Ch. 05 / 14
Le patrimoine immatériel comme actif non-délocalisable
Chapitre 05 · L’essai
Le patrimoine immatériel comme actif non-délocalisable
Ce que la modernité numérique banalise — images, textes, traductions — rend stratégique ce qu’elle ne sait pas reproduire : le geste, le récit, la fête, la pratique transmise. Comment construire une modernité dans laquelle le patrimoine immatériel reste un mode actif de vie collective.
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À côté de l’héritage institutionnel se tient un autre type d’actif, plus difficile à saisir.
À côté de l’héritage institutionnel se tient un autre type d’actif, plus difficile à saisir parce qu’il n’est pas inscrit dans des registres ni des statuts, mais qui pèse pourtant lourdement dans ce qui distingue le canton : l’ensemble des savoirs, des gestes, des fêtes, des langues parlées, des pratiques alimentaires, des récits, qu’on regroupe aujourd’hui sous le terme un peu administratif de patrimoine culturel immatériel.
Le terme est venu tard dans le vocabulaire des politiques publiques, l’Unesco l’a formalisé en 2003¹⁹, mais la chose existait avant lui, et la conscience qu’on en avait existait avant lui aussi. Ce que la formalisation internationale a changé, c’est qu’elle a obligé à considérer comme un patrimoine à part entière des choses qu’on tenait jusque-là pour de la simple coutume : la manière de tailler une vigne, de faire chanter un cor des Alpes, de battre la pâte d’un pain de seigle, de raconter une légende d’alpage, de marcher en procession le jour de la Fête-Dieu, de rester silencieux à un certain endroit du sentier. Tout cela ne s’écrit pas. Tout cela se transmet par le geste et par la voix, dans la durée d’un compagnonnage. Et tout cela, à un titre que je voudrais préciser dans ce chapitre, devient stratégique à l’âge de l’IA générative.
Ce que la modernité numérique rend rare
Pour saisir cet enjeu, il faut commencer par regarder ce que la modernité numérique a banalisé. Elle a banalisé la production d’images, un modèle d’IA peut, en quelques secondes, générer une infinité de paysages alpins crédibles. Elle a banalisé la production de textes, un autre modèle peut écrire en quelques minutes des dizaines de descriptions touristiques chaleureuses, factuellement plausibles, indistinguables au premier regard de ce qu’aurait écrit un guide expérimenté. Elle a banalisé la production de vidéos, de musiques, de traductions, de discours, de récits. La grande mutation de cette décennie n’est pas que les machines pensent ; c’est que la production culturelle de niveau intermédiaire devient infiniment reproductible pour un coût qui tend vers zéro.
Cette mutation a une conséquence économique qu’il faut nommer. Les biens culturels reproductibles voient leur valeur unitaire s’effondrer mécaniquement. Une description de station de ski générique, une photo de Cervin standard, un récit de tradition alpine reconstitué à partir des sources internet, ne valent presque plus rien parce que tout le monde peut en produire à volonté. La concurrence pour l’attention devient féroce, les marges se compriment, et les territoires qui misaient sur la diffusion massive de contenus génériques pour exister sur les marchés mondiaux découvrent que leur stratégie ne fonctionne plus.
Symétriquement, ce qui n’est pas reproductible voit sa valeur relative remonter. Ce qui suppose un corps présent, une mémoire incarnée, une transmission longue, un lieu précis, devient rare par contraste. Une fête patronale qui s’organise depuis des siècles dans un village précis, un savoir-faire qui s’apprend en suivant un maître pendant dix ans, un cor des Alpes qu’on entend résonner sur un alpage particulier au coucher du soleil, ne peuvent pas être générés par un modèle. Ils peuvent être imités, une vidéo d’IA peut produire un cor des Alpes plausible, mais l’imitation ne remplace pas l’expérience, et la différence se sent. Le marché culturel de demain, à l’âge de l’IA mature, sera probablement beaucoup plus polarisé qu’il ne l’est aujourd’hui : effondrement de la valeur du contenu reproductible, prime accrue à ce qui reste enraciné dans un lieu et un corps.
C’est cette polarisation qui fait du patrimoine immatériel valaisan, paradoxalement, un actif qui prend de la valeur au moment même où la production culturelle générique en perd.
Le Valais sur les listes Unesco
Le canton du Valais figure aujourd’hui sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par plusieurs entrées qui le concernent directement. L’irrigation traditionnelle, dont les bisses du Valais (connus en allemand sous le nom de Suonen) constituent un élément central, a été inscrite en décembre 2023 dans le cadre d’une candidature multinationale²⁰. La saison d’alpage, inscrite la même année, couvre l’inalpe et la désalpe, la fabrication du fromage en chaudron commun, le combat de reines et l’ensemble des coutumes calendaires liées à l’estive²¹. Le Valais en est l’un des principaux foyers vivants. À ces deux inscriptions s’ajoutent l’alpinisme, inscrit en 2019 dans une candidature franco-italo-suisse au cœur de laquelle figure le Cervin, et le yodel, inscrit en décembre 2025 sur candidature strictement suisse²², dont le Haut-Valais reste l’une des terres de pratique. La Fête des Vignerons de Vevey, inscription vaudoise de 2016, étend le périmètre par voisinage viticole.
Cette densité d’inscriptions n’est pas anodine. Elle place le canton parmi les régions européennes les plus riches en patrimoine immatériel reconnu. Elle traduit aussi la qualité du travail d’inventaire mené depuis une vingtaine d’années par les services cantonaux et fédéraux, qui ont identifié et documenté une centaine de pratiques vivantes, du cor des Alpes à la fabrication des cloches de vache, de la culture du seigle de montagne à la pratique du combat de reines, des récits liés aux mayens à l’art du jeu de hornuss. Chacune de ces pratiques est, à des degrés divers, vivante : elle a ses praticiens actuels, ses lieux d’exercice, ses occasions d’affichage public, ses transmissions familiales ou associatives.
Cet inventaire est un actif. Il l’est, d’abord, parce qu’il documente. Une pratique inventoriée est une pratique dont l’existence est constatée, dont les détails sont consignés, dont les porteurs sont identifiés. La documentation ne fait pas vivre la pratique, seuls les praticiens la font vivre, mais elle la protège contre l’oubli et facilite la transmission. L’inventaire est, ensuite, un actif parce qu’il ouvre l’accès à des programmes de soutien public, fédéraux comme cantonaux, qui financent partiellement les associations porteuses. Il est, enfin, ce répertoire de références authentiques, ancrées, vérifiables, dans lequel le canton puise pour construire un récit territorial qui ne soit ni générique ni reconstitué.
Coutume vivante, coutume folklorique
Il existe pourtant une distinction qu’on ne fait pas assez, et qui me paraît centrale. Une pratique culturelle peut être vivante ou folklorique. Ces deux états ne se distinguent pas par leur ancienneté, une coutume centenaire peut être folklorique et une pratique récente peut être vivante. Ils se distinguent par une chose plus simple : une coutume vivante produit du lien social entre ses participants ; une coutume folklorique produit du spectacle pour des observateurs.
Une fête patronale est vivante quand elle réunit les habitants d’un village qui la préparent ensemble, qui s’y reconnaissent, qui ressortent leurs costumes parce que ce sont leurs costumes, qui chantent parce qu’ils savent les chants depuis l’enfance. La même fête devient folklorique quand elle est organisée pour un public extérieur, quand les costumes sont loués, quand les chants sont appris par cœur la veille pour la performance. La frontière entre les deux états n’est pas franche, et la même cérémonie peut, selon la disposition de ses acteurs, glisser d’un état à l’autre. Mais elle existe, et tout le monde la sent, dans le canton, sans toujours savoir la nommer.
Le risque que court le Valais, et c’est un risque qu’il faut nommer parce qu’il est en partie déjà advenu, n’est pas la perte de ses traditions. Le risque est leur basculement progressif dans le folklore. Une fête de désalpe organisée principalement pour des visiteurs extérieurs. Un cor des Alpes joué en ouverture d’un congrès. Une raclette présentée par un costume traditionnel à des invités qui la photographieront. Aucune de ces situations n’est en soi condamnable, on peut faire du folklore avec dignité, et les revenus qu’il génère font vivre des familles. Mais si la balance bascule, et si le folklore devient le mode dominant d’existence des traditions valaisannes, alors le canton aura perdu ce qui faisait précisément la valeur de son patrimoine immatériel. Il sera devenu une vitrine de soi-même.
Ce que l’IA peut faire, et ce qu’elle ne peut pas
L’intelligence artificielle générative, dans ce paysage, joue un rôle ambivalent qu’il faut prendre au sérieux dans les deux sens.
D’un côté, elle accélère la production de contenu folklorique de qualité moyenne. Une vidéo de désalpe générée par IA, une description de tradition alpine rédigée en deux minutes, un faux cor des Alpes produit par un modèle audio, tout cela existe déjà, tout cela circule déjà sur les réseaux, et tout cela contribue à diluer dans un flux générique des éléments qui valaient précisément par leur authenticité. Le risque, pour un canton qui ne se positionnerait pas, est de devenir un signal indistinct dans la masse des contenus générés. Plus la production automatique de « tradition alpine » augmente, plus la tradition alpine réelle devient difficile à percevoir.
De l’autre côté, et c’est ce qui me semble décisif, l’IA peut être mise au service du patrimoine immatériel plutôt que contre lui. Elle peut documenter les pratiques avec une finesse jamais atteinte, capter et transcrire des heures d’entretiens avec des porteurs de tradition âgés, indexer des fonds d’archives sonores dont une partie restait inaccessible faute de moyens humains, restituer dans une base structurée les variantes régionales d’un chant, d’un rituel, d’une recette. Elle peut soutenir la transmission intergénérationnelle en rendant accessibles, à des praticiens en formation, des corpus d’enregistrements historiques que personne n’aurait eu le temps de regarder. Elle peut aider à reconstituer ce qui a été partiellement oublié sans pour autant le falsifier, à condition que les usages soient gouvernés par les communautés concernées et non par des prestataires extérieurs.
Cette deuxième voie suppose une discipline : ne pas confondre documenter et générer. Documenter une tradition par l’IA n’est pas la même chose que générer du contenu sur cette tradition par l’IA. La première est un travail d’archivage et de mise en réseau qui sert les communautés porteuses ; la seconde est une production de contrefaçon qui leur fait concurrence. La distinction est claire en principe, plus floue en pratique, et elle dépend largement des choix techniques, contractuels et politiques qui seront faits par les acteurs publics et privés dans les années qui viennent. Le Valais a, sur ce plan, une carte à jouer qui ne tient ni au hasard ni au folklore : il peut devenir un terrain où l’on apprend, à l’échelle d’un territoire, à mettre l’IA au service du patrimoine immatériel. Il a la matière. Il a les institutions porteuses. Il a la légitimité historique, le pacte de Törbel servant là encore de point d’ancrage.
Économie de l’authenticité
Reste une question pratique : qu’est-ce que tout cela peut produire en valeur économique ?
La réponse n’est pas comptable : les bisses et le cor des Alpes ne financent pas un canton. Le patrimoine immatériel ne se monétise pas directement, et les tentatives de le faire, billets d’entrée à des cérémonies traditionnelles, mise en scène de fêtes pour visiteurs payants, produisent presque toujours du folklore. Mais le patrimoine immatériel, quand il reste vivant, irrigue tout ce qui se vend autour de lui. Il donne à un vin valaisan une histoire qu’aucune agence de communication ne peut reconstituer. Il donne à un fromage d’alpage une provenance qui se vérifie par la généalogie de l’alpage et la lignée de ses fromagers. Il donne à un séjour touristique long une qualité d’enracinement que les destinations standardisées ne peuvent pas offrir. Il donne, plus largement, au territoire entier, une signature reconnaissable.
Cette signature, à l’âge où tout devient générique par défaut, vaut beaucoup. Elle vaut d’autant plus que les voisins immédiats, Tyrol, Haute-Savoie, Val d’Aoste, Trentin, disposent souvent de patrimoines comparables et savent eux aussi les valoriser. La concurrence porte sur la qualité de la transmission vivante. Elle se gagne par la profondeur de l’inscription dans le territoire, par la sincérité des pratiques, par la capacité à articuler la tradition avec une économie qui en a besoin sans la défaire. Elle se perd, à l’inverse, par le folklore généralisé, par la déconnexion entre les habitants et leurs propres traditions, par la mise sous cloche d’objets culturels qu’on ne fait plus vivre.
Une responsabilité partagée
Le maintien d’un patrimoine immatériel vivant ne se décrète pas. Il dépend, d’abord, des praticiens eux-mêmes, ceux qui jouent du cor des Alpes par goût et non par contrat, ceux qui fabriquent leur fromage d’alpage selon des gestes appris en regardant leur père, ceux qui connaissent les chants liturgiques de leur paroisse parce qu’ils les chantent depuis l’enfance. Sans eux, aucune politique publique ne peut rien.
Mais il dépend aussi des conditions économiques et institutionnelles qui rendent ces pratiques tenables. Une économie de montagne qui ne fait plus vivre ses habitants à l’année élimine les conditions de la transmission. Une intégration des nouveaux arrivants qui ne les associe pas aux pratiques locales rompt la chaîne de transmission. Une culture publique qui réduit le patrimoine immatériel à du folklore décoratif tue, lentement, ce qu’elle prétend protéger. À l’inverse, un canton qui maintient un capital humain qualifié résident crée les conditions pour que les traditions continuent d’être pratiquées par des gens qui les comprennent, qui les renouvellent et qui les transmettent. Le maintien des traditions et l’attractivité économique du territoire ne sont pas opposés. Ils se nourrissent l’un de l’autre, parce qu’un canton qui retient ses actifs qualifiés retient aussi des praticiens, des transmetteurs, des héritiers ; et parce qu’un canton dont les pratiques restent vivantes garde une part de ce qui le rend habitable.
Il dépend enfin des arbitrages politiques qui sont ou seront faits dans les prochaines années sur des sujets qui paraissent éloignés du patrimoine. La régulation de l’IA générative et de ses usages culturels. Les politiques d’accueil et d’intégration des nouveaux résidents. Les choix d’urbanisme, de logement et de transport qui rendent les villages tenables ou intenables. Les programmes scolaires, dans leur articulation entre culture cantonale et standardisation fédérale. Le statut du bilinguisme, sur lequel le chapitre suivant s’attardera. Tous ces sujets, pris séparément, sont techniques. Pris ensemble, ils dessinent la possibilité ou l’impossibilité d’un Valais qui resterait porteur de son patrimoine immatériel sans le congeler ni le brader.
L’enjeu n’est donc pas de protéger le patrimoine immatériel contre la modernité. L’enjeu est de construire une modernité dans laquelle le patrimoine immatériel reste un mode actif de vie collective. Cette construction est plus exigeante que la simple inscription sur des listes de l’Unesco. Elle suppose des décisions, des dispositifs, et, surtout, des gens qui aient les moyens de continuer à habiter le canton, dans toutes les langues qui s’y parlent.