Chapitre 9 / 29
Les frontières du revenu commun
Partie II — Ce que mon travail a changé
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Le jeudi suivant, je retrouve Claire, au café près des Arcades. Nous devons parler de la transformation de l’ancienne colonie avec Samuel, mais il sera en retard. Elle a apporté quelques notes. Je laisse mon écran dans ma poche et commande avant de m’asseoir. Nous avons tous les deux passé assez d’années à commencer une conversation par l’ouverture d’un dossier.
Claire revient sur notre échange au sujet du revenu de base. Elle me demande si j’en parle comme d’un droit universel lorsque je travaille avec des entreprises. Je lui réponds que j’utilise souvent le nom donné au dispositif, puis je comprends où elle veut en venir. Il n’est universel qu’à l’intérieur d’une population définie. Toute la difficulté de cette définition avait rempli une partie de la campagne précédant la votation.
Je suis franco-suisse. Carole avait, elle aussi, acquis la nationalité suisse après notre mariage. Pour nous, la question du droit au revenu de base ne s’était donc pas posée de la même manière que pour certains voisins. Cela comptait dans la facilité avec laquelle je pouvais parler du compromis adopté.
Le compromis adopté couvrait les citoyens suisses résidant dans le pays et les résidents étrangers justifiant de cinq années de cotisation reconnues. Les périodes antérieures à la réforme comptaient. Certaines périodes consacrées au soin ou à l’éducation étaient assimilées pour éviter qu’une interruption familiale rende le droit inaccessible. Une fois les conditions remplies, perdre son emploi ne retirait pas le socle. Les enfants des foyers admissibles étaient couverts par leur propre montant, administré par leurs représentants.
Le débat avait été rude. Les partisans de cette durée voulaient lier le bénéfice d’un fonds commun à une contribution préalable et maintenir l’acceptation politique du dispositif. D’autres y voyaient une différence de traitement lourde, surtout dans un pays qui avait longtemps fait venir des personnes pour travailler. Il avait fallu régler des situations familiales, examiner les engagements internationaux et organiser la transition. La votation avait donné une direction ; elle n’avait pas transformé toutes les difficultés juridiques en questions sans objet.
Je comprenais le besoin d’un périmètre. On ne pouvait pas promettre une ressource déterminée à une population sans jamais discuter de la manière dont cette population serait définie. J’avais également défendu l’idée qu’une arrivée récente ne suffise pas, à elle seule, à ouvrir immédiatement le même droit. Il était plus facile de soutenir la règle dans une réunion que de regarder ses conséquences dans le parcours précis d’une personne.
Claire évoque une ancienne collègue étrangère arrivée trop tard pour avoir acquis les années nécessaires au moment où son emploi avait disparu. Elle avait d’autres protections, selon sa situation ; elle ne se retrouvait pas privée de toute aide. Mais l’accès au socle restait différent. On lui demandait encore de contribuer par le travail dans une économie qui lui proposait de moins en moins de places pour le faire.
Cette contradiction avait nourri les discussions suivantes. Fallait-il reconnaître d’autres contributions ? Que faire des personnes durablement établies, des conjoints, des interruptions imposées et des retours ? Le système avait besoin de règles compréhensibles, mais aussi de recours capables d’examiner les cas que la formule générale traitait mal. L’automatisation rendait le calcul rapide ; elle ne décidait pas seule de ce qui devait compter comme une contribution.
La baisse du besoin de main-d’œuvre avait modifié les admissions professionnelles. Des pays qui recrutaient auparavant pour remplir des postes avaient durci leur accueil économique lorsque les entreprises demandaient moins de travailleurs. On entendait parfois dire que les machines avaient réglé la question migratoire. La phrase confondait plusieurs histoires. Des personnes continuaient de fuir des conflits, des persécutions ou des territoires devenus difficiles à habiter. Des familles cherchaient à se rejoindre. Le besoin de protection n’avait pas disparu avec une offre d’emploi.
La richesse accrue de certains pays vieillissants n’avait pas davantage résolu toutes leurs questions démographiques. Les robots compensaient des manques dans la production et l’aide quotidienne. Ils ne devenaient pas une nouvelle génération de familles. Il fallait encore décider comment financer les services, organiser la vie des personnes âgées et entretenir des lieux où les habitants souhaitaient rester. La Suisse rencontrait une partie de ces questions à sa manière.
Samuel arrive avec son manteau encore ouvert. Il s’excuse, commande quelque chose de chaud et pose sur la table une feuille qui concerne les loyers. Il dirige un hôtel du village et possède séparément quelques appartements, dont celui de Claire. Il participe au projet communal en voisin et en professionnel de l’accueil ; l’ancienne colonie dont nous parlons ne lui appartient pas. Dans le projet, la commune conserverait le bien et en confierait l’usage à une coopérative de logement.
Nous passons d’une frontière nationale à un problème de logement. Le revenu existe, les droits sont acquis, les versements arrivent à date, et l’on peut encore ne pas trouver un endroit où vivre près de ses proches. Une quinzaine de logements semble envisageable dans la colonie. Ce n’est à ce stade qu’un nombre de travail, avec de petites surfaces et des appartements familiaux. L’étude doit dire ce que le bâtiment permet réellement. Samuel a apporté des ordres de grandeur de loyers pour que l’on ne dessine pas des pièces en oubliant ceux qui devront les payer.
Samuel écoute ce que nous disions avant son arrivée. Il connaît les difficultés de recrutement d’autrefois et les changements de ses besoins depuis l’arrivée des machines. Il ne décrit pas sa vie comme celle d’un homme qui n’aurait plus besoin de personne. Les clients continuent d’arriver, les appareils doivent être entretenus, les imprévus existent. Mais certaines heures de manutention, de rangement et de préparation ont nettement diminué. Il paie autrement pour obtenir une partie du service.
Claire lui demande si cette réduction a changé sa manière de regarder les loyers qu’il propose. Il prend le temps de répondre. La baisse qu’il lui a accordée est un engagement réel, mais il a aussi des charges, des financements et d’autres locataires. Je suis heureux qu’ils puissent en parler sans me demander de départager un propriétaire et une ancienne salariée. Ils entretiennent une relation dont les chiffres ne sont qu’une partie, même s’ils en déterminent beaucoup.
En sortant, nous nous arrêtons devant le café où la partie de cartes continue. Quelqu’un nous fait signe d’entrer. Samuel doit retourner à son établissement, Claire rentre chez elle, et j’ai promis à Carole de ne pas prolonger la soirée. Nous aurions aimé rester. Ce soir, aucun de nous ne le peut.