Chapitre 12 / 29
Charlotte et les pages qu’on tourne
Partie III — Ce que nous apprenons encore
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Charlotte a disposé six chaises près de la fenêtre. Elle en recule une, regarde l’ensemble, puis la remet à sa place. Nous sommes le mercredi 22 octobre. Ma petite-fille aperçoit sa tante et accélère ; Charlotte lui tend la main avant qu’elle atteigne la première chaise.
— Doucement. J’ai déjà changé cette table trois fois de place.
Mon petit-fils s’arrête devant un livre à la couverture verte. Un signet dépasse du haut. Il demande si quelqu’un a oublié de le terminer.
— C’est moi, dit Charlotte. Je cherche où m’arrêter pour avoir envie de lire la suite.
— Tu pourrais demander la fin.
Elle lui montre les dernières pages. Elle les a, la fin. Ce qu’elle voudrait, c’est lire cette histoire avec quelques personnes, s’interrompre, puis les retrouver pour continuer. Elle regarde les six chaises comme si elles pouvaient déjà lui donner un avis.
Charlotte est ma deuxième fille. Elle a trente-trois ans et travaille dans cette bibliothèque valaisanne après avoir exercé à Paris. En 2029, elle nous avait rejoints avec des cartons de livres dont je m’étais gentiment moqué, compte tenu de son métier. Depuis, elle avait trouvé une équipe, appris les habitudes d’un autre public et pris sa place ici. Elle garde de ses premières années parisiennes une façon de demander à plusieurs personnes d’attendre qui donne à chacune l’impression qu’elle sera la prochaine.
Un adolescent l’appelle depuis une table. Il lui montre une réponse obtenue ailleurs. Charlotte nous fait signe de regarder les rayons pendant qu’elle le rejoint.
— Tu cherchais quoi au départ ?
Il explique. Elle lui demande d’afficher la question, puis les sources. L’outil de la bibliothèque rapproche les documents et retrouve le passage qu’ils veulent comparer. L’adolescent penche la tête vers l’écran. Charlotte lui laisse la place devant les commandes ; elle doit revenir deux fois sur une consigne, attend qu’il termine et lui demande ce qu’il pense garder de ce qu’ils viennent de trouver.
Je cherche un livre pour la petite. Elle en veut un que son frère tient déjà contre lui, trop grand pour ses bras, et tous deux finissent par venir déposer leur désaccord devant Charlotte. Elle tire un deuxième ouvrage d’un rayon et le pose près du premier. La petite le réclame aussitôt.
Nous nous installons. Mon petit-fils tourne deux pages, revient à la première et me demande pourquoi l’histoire commence aussi loin de ce qui l’intéresse. Charlotte reconnaît le livre. Carole le lui avait conseillé pour les enfants.
— Va jusqu’au bas de celle-ci, propose-t-elle. Après, tu me dis.
Elle suit la ligne du doigt sans lire à sa place. Il reprend. Sa sœur se penche pour regarder le personnage près d’une porte ; elle veut savoir s’il entre. Le texte tarde à le dire. Son frère s’agace de ce détour, continue pourtant, puis rapproche le livre lorsque je tente de regarder par-dessus son épaule.
Sur la table, l’écran de Charlotte annonce le début de sa prochaine permanence. Elle vérifie les deux personnes attendues et décale la préparation d’un atelier. Je lui demande où elle trouverait les heures pour sa lecture suivie.
— C’est ce que j’essaie d’obtenir.
— Les outils ne vous en ont pas libéré ?
Elle me montre le planning. Le catalogage et une grande partie du classement se font désormais sans que l’équipe reprenne chaque notice. Les recommandations simples arrivent directement aux lecteurs. Les recherches, les traductions, les rapprochements entre ouvrages ont gagné une ampleur qu’elle n’aurait pas imaginée en débutant. Elle agrandit ensuite la colonne des permanences : les effectifs, eux, ont diminué. Les heures disponibles ont déjà reçu d’autres usages.
Un nom vient de disparaître de son prochain rendez-vous. Charlotte lit le motif, propose une autre date à la personne, puis reprend notre conversation au milieu de ma phrase.
— Je peux préparer une séance, dit-elle. Pour plusieurs, il me faut un créneau et l’accord de ma responsable. Je voudrais essayer avant de demander toute une série.
Elle pourrait commencer dans la salle de l’ancienne colonie, si l’essai envisagé avant les travaux se confirme. Je lui réponds trop vite que nous comptons justement sur elle.
— Tu comptes sur quelle heure de ma semaine ?
Je regarde la colonne qu’elle vient de me montrer. Elle ajoute qu’une convention avec son employeur devra fixer sa présence et son financement. J’allais déjà lui suggérer de venir un peu avant pour préparer ; je lui demande combien de temps cela représenterait. Elle rapproche le planning de nous et ouvre une plage de travail encore vide.
Au fond, un homme est assis sans rien prendre. Je l’ai déjà vu ici. Il regarde le passage, ouvre parfois un journal, reste au chaud. Charlotte passe près de lui pour ramasser un ouvrage et lui parle de la lecture qu’elle prépare. Il veut savoir s’il faudra s’inscrire. Elle lui répond qu’elle le préviendra quand elle aura un lieu et une heure. Il demande surtout si l’on pourra partir avant la fin.
— Oui, bien sûr.
Revenue près de moi, elle feuillette son roman jusqu’au signet.
— Moi, j’aimerais qu’il ait envie de revenir.
Je m’apprête à lui dire qu’il reviendra. Elle sait aussi bien que moi ce que vaudrait cette promesse. Je prends le livre. Il est récent, imprimé dans une édition ordinaire, avec un petit défaut au coin de la couverture. Je lui demande si le papier a fini par devenir un luxe.
— Celui-là, non. D’autres éditions, oui. Tu peux lire le texte chez toi pour très peu et vouloir quand même emprunter ce volume. Ou préférer l’écran.
Elle me raconte un lecteur qui change de support au milieu d’un ouvrage. Les ressources, les locaux et les horaires de la bibliothèque restent financés par la collectivité. Chaque fois qu’elle demande une nouvelle activité, il faut lui trouver une place dans ce budget. Elle referme le roman et glisse le signet une page plus loin.
Les enfants ont choisi leurs livres. Le plus grand réclame de porter le sien, puis me le confie en arrivant au comptoir pour pouvoir montrer quelque chose à sa sœur. Charlotte enregistre les prêts et nous demande quand nous reviendrons manger ensemble. Je propose une date. Elle travaille ce soir-là. Nous en cherchons une autre pendant que la petite appuie son menton sur le bord du comptoir.
À la porte, mon petit-fils se retourne.
— Et ton histoire verte, tu vas la changer si les gens ne reviennent pas ?
Charlotte garde un instant le livre contre elle.
— Je vais déjà leur lire le début.
Dehors, nous nous asseyons. La lumière tombe sur les pages ouvertes. Ma petite-fille rapproche son livre de celui de son frère jusqu’à recouvrir un coin de son image. Il le repousse du coude. Elle attend qu’il se remette à lire, puis recommence.