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Les temps Valaisans
Ceux qui restent

Chapitre 10 / 29

Devant la glace

Partie III — Ce que nous apprenons encore

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Le lendemain matin, je me regarde dans le miroir de la salle de sport et je pense à mes ancêtres. La pensée arrive au mauvais moment : j’ai encore quelques répétitions à faire et je préférerais en tirer une raison d’arrêter. Face à moi, un homme de soixante-deux ans soulève une charge qu’il a choisie, la repose, puis la reprend sans que rien soit transporté d’un endroit utile à un autre. Il a payé pour venir ici. Je ne suis pas certain de savoir expliquer cela à quelqu’un qui avait passé sa journée à travailler dans les champs.

Autour de Haute-Nendaz, des générations ont porté du bois, du foin, des récoltes et tout ce que la pente empêchait de déplacer facilement. Le travail faisait entrer l’effort dans le corps sans demander son avis. À la fin de la journée, il fallait manger, se restaurer, dormir assez pour recommencer. Que des descendants viennent s’enfermer dans une pièce pour courir sur place ou soulever des poids leur aurait sans doute paru une organisation assez mystérieuse de l’existence.

Je ne regrette pas leur fatigue. J’apprécie de pouvoir choisir la mienne, de m’arrêter si j’en ai besoin, de rentrer sans devoir encore porter une charge pour que la maison fonctionne. Ce privilège me paraît plus net lorsque je le regarde depuis leur vie. Le tapis qui défile sous les pieds n’a rien d’un progrès ou d’une absurdité en soi. Il répond à un manque que d’autres journées ont créé.

Je suis venu tôt, avant un rendez-vous à distance. J’aurais pu avancer un dossier pendant cette heure. J’ai choisi de venir bouger, avec l’expérience de quelqu’un qui sait combien il est facile de remettre cela au lendemain. Mon métier sollicite encore mon attention, mes décisions et une part de mes inquiétudes. Il sollicite beaucoup moins mes jambes. Le trajet jusqu’à la salle ne suffit pas à compenser les heures assises que les machines ont rendues si commodes.

En quittant les vestiaires, je remarque l’affiche d’un atelier de raisonnement organisé dans une salle voisine. On y propose des problèmes à résoudre, des constructions, des lectures et des débats. Certains exercices se font sans assistance pendant un temps choisi, puis avec les outils pour comparer les démarches. Il n’y a rien à gagner sinon ce qui se passe pendant qu’on cherche et, parfois, le plaisir de revenir la semaine suivante.

En 2026, l’idée m’aurait semblé curieuse. Mes journées étaient pleines de charge mentale. Je prenais des décisions, répondais à des sollicitations, reprenais des problèmes que d’autres n’avaient pas pu finir. Je cherchais plutôt des moments où mon esprit pourrait cesser de travailler. M’inscrire dans une salle pour le remettre à l’effort ne figurait pas parmi mes projets de qualité de vie.

Les années suivantes avaient modifié la nature de cette fatigue. Les outils savaient préparer, organiser et proposer. Je pouvais encore avoir beaucoup de décisions à prendre tout en passant moins de temps à construire moi-même certains raisonnements. Hors du travail, la maison anticipait une partie des besoins. Des systèmes suggéraient une activité, un trajet, un choix, et je m’habituais à commencer par leur réponse.

Ce confort n’interdisait pas de lire, de bricoler ou de se poser des questions. Il rendait seulement l’effort moins nécessaire dans de nombreuses situations. Certains recherchaient donc volontairement des occasions de le faire, de la même manière que je venais ici soulever un poids sans avoir besoin de déplacer un sac de farine. D’autres les trouvaient dans leurs activités ordinaires, leurs engagements ou leurs jeux. Une inscription n’était pas le passage obligé vers une vie intellectuelle.

J’ai essayé une séance. On nous avait donné un ensemble d’indices pour reconstituer une situation. J’avais reconnu assez vite ce que je pensais être la solution et m’étais mis à défendre mon idée. Une participante m’avait demandé où je plaçais un détail qui ne cadrait pas avec elle. J’avais répondu trop longuement, signe assez fiable que je cherchais à contourner une difficulté. Le groupe avait ri, avec moi, et nous avions recommencé.

Je m’étais bien amusé. J’avais aussi retrouvé une contrariété que les assistants savent parfois nous épargner : devoir rester un moment avec une hypothèse qui échoue. Le dispositif n’avait pas de vertu médicale promise. Il offrait un lieu, du temps, des partenaires et une règle commune. Cela me suffisait pour y trouver un intérêt.

Carole a accueilli mon récit avec intérêt. Elle comprenait très bien le plaisir de la séance ; ce qui l’inquiétait était le besoin de réserver un créneau pour une difficulté que la vie ordinaire nous offrait auparavant en abondance. Si nous donnions toujours la recherche à une machine, comment saurions-nous encore ce qui nous manquait ? Je lui ai répondu que l’on pouvait apprendre beaucoup plus avec ces outils, explorer une science, construire un objet, reprendre des études. L’IA n’était pas un remède à la paresse : elle donnait des moyens nouveaux à la curiosité.

Elle en convenait. Elle ajoutait simplement que la curiosité ne se conservait pas toute seule dans une vie où tout arrivait avant la question. J’avais commencé une réponse, puis repensé au nombre de fois où j’avais accepté une suggestion sans regarder les autres possibilités. Nous avions fini par parler des enfants, des moments où intervenir et de ceux où laisser la recherche durer. Je n’avais pas renoncé à mon enthousiasme. Il avait trouvé une tâche plus précise.

Le coût des séances avait immédiatement ouvert une autre question. Si ces lieux devenaient utiles à des personnes qui avaient perdu une partie de leur travail et de leurs revenus, les réserver à ceux qui pouvaient facilement payer reproduirait une différence de plus. Les bibliothèques, les associations et les espaces publics pouvaient aussi offrir ces occasions. Le projet de l’ancienne colonie m’intéressait notamment pour cela, à condition que le mot accessible corresponde à des horaires, à un accueil et à un financement réels.

Je rentre chez moi à temps pour mon rendez-vous. Mon écran s’allume lorsque je m’assieds, avec le dossier laissé ouvert avant de partir. Je lui demande de patienter encore quelques secondes et bois un verre d’eau en regardant la vallée.

Le dimanche, j’essaie de raconter aux enfants cette histoire des ancêtres et des salles de sport. Mon petit-fils me demande pourquoi je n’ai pas déplacé des choses vraiment utiles. Il existe, dans la famille, une capacité assez constante à trouver le point faible d’une explication. Je pourrais lui répondre que le poids était adapté, les mouvements choisis, le temps limité. Sa question me plaît davantage que ma défense.

Je lui dis que nous pouvons aussi marcher, aider à un rangement ou construire quelque chose. Il propose immédiatement de tirer jusqu’au salon la boîte dont il a besoin. Je l’aide à la prendre correctement. La boîte bute contre la porte. Nous la reprenons de biais ; il serre les poignées et attend que j’aie dégagé mon côté.

— Maintenant ?