chants s'apprennent par cœur la veille pour la performance. La frontière n'est pas franche, et la même cérémonie peut glisser d'un état à l'autre selon la disposition de ses acteurs. Mais elle existe, et tout le monde la sent, dans le canton, sans toujours savoir la nommer.
Le risque que court le Valais, et il est en partie déjà advenu, n'est donc pas la perte de ses traditions. C'est leur basculement progressif dans le folklore. Une désalpe organisée principalement pour des visiteurs. Un cor des Alpes joué en ouverture de congrès. Une raclette présentée en costume à des invités venus la photographier. Aucune de ces situations n'est condamnable en soi ; on peut faire du folklore avec dignité, et les revenus qu'il génère font vivre des familles. Mais si la balance bascule, si le folklore devient le mode dominant d'existence des traditions valaisannes, le canton aura perdu ce qui faisait précisément la valeur de son patrimoine immatériel. Il sera devenu une vitrine de soi-même.
Ce que l'IA peut faire, et ce qu'elle ne peut pas
Dans ce paysage, l'intelligence artificielle générative joue un rôle ambivalent, à prendre au sérieux dans les deux sens.
D'un côté, elle accélère la production de contenu folklorique de qualité moyenne. Une vidéo de désalpe générée, une description de tradition alpine rédigée en deux minutes, un faux cor des Alpes sorti d'un modèle audio : tout cela existe déjà, circule déjà, et contribue à diluer dans un flux générique des éléments qui valaient précisément par leur authenticité. Pour un canton qui ne se positionnerait pas, le risque est de devenir un signal indistinct dans la masse des contenus générés. Plus la production automatique de « tradition alpine » augmente, plus la tradition alpine réelle devient difficile à percevoir.
De l'autre, et c'est ce qui me semble décisif, l'IA peut être mise au service du patrimoine immatériel plutôt que contre lui. Elle peut documenter les pratiques avec une finesse jamais atteinte : capter et transcrire des heures d'entretiens avec des porteurs de tradition âgés, indexer des fonds d'archives sonores restés inaccessibles faute de moyens humains, restituer dans une base structurée les variantes régionales d'un chant, d'un rituel, d'une recette. Elle peut soutenir la transmission intergénérationnelle en ouvrant à des praticiens en formation des corpus d'enregistrements historiques que personne n'aurait eu le temps de parcourir. Elle peut même aider à reconstituer ce qui a été partiellement oublié, sans le falsifier, à condition que les usages soient gouvernés par les communautés concernées et non par des prestataires extérieurs.
Cette deuxième voie exige une discipline : ne pas confondre documenter et générer. Documenter une tradition par l'IA et générer du contenu sur cette tradition par l'IA sont deux gestes opposés. Le premier est un travail d'archivage et de mise en réseau qui sert les communautés porteuses ; le second, une production de contrefaçon qui leur fait concurrence. La distinction est claire en principe, plus floue en pratique, et elle dépendra des choix techniques, contractuels et politiques des acteurs publics et privés dans les années qui viennent. Le Valais a ici une carte à jouer qui ne tient ni au hasard ni au folklore : devenir un terrain où l'on apprend, à l'échelle d'un territoire, à mettre l'IA au service du patrimoine immatériel. Il a la matière. Il a les institutions porteuses. Il a la légitimité historique, le pacte de Törbel servant là encore de point d'ancrage.
Économie de l'authenticité
Reste une question pratique : qu'est-ce que tout cela produit en valeur économique ?
La réponse n'est pas comptable. Les bisses et le cor des Alpes ne financent pas un canton, et le patrimoine immatériel ne se monétise pas directement ; les tentatives en ce sens (billets d'entrée aux cérémonies, fêtes mises en scène pour visiteurs payants) produisent presque toujours du folklore. Mais le patrimoine immatériel, quand il reste vivant, irrigue tout ce qui se vend autour de lui. Il donne à un vin valaisan une histoire qu'aucune agence de communication ne peut reconstituer. Il donne à un fromage d'alpage une provenance qui se vérifie par la généalogie de l'alpage et la lignée de ses fromagers. Il donne à un séjour long une qualité d'enracinement que les destinations standardisées n'offrent pas. Il donne, plus largement, au territoire entier une signature reconnaissable.
À l'âge où tout devient générique par défaut, cette signature vaut beaucoup. Elle vaut d'autant plus que les voisins immédiats (Tyrol, Haute-Savoie, Val d'Aoste, Trentin) disposent de patrimoines comparables et savent eux aussi les valoriser. La concurrence porte sur la qualité de la transmission vivante. Elle se gagne par la profondeur de l'inscription dans le territoire, par la sincérité des pratiques, par la capacité à articuler la tradition avec une économie qui en a besoin sans la défaire. Elle se perd par le folklore généralisé, par la déconnexion entre les habitants et leurs propres traditions, par la mise sous cloche d'objets culturels qu'on ne fait plus vivre.
Une responsabilité partagée
Le maintien d'un patrimoine immatériel vivant ne se décrète pas. Il dépend d'abord des praticiens eux-mêmes : ceux qui jouent du cor des Alpes par goût et non par contrat, ceux qui fabriquent leur fromage selon des gestes appris en regardant leur père, ceux qui connaissent les chants liturgiques de leur paroisse parce qu'ils les chantent depuis l'enfance. Sans eux, aucune politique publique ne peut rien.
Il dépend aussi des conditions économiques et institutionnelles qui rendent ces pratiques tenables. Une économie de montagne qui ne fait plus vivre ses habitants à l'année élimine les conditions de la transmission. Une intégration des nouveaux arrivants qui ne les associe pas aux pratiques locales rompt la chaîne. Une culture publique qui réduit le patrimoine immatériel à du folklore décoratif tue lentement ce qu'elle prétend protéger. À l'inverse, un canton qui maintient un capital humain qualifié résident crée les conditions pour que les traditions continuent d'être pratiquées par des gens qui les comprennent, les renouvellent et les transmettent. Maintien des traditions et attractivité économique ne s'opposent pas ; ils se nourrissent l'un de l'autre, parce qu'un canton qui retient ses actifs qualifiés retient aussi des praticiens, des transmetteurs, des héritiers, et parce qu'un canton dont les pratiques restent vivantes garde une part de ce qui le rend habitable.
Il dépend enfin d'arbitrages politiques qui paraissent éloignés du patrimoine et qui s'annoncent pour les prochaines années. La régulation de l'IA générative et de ses usages culturels. Les politiques d'accueil et d'intégration des nouveaux résidents. Les choix d'urbanisme, de logement et de transport qui rendent les villages tenables ou intenables. Les programmes scolaires, dans leur articulation entre culture cantonale et standardisation fédérale. Le statut du bilinguisme, sur lequel le chapitre suivant s'attarde. Pris séparément, ces sujets sont techniques. Pris ensemble, ils dessinent la possibilité, ou l'impossibilité, d'un Valais qui resterait porteur de son patrimoine immatériel sans le congeler ni le brader.
L'enjeu n'est donc pas de protéger le patrimoine immatériel contre la modernité. L'enjeu est de construire une modernité dans laquelle il reste un mode actif de vie collective. Cette construction est autrement plus exigeante que l'inscription sur des listes de l'Unesco. Elle suppose des décisions, des dispositifs, et surtout des gens qui aient les moyens de continuer à habiter le canton — dans toutes les langues qui s'y parlent.