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Les temps Valaisans
Ceux qui restent

Chapitre 11 / 29

Valentine, leur mère

Partie III — Ce que nous apprenons encore

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Valentine vient chercher les enfants en fin d’après-midi. Ma petite-fille lui raconte tout de suite un événement auquel je n’avais pas accordé la moindre importance : son frère aurait déplacé une pièce de leur construction avant que ce soit son tour. Les deux récits divergent sur le point décisif. Leur mère écoute, demande ce qui avait été convenu, puis les laisse essayer de refaire la règle. Je reconnais sa manière de leur donner assez de place sans leur abandonner toute la conduite de la maison.

Valentine a trente-sept ans. Avant de venir s’installer en Valais pour la rentrée 2027-2028, elle enseignait en France auprès d’élèves de CE1 et accompagnait aussi des enfants autistes. Je l’avais vue se préparer, chercher une formulation plus claire, essayer de comprendre pourquoi une consigne qui semblait simple ne l’était pas pour un enfant précis. Le mot enseigner recouvrait déjà beaucoup plus que le fait d’expliquer un contenu à un groupe.

Son arrivée dans le système suisse lui a demandé ses propres démarches et une adaptation. Les niveaux, l’organisation et les usages ne se transportaient pas tels quels avec les cartons du déménagement. En 2036, elle connaît les familles, les rythmes de l’école et les outils qui ont profondément changé la préparation des cours. Les systèmes proposent des explications, adaptent des exercices et suivent des difficultés avec une précision devenue impressionnante.

Je lui avais longtemps demandé ce qui restait spécifiquement humain dans son travail. Elle avait fini par me répondre que cette question l’obligeait toujours à chercher une insuffisance de la machine pour justifier sa présence. Elle préférait me parler de ce que la collectivité souhaitait offrir aux enfants. La Suisse avait conservé des enseignants dans les classes, en leur donnant des moyens nouveaux. Le choix coûtait quelque chose. Nous l’avions jugé utile, y compris lorsque les systèmes pouvaient expliquer certaines notions mieux et plus patiemment qu’un adulte fatigué.

La Corée du Sud avait pris une autre direction. Elle avait confié l’enseignement ordinaire de ses classes automatisées à des systèmes et à des robots, avec des adultes maintenus dans l’organisation, la protection des enfants et les décisions qui dépassaient la conduite des séances. Les appareils adaptaient les exercices, parlaient toutes les langues nécessaires et n’éprouvaient ni lassitude ni agacement. Cette solution avait des résultats remarquables dans certains apprentissages. Elle produisait aussi une expérience de l’école très différente.

J’aurais eu envie de dire à Valentine qu’une machine manquerait toujours d’instinct. Elle m’aurait demandé ce que j’appelais ainsi. Détecter un enfant inquiet ? Les systèmes y parvenaient parfois avant nous. Rapprocher un silence d’un changement de comportement ? Ils disposaient, lorsqu’on le permettait, de beaucoup plus d’informations que nous. Prédire une difficulté n’était pas un domaine dont on pouvait les exclure par principe.

La décision suisse avait gardé une enseignante devant la classe et un budget pour la rémunérer. Des familles tenaient à cette présence quotidienne ; d’autres demandaient déjà ce que permettraient des classes davantage automatisées. Je soutenais le choix que nous avions fait. Valentine préparait ses cours dans cette école-là, dont les moyens dépendaient encore de décisions publiques. Son salaire n’était pas une récompense versée à tout humain capable de nouer une relation : la collectivité avait choisi de financer ce travail.

Valentine me parle d’un travail d’équipe qu’elle a préparé pour la semaine. Elle veut que les enfants construisent une explication ensemble, en ayant le temps de se tromper avant de consulter l’aide. Son fils s’intéresse enfin à une conversation d’adultes, parce qu’il espère pouvoir essayer. Elle prend quelques objets sur la table et formule une petite consigne adaptée à ce que nous avons sous la main.

Il hésite. Avant qu’il ait posé une question, sa montre commence à expliquer.

Elle a entendu la conversation, rapproché la consigne de son silence et estimé qu’une précision serait utile. Sa voix est douce et claire. Elle sait depuis longtemps intervenir dans les moments où elle anticipe un besoin, sans attendre qu’une demande soit correctement formulée. Le paramétrage choisi par la famille autorise cette assistance dans certaines situations ; il peut être interrompu. Je pense à tout le temps que j’avais passé, au début de l’IA, à apprendre comment demander de l’aide.

— Attends. Je cherche.

Mon petit-fils a arrêté sa montre presque aussitôt. Il reprend l’objet devant lui et essaie de le retourner. Sa mère lui laisse le temps.

Valentine sourit et reprend seulement le début de sa consigne. Sa fille se rapproche, écoute à son tour et propose quelque chose qui ne fonctionne pas. Les deux enfants discutent. Leur mère attend sans corriger immédiatement. Je sens mon propre désir d’aider se réveiller et comprends qu’il serait, à cet instant, aussi encombrant que l’intervention de la montre.

Ils finissent par trouver une manière de faire, puis demandent à l’outil s’il existe d’autres solutions. Il en propose plusieurs, dont une plus élégante. Mon petit-fils la regarde avec plaisir. Il a voulu conserver l’expérience de chercher ; il accepte très volontiers ensuite d’apprendre de ce que la machine sait mieux faire.

Il demande à essayer la nouvelle solution tout seul. Valentine lui laisse les objets et vient s’asseoir près de moi. Nous attendons de voir ce qu’il en fera.

La montre revient dans la conversation lorsque Valentine consulte l’heure du départ. Elle sait écouter beaucoup de ce qui se passe autour de son fils ; cela rend possible une assistance fine et appelle des limites claires. Tous les sons entendus n’ont pas à devenir une mémoire conservée. Certains moments sont réglés sans intervention, certaines données restent locales, des usages sont désactivés. Leur sécurité et leur intimité se discutent dans les choix de la famille comme dans ceux de l’école. Une voix agréable ne dispense pas de savoir à qui l’on confie ces traces.

Valentine travaille aussi avec des enfants dont les besoins d’accompagnement sont très différents. Les outils peuvent réduire des obstacles, faciliter une communication, adapter le rythme. Aucun portrait unique de l’enfant autiste ne suffit à préparer ce travail. Elle regarde une personne, dans une situation, avec sa famille et les professionnels concernés. La technologie l’aide ; elle ne transforme pas chaque décision éducative en résultat automatique.

Je lui demande si elle n’est pas trop fatiguée. Elle me répond qu’elle a passé la semaine avec une classe et qu’elle termine maintenant la journée en réglant un conflit autour d’une boîte. Je reconnais le regard qu’elle me lance : il contient assez d’affection pour que je puisse rire, assez de vérité pour que je l’aide à rassembler les affaires.

Les enfants remettent leurs chaussures. Avant de partir, mon petit-fils dit à sa montre qu’elle pourra lui montrer les autres solutions dans la voiture. Il a organisé sa soirée. Sa mère l’appelle, sa sœur a déjà ouvert la porte, et je les regarde descendre ensemble.