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Les temps Valaisans
Ceux qui restent

Chapitre 13 / 29

Maxence et le client disparu

Partie III — Ce que nous apprenons encore

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Le vendredi soir, Maxence revient dîner avec nous. Cette fois, il a demandé à garder la table libre quelques minutes. Il dépose le boîtier aperçu deux semaines plus tôt, un appareil guère plus grand qu’un livre de poche, puis branche un petit robot de démonstration. Les enfants de Valentine sont là pour le repas. Ils s’installent aussitôt près de leur oncle. Carole s’approche aussi : depuis la dernière réorganisation des placards par notre maison, les projets de Maxence l’intéressent de très près.

Mon fils commence par nous parler d’un client qui ne lui achète plus rien. Il ne l’a pas perdu au profit d’un autre développeur. L’entreprise réalise désormais elle-même le service pour lequel elle l’appelait. Son assistant prépare le code, l’éprouve, le met en place et surveille le fonctionnement. Elle reste contente du travail passé de Maxence. Elle n’en a simplement plus besoin sous cette forme.

À 42, à Paris, il a appris à chercher, à construire et à travailler avec les autres. Sa spécialisation en cybersécurité lui a donné accès à un domaine dont les besoins semblaient devoir grandir avec chaque nouvel appareil connecté. Ils ont grandi. Mais les outils de protection ont progressé avec ceux des attaquants. Un risque supplémentaire ne crée plus nécessairement une heure de travail à facturer.

Lorsqu’il était venu vivre en Valais, ses assistants lui avaient permis d’accepter des projets qu’il n’aurait pas pu mener seul auparavant. Il avait produit davantage, gagné de nouveaux clients, découvert le plaisir d’une compétence élargie. Puis les clients avaient intégré ces gains à leurs attentes. Ce qui se faisait plus vite devait aussi coûter moins cher. Il avait compensé un temps avec plus de missions, jusqu’à ce que certaines cessent d’être achetées.

Je lui avais conseillé de monter en gamme. Il m’avait demandé vers quoi. J’avais cité les architectures complexes, les engagements de continuité, la responsabilité auprès d’entreprises qui voulaient un interlocuteur. Il avait exploré ces pistes et rencontré des développeurs auxquels on avait conseillé exactement la même chose. Ils se disputaient les mêmes places.

L’idée du boîtier lui était venue en intervenant dans des logements équipés de robots, de capteurs et de systèmes de soins. Les habitants savaient demander à leur maison de préparer un repas. Ils savaient beaucoup moins facilement répondre à une question élémentaire : qui, en dehors d’eux, avait encore le droit de donner un ordre à leurs appareils ? L’installateur, le fabricant, un service d’entretien, une application ancienne, parfois un accès que personne n’avait pensé à fermer.

Le produit qu’il développe permet de voir ces permissions au même endroit et d’en limiter certaines. Le petit boîtier fait fonctionner localement une partie de la surveillance. Lorsqu’une demande inhabituelle arrive, il peut la bloquer selon les règles convenues, puis expliquer ce qu’il a fait. Il ne commande pas toute la maison. Il garde certaines portes entre la maison et les services extérieurs, avec une manière simple de reprendre la main.

Maxence lance son essai. Le robot doit ramener un objet d’un bout à l’autre de la table. Il l’a déjà fait deux fois lorsque mon fils simule, depuis son système de test, un ordre venant d’un accès d’entretien : transmettre les images de la pièce. Rien ne quitte la démonstration. Une lumière change sur le boîtier et un message indique que cet accès n’a pas le droit de demander des images.

Mon petit-fils s’attendait à voir le robot s’arrêter. Il continue pourtant son trajet. Maxence lui montre la différence : transporter l’objet est une tâche autorisée ; envoyer ce que voit la caméra en est une autre. On peut refuser la seconde sans renverser le dîner pour interrompre la première.

Carole demande qui avait décidé que l’accès d’entretien ne pouvait pas recevoir les images. Maxence lui montre la règle choisie avant l’essai. C’est à cet endroit qu’il attend encore un travail avec les occupants. Les systèmes proposent des réglages ; les habitants doivent pouvoir comprendre ce qu’ils autorisent, et disposer d’un professionnel s’ils ne veulent pas tout examiner seuls.

Le produit viserait d’abord les petits établissements et les logements dont les appareils viennent de plusieurs fabricants : une pension, un cabinet, une famille qui aide un parent âgé à rester chez lui. Le matériel serait vendu ou loué au prix nécessaire pour l’installer. Un abonnement paierait les mises à jour et le support. Des partenaires pourraient assurer les visites. Maxence veut conserver des droits sur son produit pour ne pas dépendre uniquement des heures qu’il peut vendre lui-même.

Je comprends enfin ce qu’il essaie de construire. Il ne nous montre pas un petit morceau de technologie en espérant que nous devinerons son entreprise. Il nous montre une maison dans laquelle on sait à qui l’on a donné une clé, et un service pour continuer à le savoir lorsque les appareils changent.

Maxence a regardé les offres concurrentes. Les fabricants ajoutent déjà des protections à leurs équipements. D’autres entreprises peuvent proposer une fonction comparable. Des outils ouverts permettent aux plus compétents de construire leur propre installation. Le boîtier de Maxence doit donc offrir un avantage qui se vérifie : moins de difficultés à réunir les appareils, des accès plus clairs, une continuité que les utilisateurs comprennent, une aide disponible quand quelque chose bloque.

Carole lui demande ce qui se passerait si le système refusait une demande utile du robot de Jeanne. C’est précisément le cas qu’il ne veut pas traiter comme une alarme domestique ordinaire. Les fonctions essentielles de soins ne seraient pas coupées par une simple règle générale. Elles demanderaient un cadre validé avec les professionnels concernés et des relais définis. Sa première version s’adresse à des usages plus limités. Il préfère commencer par ce qu’il peut réellement assurer.

J’aime sa réponse. J’aurais peut-être, à son âge, eu envie de promettre trop vite que nous étendrions le produit ensuite. Lui voit déjà le travail d’entretien, les incidents, les clients à rappeler. Il a appris que l’IA raccourcit formidablement la construction d’un prototype sans raccourcir dans la même proportion la durée pendant laquelle quelqu’un devra répondre de son fonctionnement.

Son revenu de base lui donne une marge pour développer. Son appartement dans la vallée maintient ses charges à un niveau supportable. Nous pouvons l’encourager sans avoir à prétendre que son avenir est assuré. Il lui faut encore des essais, des utilisateurs prêts à payer et assez de temps pour corriger ce qui ne se voit pas dans notre démonstration de salon.

Je lui demande si nous pourrions tester une version limitée à la maison. Il accepte, à condition de convenir de ce qu’elle couvre et de ne pas l’appeler à chaque passage pour ajouter une fonction. Carole me regarde. Je connais cette expression : l’idée lui plaît, mais la condition est manifestement pour moi.

Pour la colonie, il pourrait aider à réfléchir aux accès. La future coopérative devrait ensuite consulter des prestataires et choisir un contrat.

— Tu peux dire que j’en parlerai avec eux, précise-t-il. Pour la suite, il faudra une offre, comme les autres.

Il tient aussi à pouvoir venir un jour boire un café dans la salle sans que tous les appareils en panne lui soient apportés sur la table.

Les petits réclament un dernier essai. Ils veulent décider eux-mêmes d’une permission, puis voir ce qui se passe si on la retire. Maxence les aide. Le robot s’immobilise au bon endroit et ma petite-fille applaudit comme s’il venait de réaliser son exploit le plus difficile.

Nous rangeons pour dîner. Maxence referme le couvercle. Mon petit-fils suit le mouvement de ses doigts, puis vérifie si l’appareil fonctionne toujours. Son oncle le laisse terminer son essai.

— Après, tu me passes les couverts ?