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Les temps Valaisans
Ceux qui restent

Chapitre 8 / 29

La taxe qui avait changé de nom

Partie II — Ce que mon travail a changé

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Maxence arrive ce samedi en fin d’après-midi, avec un sac que les enfants lui prennent presque des mains. Carole prépare le goûter. Elle embrasse Maxence et dégage un coin de table avant que notre petit-fils ait le temps de transformer la table en atelier. Son oncle a apporté un boîtier. Il promet de le montrer plus tard. Pour le moment, une question l’attend depuis la promenade : d’où vient l’argent versé chaque mois à Claire ?

Mon fils a trente-deux ans. Développeur spécialisé en cybersécurité, il a étudié à l’école 42, à Paris. Il voulait depuis longtemps s’installer à Haute-Nendaz. Les prix l’avaient conduit à prendre un logement plus bas dans la vallée, et il venait souvent voir Carole et moi. Il vit près de nous ; la station qu’il aimerait habiter reste encore un peu au-dessus de ses moyens.

Je montre une facture professionnelle. Sous le prix du service figure une contribution que nous appelons toujours la taxe sur les tokens, bien que le nom officiel ait changé. L’enfant lit le montant, puis nous demande s’il faut payer pour faire parler la machine. Je réponds oui, pour ce service-là. Une partie de la somme rejoint la caisse commune, celle qui aide ensuite à verser les revenus.

Il demande aussitôt si la machine de la maison paie elle aussi. Maxence m’adresse le regard de quelqu’un qui reconnaît une bonne question.

Je cherche à expliquer les tokens, ces morceaux de texte que les systèmes utilisent pour traiter les demandes et composer certaines réponses. Mon petit-fils regarde la ligne de facture. Il croit que chaque morceau est une pièce de monnaie et veut savoir combien il en a fait dépenser en demandant les règles de son jeu. Je reprends. Le token sert à compter un usage ; ce n’est pas l’argent qui le paie. Je sens déjà que ma précision ne lui simplifie pas beaucoup les choses.

Maxence prend le relais. Il propose de penser à l’eau : on peut compter ce qui passe dans un tuyau, puis établir une facture. Mais les machines ne travaillent pas toutes de la même manière, et toute leur activité ne passe pas par le même tuyau. Pour expliquer le fonds commun, nous avions choisi un compteur facile à montrer. Le reste de la tuyauterie était devenu beaucoup plus compliqué.

L’enfant fronce les sourcils. Il a compris qu’on peut compter quelque chose sans que cela dise tout ce que l’on reçoit. C’est un début. Nous gardons pour lui cette idée simple : ceux qui gagnent de l’argent et les entreprises contribuent, selon des règles, à ce que chacun puisse vivre. La facture que je lui montre est une de ces contributions. Elle n’est pas la caisse entière.

Sa sœur a terminé de manger. Elle réclame les pièces du boîtier, et son frère oublie volontiers notre démonstration pour la rejoindre sur le tapis. La suite de la conversation se fait entre adultes. Elle mérite d’être racontée, mais je ne vais pas prêter à un enfant la patience d’écouter tout le financement de la Confédération parce que j’ai besoin d’en parler.

J’avais aimé l’idée initiale. À mesure que les entreprises achetaient de l’intelligence, elles alimenteraient un fonds commun. Les machines produisaient une part croissante de la richesse ; leur usage devait contribuer aux revenus de ceux dont le travail était devenu moins nécessaire. Le rapprochement paraissait juste, et l’unité affichée par les fournisseurs offrait une prise commode pour le calcul.

Le compteur additionnait des tokens dont le coût en énergie et la valeur produite variaient considérablement. Il ne comptait pas les emplois remplacés. Une tâche pouvait demander beaucoup de calculs inutiles ; une autre, très rentable, en demander peu. Les images, les vidéos et les robots ne se laissaient pas davantage ranger derrière le seul compteur d’une conversation. La loi avait donc retenu un périmètre de services commerciaux d’IA, avec une contribution sur les factures attribuables aux usages suisses. Le mot token avait survécu dans la discussion ordinaire.

Maxence connaît surtout le trou que cette manière de compter laisse à côté du tuyau. Il utilise des modèles ouverts qu’il fait fonctionner sur ses propres équipements. Il achète du matériel et paie de l’électricité. Il n’achète pas, pour chacun de ces usages, une réponse à une plateforme. Il n’existe donc aucune facture de tokens sur laquelle prélever cette contribution précise.

Un modèle ouvert vendu sous forme de service par un hébergeur peut, lui, entrer dans le périmètre taxé. Le problème ne vient pas du seul caractère open source. Il vient de la transaction que la règle sait saisir. Je défendais l’accès à des outils peu coûteux, la possibilité de les maîtriser localement et une moindre dépendance à quelques entreprises. Ces choix heureux réduisaient justement la portée du compteur sur lequel je comptais pour financer le fonds.

Les grands groupes ont appris à organiser leurs usages en conséquence. Des consultants en frugalité des calculs examinaient ce qui pouvait être réutilisé, traité par un petit modèle ou exécuté en interne. Certains économisaient réellement de l’énergie et de l’argent. D’autres cherchaient surtout à déplacer la dépense vers une catégorie moins taxée. Une petite entreprise avec son abonnement standard ne pouvait pas toujours s’offrir ce travail d’optimisation.

De nouveaux métiers étaient nés autour de cette différence. Des humains, augmentés par des outils spécialisés, rapprochaient les contrats, les règles fiscales et les architectures techniques. Ils étaient payés pour mettre de l’ordre dans ce que l’IA avait rendu possible, et parfois dans ce que le législateur avait laissé ouvert. Leurs propres outils commençaient déjà à réduire le temps nécessaire à certaines missions.

La baisse des prix rendait le financement encore moins stable. Une contribution proportionnelle à la facture pouvait rapporter moins pendant que les usages se multipliaient. Et taxer toujours davantage la même petite assiette encourageait précisément les acteurs les mieux équipés à s’en éloigner. Le revenu de base avait donc été lancé avec plusieurs ressources ; les années suivantes avaient accru la place des bénéfices, des revenus du capital et des autres recettes votées.

La Confédération garantissait le versement prévu aux ménages. Une réserve absorbait certains écarts temporaires. Si une recette s’affaiblissait durablement, il fallait trouver comment la remplacer. L’existence du fonds ne créait pas l’argent qui lui manquait. J’avais appris à regarder ces décisions avec moins d’impatience que lorsqu’une formule séduisante me semblait les avoir toutes résolues.

Mon petit-fils revient avec une autre question. Il a trouvé dans un tiroir une pièce conservée avec quelques vieux objets. Il me demande si l’on pouvait payer avec cela.

Je lui montre la valeur, puis le poids dans la main. Il fallait avoir les pièces ou les billets sur soi, les donner à la personne qui vendait, attendre parfois qu’elle rende la différence. Les adultes se retrouvaient devant une caisse avec une poche pleine de monnaie et pas toujours la somme facile à former. Les enfants étalent leurs pièces pour essayer. Je leur donne le prix imaginaire d’un pain ; ils cherchent ensemble.

En Suisse, les paiements par téléphone, TWINT en particulier, avaient préparé nos habitudes bien avant la réforme que nous avions fini par adopter dans les années 2030. Nous nous étions éloignés des billets sans prendre chaque jour une décision sur l’avenir de la monnaie. Le franc numérique public les avait ensuite remplacés dans notre vie courante. Cela restait un franc, émis sous l’autorité monétaire suisse, pas un bitcoin dont nous aurions attendu que le cours paie le dîner. Les comptes des banques continuaient d’exister. Des dispositifs simples permettaient aussi de payer sans disposer du dernier appareil à la mode.

Carole prend une pièce sur la table. Elle demande aux enfants qui sait à qui elle la donne si elle la passe maintenant à leur grand-père. Ceux qui regardent, répond le plus grand. Avec un paiement numérique, la question de savoir qui peut retrouver la trace devient moins visible. Les règles de confidentialité et les paiements limités hors connexion avaient occupé une bonne partie du débat. La disparition d’un objet facile à perdre avait aussi demandé de protéger quelque chose que nous n’avions pas toujours remarqué : la possibilité d’un petit échange qui ne raconte pas toute notre journée.

Je fais semblant d’acheter un morceau de pain à ma petite-fille. Elle conserve la monnaie et le pain, puis nous annonce que sa boutique ferme. Nous renonçons à corriger immédiatement tous les défauts de son modèle économique. Maxence dégage un coin de table pour son appareil. Nous en reparlerons une autre fois, avec un essai complet. Ce soir, les enfants ont surtout envie d’ouvrir le couvercle.