TerritoireNote nº 10
Une abondance sans adresse
Elon Musk annonce une économie où l'argent n'aura plus d'importance et le travail sera facultatif. En une heure vingt d'entretien, il ne nomme jamais un lieu où l'on vive. C'est cette absence qui devrait nous occuper.
Publié le 6 août 2026 · 8 min de lecture
L'entretien qu'Elon Musk a accordé fin juillet à Zanny Minton Beddoes, rédactrice en chef de The Economist, a beaucoup circulé depuis. On en a surtout retenu la seconde moitié, l'empoignade sur l'Europe, les détestations réciproques. Je l'ai regardé en entier, une heure vingt. Ce qui m'est resté ne figure dans aucun des extraits qui tournent.
Pendant quatre-vingts minutes consacrées à la réorganisation complète de l'économie mondiale, Musk nomme des juridictions : les États-Unis, la Chine, l'Europe, le Royaume-Uni. Il nomme des infrastructures, des usines, des centres de données en orbite, une base lunaire. Il ne nomme jamais un endroit où quelqu'un vit. Pas une ville pour y habiter, pas une vallée, pas un quartier. L'abondance qu'il annonce n'a pas d'adresse.
La thèse mérite d'être restituée honnêtement, parce qu'elle se tient mieux que le ton ne le laisse penser. Une économie produit des biens et fournit des services. Si l'intelligence devient surabondante et qu'elle se dote, par les robots, des moyens d'agir sur la matière, la production cesse d'être bornée par le travail disponible, et le prix de tout ce qui se reproduit s'effondre. Musk pousse le raisonnement monétaire jusqu'au bout : dans un tel monde, le risque s'appellerait déflation, pas inflation. On peut discuter la date de 2036, et le bilan de ses prévisions en la matière invite à le faire. Je laisse le calendrier aux commentateurs. La question qui concerne un territoire n'en dépend pas.
Le moment le plus instructif de l'entretien n'est d'ailleurs pas une prédiction. C'est un aveu de gouvernance. Interrogé sur la concentration de ses droits de vote, Musk explique qu'il garde le contrôle de ses sociétés pour pouvoir raisonner à cinq ou dix ans sans subir la pression du trimestre. L'homme qui annonce la fin de l'argent tient donc à conserver une chose, une seule : la capacité de décider. Son interlocutrice repère la faille. Elle lui oppose les romans de Iain M. Banks dont il se réclame, où les humains vivent dans le confort et ne décident plus de rien, et lui demande ce qu'il reste d'agentivité, faute de meilleur terme, dans son monde d'abondance : qui décide encore, qui fait encore quelque chose. Il ne répond pas vraiment.
Le bien rare de ce futur n'est donc ni le foncier, ni le tableau, ni la vue, même si tout cela montera. C'est la position depuis laquelle on décide de l'usage.
Vu d'ici, rien d'abstrait. Le Valais détient en quantité ce qui ne se reproduit pas : de la pente, de l'altitude, de la lumière, des noms que le monde entier connaît. Dans une économie où l'industriel ne vaut plus grand-chose, ces actifs montent mécaniquement. J'en connais qui liront cela comme une bonne nouvelle, et je les comprends.
Je m'en méfie pourtant. Une rareté qu'on n'administre pas devient une rente, et une rente se capte à distance. Le mécanisme n'a rien de prospectif : il est déjà à l'œuvre. Les prix se détachent des salaires du lieu, le logement échappe à ceux qui le font tourner, l'emploi se replie sur les services saisonniers, les jeunes formés partent et reviennent en visite. Le résident finit employé de son propre paysage. Il suffit de traverser certaines stations un mardi de novembre, volets clos sur quatre étages, pour comprendre que ce point d'équilibre n'a plus rien d'une hypothèse. L'abondance ne le corrigerait pas ; elle multiplierait, partout dans le monde, le nombre de gens capables de payer.
Voir aussi · Chapitre 8 — Tourisme
Un détail de l'entretien touche le canton de plus près que Musk ne peut l'imaginer. Pour dire ce que deviendra le travail rendu facultatif, il choisit l'image du potager : on ne cultivera plus ses légumes par nécessité, on le fera pour le geste, et les tomates du jardin, moins parfaites que celles du magasin, auront quelque chose de touchant servies à des amis. L'image est jolie. Chez nous, elle tombe à côté. Un pré qu'on cesse de faucher se voit en deux saisons ; une vigne de coteau qu'on abandonne, en trois. Ce que la Californie range dans les loisirs de l'après-travail est ici l'entretien de l'actif lui-même, parce que le paysage que le monde valorisera ne tient debout que par ces gestes. Les mêmes gestes ne veulent pas dire la même chose selon l'endroit où on les fait. Un discours qui ne situe rien ne peut pas le voir.
L'histoire valaisanne offre du reste un précédent exactement inverse de la logique de la rente. L'eau n'a jamais été abondante ici ; la vallée du Rhône compte parmi les régions les plus sèches de Suisse, et la pente renvoie vers le fond ce dont les hauteurs manquent. La réponse des communautés de versant n'a pas été de vendre l'accès à la ressource rare au plus offrant. Elle a été de construire l'ouvrage qui la rend distribuable et d'écrire les règles du tour. Capter la ressource là où elle est abondante, la conduire là où elle manque, la répartir selon des règles que chacun peut vérifier. La rareté n'a pas disparu pour autant. Elle a changé de main. Elle est passée de la nature à la collectivité qui en vit.
Voir aussi · Chapitre 4 — Bisses, bourgeoisies, consortages
L'enseignement du bisse n'est donc pas que la rareté puisse être abolie. C'est qu'elle peut être gouvernée. La ressource décisive d'un territoire n'est pas seulement ce qu'il possède : c'est la capacité de ceux qui y vivent à décider de son usage.
Cette capacité repose sur des personnes qualifiées qui choisissent de rester, sur celles qu'on parvient à faire venir, sur celles à qui l'on transmet : un capital humain qualifié résident, sans lequel le pouvoir de décider reste un mot. Et sur ce point, la thèse de l'abondance, même partiellement vérifiée, jouerait en notre faveur. Ce qu'on allait chercher dans les grandes agglomérations, à Zurich comme à Lausanne ou à Genève, tenait en un mot : la densité. Des compétences rares réunies dans un rayon de quelques kilomètres. Or une part croissante de ces compétences passe désormais par des modèles généralistes et des outils qu'on peut faire tourner ailleurs, y compris dans une commune de montagne. La distance coûte moins cher qu'avant. C'est le basculement compétitif : une fenêtre s'ouvre, et elle ne restera pas ouverte indéfiniment.
Mais un territoire qui n'a à offrir que son caractère non reproductible ne recrute personne. Il vend. Toute la question tient dans l'écart entre ces deux verbes. On recrute des gens qui produiront ici et dont les enfants iront à l'école ici. On vend à des gens qui ont gagné leur argent ailleurs et qui viennent le dépenser trois semaines par an. Les deux enrichissent le territoire. Un seul fait un projet.
Un Valais qui administre sa rareté reste un acteur. Un Valais qui la monnaie devient une vitrine.
Il reste la difficulté que Musk voit et ne traite pas. Distribuer un revenu, dit-il, ne posera aucun problème, il suffira d'émettre. Distribuer des occasions de faire est une autre affaire, et celle-là, il la laisse entière. Or les occasions de faire ne flottent pas dans l'air. Elles logent dans des entreprises, des cabinets, des laboratoires, des exploitations, et chacun de ces lieux a une adresse.
L'abondance, si elle vient, ne se répandra pas uniformément dans l'espace. Elle aura une adresse. Reste à savoir laquelle — et qui l'aura choisie.