Chapitre 12 / 30
Charlotte et les pages qu’on tourne
Partie III — Ce que nous apprenons encore
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Charlotte veut lire un roman à voix haute à un petit groupe, en plusieurs rendez-vous. Aujourd’hui, elle essaie de disposer six chaises près de la fenêtre de la bibliothèque. Elle en recule une, s’assied, vérifie que tout le monde pourrait la voir. Son livre à couverture verte attend sur la table.
Nous sommes le mercredi 22 octobre. Ma petite-fille aperçoit sa tante et accélère. Charlotte lui tend la main avant qu’elle atteigne la première chaise.
— Doucement, j’ai déjà changé la table trois fois.
Charlotte est ma deuxième fille. Elle a trente-trois ans. Bibliothécaire à Paris avant de nous rejoindre en Valais en 2029, elle est arrivée avec des cartons de livres dont je me suis gentiment moqué, compte tenu de son métier. Depuis, elle a trouvé une équipe et pris ses habitudes auprès d’un autre public. Elle sait demander à plusieurs personnes d’attendre en donnant à chacune l’impression qu’elle sera la prochaine.
Mon petit-fils remarque le signet dans le roman.
— Tu n’as pas fini ?
— Si. Je cherche où arrêter la première séance. Pour que les gens aient envie de revenir écouter la suite.
— Ils peuvent la demander à leur montre.
— Oui. Ou lire le livre chez eux.
Il attend une objection. Charlotte ouvre le roman, retrouve une phrase et me la lit. Elle hésite entre deux endroits pour s’arrêter. Le premier lui plaît davantage, mais il faudrait lire trop longtemps. Elle glisse le signet au second.
Je lui demande quand elle commencera.
— Je ne sais pas encore. Il faut que j’obtienne les heures.
Sur son écran, elle ouvre le planning de la bibliothèque. Le catalogage, le classement et les recherches simples prennent une fraction du temps nécessaire à ses débuts. L’IA prépare les notices, rapproche les ouvrages, aide les lecteurs à trouver ce qu’ils cherchent. Je lui demande si ce temps gagné ne permet pas justement d’organiser sa lecture.
— Il a déjà été repris ailleurs. Regarde combien nous sommes sur les permanences.
L’équipe a diminué. Les outils ont absorbé une partie du travail ; celles qui restent couvrent les horaires d’accueil et les demandes qui leur arrivent. Sur le planning, chaque heure a déjà une destination.
— Il faut préparer les passages, prévenir les gens, installer, ranger. Et recommencer la semaine suivante. Je voudrais essayer une séance avant de demander toute une série.
Je m’entends lui dire qu’elle pourrait commencer un peu en dehors de ses horaires. Une fois, pour montrer que cela fonctionne. Elle me regarde.
— Tu comptes sur quelle heure de ma semaine ?
J’allais lui proposer du travail gratuit avec l’assurance de quelqu’un qui n’aurait pas à le faire. Je lui demande combien de temps il lui faudrait. Elle rapproche le planning, puis une note où elle a commencé à compter. Pour organiser la lecture ailleurs, avec un partenaire, il faudrait aussi convenir avec son employeur des heures et de leur financement. Pour l’instant, elle n’a ni créneau ni lieu confirmé.
Une alerte annonce sa prochaine permanence. Un rendez-vous vient d’être annulé. Elle propose une autre date à la personne, puis revient à son livre. Le trou dans l’agenda vient déjà de se remplir.
Je cherche un ouvrage pour la petite. Elle veut celui que son frère tient contre lui, trop grand pour ses bras. Tous deux déposent leur désaccord devant Charlotte. Elle sort un deuxième livre d’un rayon ; la petite le réclame aussitôt.
Nous nous installons. Mon petit-fils tourne deux pages, revient à la première. Pourquoi l’histoire commence-t-elle aussi loin de ce qui l’intéresse ? Charlotte reconnaît le livre que Carole lui a conseillé pour les enfants.
— Va jusqu’au bas de celle-ci. Après, tu me dis.
Elle suit la ligne du doigt sans lire à sa place. Il reprend. Sa sœur veut savoir si le personnage va entrer par la porte. Le texte tarde à le dire. Son frère s’agace, continue pourtant, puis rapproche le livre lorsque je regarde par-dessus son épaule.
Au fond, un homme est assis sans rien prendre. Je l’ai déjà vu ici. Il regarde le passage, ouvre parfois un journal, reste au chaud. Charlotte va ramasser un ouvrage près de lui et lui parle de son idée. Il demande s’il faudra s’inscrire. Elle le préviendra dès qu’elle aura une date.
— Et on pourra partir avant la fin ?
— Oui, bien sûr.
Revenue près de moi, elle reprend son roman.
— Moi, j’aimerais qu’il ait envie de revenir.
Je regarde les six chaises. Il n’est même pas certain qu’elles soient toutes occupées. Charlotte doit pourtant chiffrer ce temps, demander qu’on le lui accorde, avant de savoir si quelqu’un reviendra. Elle note quelque chose dans la marge de son planning.
Les enfants ont choisi leurs livres. Le plus grand réclame de porter le sien, puis me le confie au comptoir pour montrer une image à sa sœur. Charlotte enregistre les prêts et nous demande quand nous reviendrons manger ensemble. Je propose une date. Elle travaille ce soir-là. Nous en cherchons une autre pendant que la petite pose son menton sur le bord du comptoir.
À la porte, mon petit-fils se retourne.
— Et ton histoire verte, tu vas la changer si les gens ne reviennent pas ?
Charlotte garde un instant le livre contre elle.
— Je vais déjà leur lire le début.
Dehors, nous nous asseyons. Ma petite-fille rapproche son livre de celui de son frère jusqu’à recouvrir un coin de son image. Il le repousse du coude. Elle attend qu’il se remette à lire, puis recommence.