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Les temps Valaisans

FormationNote nº 7

Former les profs avant les élèves

L'Idiap et la HEP Valais préparent les futurs enseignants à l'IA avant de préparer leurs élèves. C'est l'inverse du réflexe courant, et c'est la bonne séquence.

Publié le 17 juin 2026 · 3 min de lecture

L'Idiap et la HEP Valais l'annoncent début juin : un partenariat pour préparer les futurs enseignants à comprendre et utiliser l'intelligence artificielle, avant que la question ne leur soit posée par leurs propres classes. L'information tiendrait en une brève si elle ne contredisait pas aussi nettement l'intuition dominante sur le sujet, celle du natif numérique, cet adolescent qui saurait par nature manier un outil que l'adulte devant lui découvre avec retard.

Cette intuition est fausse, ou du moins mal posée. Elle confond aisance et compétence. Un élève de quinze ans manie une interface avec plus de vitesse qu'un enseignant de cinquante ans, c'est entendu. Mais la vitesse d'usage n'est pas ce qui manque à une classe. Ce qui manque, c'est la capacité à juger si une réponse générée est solide, à repérer où elle flatte l'élève au lieu de le corriger, à distinguer un devoir pensé d'un devoir simplement produit. Un professeur de mathématiques qui corrige des copies depuis vingt ans reconnaît en une ligne le raisonnement d'un élève qui bloque et celui d'un élève qui a délégué le calcul sans comprendre l'opération. Cette capacité de jugement ne s'acquiert pas à quinze ans. Elle se construit sur des années de classe, d'erreurs vues et revues, de manières différentes d'expliquer la même notion à des enfants qui ne comprennent pas de la même façon.

Je défends ailleurs le même argument à propos du travail qualifié en général : l'intelligence artificielle ne nivelle pas les compétences, elle démultiplie les plus expérimentées. Un notaire de trente ans de métier en tire davantage qu'un stagiaire, parce qu'il sait déjà quoi lui demander et où se méfier de la réponse. Un enseignant qui a corrigé quinze générations de dissertations sait déjà quelles fautes reviennent, quelles explications tombent à plat, quels élèves décrochent en silence plutôt qu'en levant la main. Cette expérience-là, l'outil peut l'amplifier, en générant des exercices différenciés, en repérant dans les résultats d'une classe entière des régularités qu'un œil humain met des semaines à voir. Il ne peut pas la produire chez un professeur qui débute, quel que soit son talent.

Un jeune enseignant sorti de la HEP apporte pourtant quelque chose que l'ancienneté ne garantit pas : une aisance à expérimenter sans craindre de perdre la face devant une classe, une curiosité pour des usages que la génération précédente n'aurait pas envisagés spontanément. Le jugement s'apprend avec le temps. L'ouverture, elle, s'y perd parfois. Rien n'oblige à choisir : la formation initiale doit préserver cette ouverture tout en accélérant l'acquisition du jugement, et cette accélération ne se produisait pas d'elle-même avant que la question ne devienne urgente.

Former les enseignants avant les élèves, ce n'est donc pas une prudence excessive ni un réflexe hiérarchique dépassé. C'est reconnaître que l'orchestration d'une classe, qui décide quand ralentir, quand pousser, quand laisser un élève se tromper pour de bon, reste un métier de seniors, même quand celui qui l'exerce a vingt-cinq ans et sort tout juste de la HEP. C'est ce jugement-là que la formation initiale doit installer avant le geste technique, et c'est la bonne séquence.

Laisser les classes s'équiper au fil de l'eau, sans avoir formé ceux qui devront trancher chaque usage, coûterait plus cher que le retard qu'on croit éviter en se précipitant. Le geste s'apprend vite. Le jugement, non.

Voir aussi · Le Bisse Cognitif · Chapitre 12 — Formation, requalification, campus alpin

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