TerritoireNote nº 9
Ce que Nendaz parle encore
Dans ma vallée, des gens de cinquante ou soixante ans parlent encore le francoprovençal au quotidien. Aucun modèle de langage ne porte ce qu'ils savent dire. La fenêtre pour l'enregistrer est ouverte ; elle ne le restera pas.
Publié le 5 juillet 2026 · 4 min de lecture
Je vis dans une vallée où le francoprovençal n'a pas tout à fait disparu. Pas comme langue de musée, récitée pour les touristes un jour de fête : comme langue d'usage, chez des gens de cinquante ou soixante ans qui la parlent entre eux au quotidien, et dont certains enfants l'entendent encore assez pour la comprendre, sinon pour la reprendre. Le Val d'Hérens tient mieux que nous, Évolène en tête. Nendaz, Hérémence, Savièse tiennent encore, chacune avec ses variantes de vallée, chacune avec sa fenêtre qui se referme à une vitesse différente.
De l'autre côté du canton, entre Sierre et Salquenen, un ruisseau minuscule, la Raspille, fait office de frontière linguistique presque exacte entre le Haut-Valais germanophone et le reste du canton. J'aime cette précision géographique : elle rappelle qu'une frontière de langue n'est pas une abstraction administrative, c'est un pli du terrain qu'on peut montrer du doigt. De son côté du pli, le Haut-Valais a mieux gardé son dialecte, transmis à table, parlé au commerce, présent dans les médias régionaux. Le nôtre s'efface, génération après génération, devant un français standard imposé par l'école, l'administration et l'Église bien avant le premier outil numérique. L'essai détaille les raisons de cette asymétrie ; je n'y reviens pas.
Ce qui m'occupe ici est plus étroit qu'un espoir de survie. Parmi les plans d'action qui prolongent l'essai, j'en défends un qui confierait à l'Idiap et à la HES-SO Valais un programme de documentation linguistique du francoprovençal et du Walliserdeutsch : entretiens avec les derniers locuteurs traditionnels, transcription des fonds sonores, numérisation des recueils, et à terme l'entraînement de modèles spécialisés sur ce corpus. Le coût est modeste à l'échelle d'un budget cantonal. La fenêtre, elle, se compte en quinze ou vingt ans, après quoi les derniers locuteurs de naissance auront disparu et il ne restera que des associations, des dictionnaires et des concours de patois — admirables, insuffisants pour restituer une syntaxe vivante.
Je ne connais aucun grand modèle de langue qui ait été entraîné sur un corpus de francoprovençal valaisan suffisant pour en restituer la construction des phrases, encore moins les images qu'elle porte. Ce n'est l'erreur de personne : ces modèles apprennent ce qui existe en masse sur le réseau, et une langue parlée par quelques milliers de personnes, jamais standardisée, transmise à l'oreille plutôt qu'à l'école, n'y laisse simplement pas assez de trace. Le résultat pratique, c'est qu'un outil d'intelligence artificielle, même le plus capable, ne porte pas par défaut ce que Nendaz sait dire d'une vigne en pente ou d'une bête qui monte à l'alpage. Il faut le lui donner, ou s'en passer, et s'en passer aujourd'hui revient à s'en passer pour toujours.
C'est une question que je me pose directement, à mesure que ce site s'ouvre à d'autres langues. Traduire, c'est toujours choisir ce qu'on transporte et ce qu'on laisse sur le quai. Une traduction automatique, invisible, faite sans qu'on le dise, transporterait le sens et laisserait le reste : ce grain de territoire qui ne se réduit à aucune paraphrase, ce rapport particulier au lieu qu'une langue standardisée finit toujours par lisser. Une traduction assumée, documentée, faite en sachant ce qu'elle perd et pourquoi, n'évite pas la perte. Elle refuse de la cacher sous une fluidité de façade. Concrètement, cela veut dire signer une traduction comme on signe un texte, préciser qui l'a faite et selon quelle méthode, humaine ou assistée, plutôt que de laisser croire qu'un contenu existe nativement dans une langue qu'il n'a fait que traverser. La différence paraît mineure. Elle ne l'est pas pour qui cherche, un jour, à comprendre non seulement ce qui a été dit, mais depuis où.
Le francoprovençal ne se relèvera probablement pas. Des langues régionales ont inversé la tendance, le catalan, le basque, mais dans des conditions politiques et démographiques que le Valais ne réunit pas, et mieux vaut le dire que d'entretenir un faux espoir. L'enregistrer, le documenter, entraîner un modèle qui saura au moins le comprendre quand plus personne ne saura le parler, ce n'est pas de la nostalgie. C'est la seule chose encore faisable pendant que la fenêtre est ouverte.
Voir aussi · Le Bisse Cognitif · Chapitre 6 — Bilinguisme et identité linguistique