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Les temps Valaisans
Ceux qui restent

Chapitre 7 / 29

Le mois qui recommence

Partie II — Ce que mon travail a changé

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Le samedi suivant, la question de mon petit-fils revient pendant une autre promenade : pourquoi donne-t-on un revenu de base aux personnes qui gagnent déjà un salaire ? Il n’a pas oublié Claire. Dans son esprit, elle reçoit de l’argent parce que son travail a disparu. Il lui semble donc étrange que je touche moi aussi cette somme alors que je continue à facturer des missions.

Pour l’instant, nous nous sommes assis près du parking de la plaine des Écluses. Carole nous a rejoints. Les enfants terminent quelque chose à manger, et je consulte un message que mon assurance vient d’envoyer. Elle sait où mon véhicule est garé. Une cellule orageuse risque de faire passer de la grêle au-dessus du secteur ; l’alerte propose de le mettre à l’abri et rappelle la condition de prise en charge prévue par mon contrat.

L’écran indique une fenêtre d’arrivée qui se resserre à mesure que les observations remontent. Dans l’estimation la plus récente, les premières chutes pourraient atteindre le parking dans vingt-trois minutes. Quelques minutes plus tard, le chiffre change. La précision affichée à la minute a toujours quelque chose de saisissant. Il faut encore regarder l’intervalle d’incertitude à côté, que l’œil trouve beaucoup moins intéressant.

Autour de nous, plusieurs voitures s’éveillent presque ensemble. Les rétroviseurs se déploient, des feux s’allument, puis les véhicules quittent leur place les uns après les autres. Leurs systèmes ont reçu l’alerte, demandé un emplacement couvert et calculé le trajet. De notre banc, on dirait le début discret d’un départ collectif dont personne n’aurait annoncé l’heure. Mon petit-fils se lève pour mieux voir. Il voudrait savoir où elles vont et si elles savent toutes qu’il va pleuvoir.

Elles cherchent surtout où cela tombera le moins sur leur carrosserie. Les accès aux abris se coordonnent, mais les places restent limitées. Certaines voitures attendent qu’une possibilité se libère, d’autres gagnent un secteur moins exposé. Une intelligence capable de prévoir un orage ne fait pas apparaître un toit sur chaque place de parc. La course est silencieuse ; elle demeure une course à un espace rare.

Des propriétaires arrivent à leur tour pour les véhicules qui ne peuvent pas se déplacer seuls. L’un traverse le parking avec un sac encore à la main. Une femme installe rapidement ses affaires, revient pour un objet oublié, puis démarre. Il y a des voitures électriques parmi celles qu’on doit conduire, et des motorisations différentes parmi celles qui se débrouillent seules. Les enfants le savent mieux que moi : ce qui compte ici est le système de conduite, pas ce que le moteur consomme.

Ma voiture a confirmé une mise à l’abri et le coût de la place. Il me reste à accepter. Je le fais, avec le sentiment un peu agaçant qu’un contrat vient de décider de quelques minutes de ma journée. Si j’ignorais une alerte reçue assez tôt alors qu’une protection raisonnablement accessible m’est proposée, mon assurance pourrait réduire son remboursement. J’ouvre la clause : elle prévoit les cas où l’on ne peut pas agir et ceux où aucune protection raisonnable n’est accessible. Il m’a fallu quitter l’alerte pour trouver ces conditions.

Carole observe ceux qui reviennent en hâte. Elle ne conteste pas l’intérêt de protéger les voitures. Elle me demande si tous ont une place où aller. Nous avons accepté la géolocalisation et des obligations de prévention en échange de primes devenues beaucoup plus faibles. Les dommages évités sont réels. La surveillance aussi. Une alerte identique n’arrive pas dans des vies disposant des mêmes moyens pour y répondre.

Je raconte aux enfants le bulletin météo que nous attendions après le téléjournal. Il donnait une idée des prochains jours, avec des nuages et des soleils assez grands pour contenir beaucoup de différences locales. On se trompait aussi dans le souvenir que l’on gardait de la prévision. Les outils de 2026 étaient déjà bien plus précis que ceux de mon enfance, et l’IA commençait à améliorer certaines alertes. Rien de cela ne ressemblait encore à ce message qui discutait d’une minute et de ma place de parking.

En 2036, nous organisons davantage de choses avec une perspective à un mois. De loin, les modèles nous donnent des tendances et des risques ; à l’approche de la date, ils les resserrent. Pour les agriculteurs, les viticulteurs et les équipes de chantier, le gain est immense : choisir une intervention, protéger une récolte, éviter de lever une pièce au mauvais moment. Nous n’avons pas obtenu un mois de météo certaine. Nous avons appris beaucoup plus tôt ce qu’il serait utile de préparer, puis beaucoup plus précisément quand agir.

Nous décidons de rentrer par les Arcades, où nous pourrons attendre si la pluie arrive. Les enfants suivent encore le dernier véhicule du regard. Mon petit-fils me demande si c’était Claire qui envoyait autrefois les messages de l’assurance. Pas elle personnellement, lui dis-je, mais des personnes travaillaient à organiser ces services, à traiter leurs conséquences et à répondre aux clients. La facilité que nous venons d’apprécier retrouve ainsi, sans que je l’aie cherchée, le visage de notre voisine.

Nous nous arrêtons devant une vitrine. Je lui explique que le droit a été conçu pour accompagner la personne, qu’elle travaille ou non. Si elle gagne un revenu professionnel, il s’ajoute au socle ; elle paie ensuite des impôts selon sa situation. Certaines aides diminuent quand ses ressources augmentent. Le montant qui entre sur un compte ne suffit donc pas à dire qui bénéficie finalement de combien. Mais il n’est plus nécessaire de perdre son emploi pour acquérir le droit à ce premier versement.

Il voudrait savoir si travailler permet encore d’avoir davantage d’argent. Oui, dans les situations que nous avons cherché à construire, un revenu supplémentaire laisse un gain disponible. Le socle évite de commencer chaque mois à zéro. Il ne transforme pas toutes les vies en vies égales, et il n’a jamais suffi à payer n’importe quel logement dans n’importe quel lieu.

Je me souviens des années qui ont précédé son adoption. En Suisse, une initiative pour un revenu de base inconditionnel avait été rejetée en 2016. Lorsque l’idée était revenue avec la transformation du travail, elle portait le même nom mais arrivait dans des circonstances différentes. Des salariés qui avaient appris les outils perdaient leur poste. Des personnes plus jeunes ne trouvaient pas de première place. Les dispositifs existants avaient été conçus pour accompagner des accidents ou des transitions ; une partie des transitions durait sans déboucher sur un nouvel emploi.

Il y avait aussi une contradiction de plus en plus visible dans les comptes des entreprises. Nous savions produire davantage avec moins de travail. Nous pouvions faire baisser des coûts, améliorer des services et multiplier des biens dont le prix devenait très faible. Il fallait encore que les personnes à qui nous voulions les vendre disposent de ressources. Un client privé de revenu ne se transforme pas en acheteur parce que la productivité a augmenté.

J’avais beaucoup utilisé cet argument. Je restais attaché à l’économie de marché, que je considérais, avec ses règles et ses corrections, comme le moins mauvais système dont nous disposions. Il fallait lui permettre de continuer à servir des vies, pas seulement à réduire des coûts. Le revenu de base avait été défendu pour maintenir la demande, mais aussi pour des raisons plus simples : pouvoir habiter, manger, élever des enfants et refuser une situation devenue intenable. Ces raisons comptaient aussi dans la décision politique.

La baisse des prix avait d’abord rendu le problème moins net. Beaucoup d’objets coûtaient moins cher. Les logiciels, les contenus, certaines études et une grande partie des productions répétables avaient vu leurs coûts s’effondrer. Concevoir demandait moins d’heures, fabriquer pouvait mobiliser moins de personnes, transporter et distribuer s’automatisaient. Là où la concurrence était forte, une part des économies finissait dans les prix proposés.

Puis les pertes de revenus avaient également pesé sur la demande. Les clients comparaient davantage, reportaient des achats, réduisaient ce qui pouvait l’être. Cette pression s’ajoutait aux gains de production. Dans notre économie de 2036, une déflation touchait une très large gamme de biens reproductibles, au point qu’un prix stable paraissait parfois une augmentation. L’abondance n’avait cependant pas gagné de la même façon toutes les dépenses.

Le logement restait lié à un emplacement, à un nombre de bâtiments, à des droits et à des choix de construction. Une terrasse bien exposée à Haute-Nendaz ne se copiait pas comme un film. L’énergie, certains matériaux, les réseaux ou des services locaux pouvaient rencontrer leurs propres limites. Des entreprises dominantes conservaient aussi une partie des gains au lieu de les transmettre. Le monde produisait beaucoup d’objets moins chers ; il n’avait pas aboli toutes les raretés.

Le jeudi précédent, Claire m’a montré ses comptes. Elle avait préféré que nous les regardions chez elle, sans les enfants. Je reviens à ce moment pendant que mon petit-fils attend sa réponse devant la vitrine. Je lui ai demandé si les chiffres pouvaient m’aider à comprendre, et elle a accepté. Nous ne commençons pas par une théorie : nous regardons ce qui arrive et ce qui part.

Son revenu de base est de mille huit cents francs par mois. Avant une mission et selon sa situation, un complément lié aux besoins lui apporte quatre cents francs. Deux mille deux cents au total. Avant la baisse de loyer accordée en septembre, ses dépenses et provisions mensuelles atteignaient deux mille cinq cent vingt francs. Le manque était de trois cent vingt francs. Un écran moins cher ou un abonnement de divertissement presque gratuit ne suffisait pas à le combler.

Le loyer passé de mille deux cent cinquante à mille francs lui a rendu deux cent cinquante francs de marge. Il reste encore un déficit de septante francs à dépenses autrement identiques. Certaines missions lui permettent de le dépasser. Pour une prestation de mille francs bruts dans l’exemple que nous regardons, les prélèvements et la baisse du complément laissent six cent vingt francs de gain supplémentaire. Travailler améliore donc sa situation. Encore faut-il qu’une mission soit proposée, qu’elle puisse l’accomplir et que le mois suivant en apporte une autre.

Je comprends mieux, devant ces lignes, pourquoi la stabilité et la suffisance sont deux choses différentes. Le versement régulier a retiré une partie de l’angoisse des échéances. Il n’a pas donné à Claire l’insouciance que certains imaginaient chez les bénéficiaires. Elle n’a pas rempli ses journées de consommations faciles ; elle a continué à regarder le prochain mois.

Le compromis politique s’est construit en plusieurs étapes, avec des essais, des calculs contestés, des organisations professionnelles et des associations qui ne défendaient pas les mêmes priorités. Une votation l’a adopté en 2034 ; les premiers versements ont commencé en janvier 2035. La Confédération portait le socle, les cantons et les communes intervenaient encore dans les compléments et les services. Aucun dispositif mondial n’avait précédé ces décisions. Chaque société avait avancé avec ses institutions et ses ressources, ce qui avait aussi creusé des écarts entre les pays.

Je raconte seulement une partie de cette histoire aux enfants. Ma petite-fille comprend surtout qu’un mois recommence même quand personne ne vous a proposé de travail. Elle regarde les façades autour de nous et me demande si chacun reçoit la même somme dans toutes ces maisons. Je réponds que le socle dépend des règles d’accès, puis que les autres ressources diffèrent beaucoup. Elle aimerait une carte des maisons avec ce qu’il y a sur les comptes. Je lui explique que les gens ont droit à leur vie privée.

Mon petit-fils revient alors à la question que je savais devoir entendre : d’où vient tout cet argent ?

Je lui propose que nous en parlions avec son oncle Maxence, qui doit passer nous voir en fin d’après-midi. Il aime lui aussi poser cette question lorsqu’une solution lui paraît un peu trop bien présentée. Les enfants sont d’accord, pourvu que leur oncle apporte également quelque chose à montrer qui ne soit pas une facture.