Chapitre 6 / 29
Le monde au bout de la table
Partie II — Ce que mon travail a changé
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Le lendemain de ce lundi de travail, un ancien collègue m’appelle pendant que je prépare un café. Nous avons connu ensemble l’époque où rencontrer nos équipes à l’étranger demandait des semaines d’organisation. Son visage apparaît sur l’écran. Il attend que je sois assis. La facilité de se joindre n’a pas supprimé toutes les politesses.
Il participe à un projet industriel au Maroc. Autrefois, il aurait fallu acheter à l’étranger beaucoup des compétences nécessaires. Désormais, les équipes sur place conçoivent, testent et pilotent des installations dont elles maîtrisent le fonctionnement. Mon collègue me raconte les investissements dans l’énergie, les équipements, la formation. Il y a eu des décisions difficiles et quelques paris heureux derrière cette aisance nouvelle.
L’IA a raccourci des étapes : accéder aux connaissances, essayer des solutions avant de construire, travailler dans plusieurs langues. Les robots ont permis d’augmenter la production. Encore fallait-il de l’électricité, des ateliers, des règles assez stables pour engager l’avenir. Mon collègue a passé plusieurs années à réunir ces conditions.
Nous avons longtemps raconté le développement comme une succession de marches. Des pays étaient supposés suivre, avec du retard, le chemin parcouru ailleurs. Les outils ont permis à certains de prendre un autre accès. Le Maroc, le Vietnam et plusieurs pôles qui occupaient une place secondaire dans nos anciennes cartes professionnelles ont gagné des activités plus complexes, des revenus et une capacité de décision. Ces réussites ne s’étendent pas uniformément à tous les habitants. Elles suffisent néanmoins à rendre très anciennes quelques-unes de nos certitudes sur le centre et la périphérie.
Mon collègue m’envoie une vue de l’installation. Je cherche instinctivement la taille des équipes. Il remarque mon silence et me donne le nombre de personnes qui travaillent directement sur le site. Il est faible par rapport à ce que l’équipement produit. Le pays a saisi une occasion industrielle. Nous parlons de la circulation des revenus : ce que l’entreprise verse en salaires, ce qu’elle achète à des fournisseurs locaux, ce qui revient aux habitants par la fiscalité, la propriété des entreprises et les services. Mon collègue revient sur les emplois du site. Le nombre est toujours le même, au-dessous de la production annoncée.
Dans certains pays vieillissants, la robotisation a répondu à une autre urgence. Le Japon et la Corée du Sud avaient déjà vu leurs besoins de travail se heurter à la diminution des générations qui arrivaient sur le marché. Les robots ont permis de maintenir ou d’augmenter une production avec moins de bras. Des personnes âgées ont reçu des aides quotidiennes sans qu’il faille recruter autant d’intervenants pour chaque geste. Des activités menacées faute de personnel ont trouvé une autre organisation.
En 2036, ces pays sont plus riches dans des secteurs où leur démographie semblait auparavant annoncer un recul. Ils ont réduit une partie de leur recours au recrutement de travailleurs venus d’ailleurs. Le manque de bras pesait moins sur l’économie. Le nombre des naissances, les souhaits des familles et les besoins d’accueil suivaient d’autres évolutions.
Je me souviens également des trajectoires opposées. Dans un pays européen où j’avais encore des contacts professionnels, les premières transformations avaient été présentées comme une occasion de travailler mieux. Les jeunes s’étaient formés aux outils, avaient choisi des études et accepté des stages en suivant les conseils qu’on leur donnait. Puis les recrutements s’étaient raréfiés plus vite que les métiers annoncés ne se créaient. Le diplôme gardait son exigence ; la place à l’arrivée devenait incertaine.
Les manifestations n’avaient pas commencé par une haine abstraite de la technique. On y trouvait des gens qui savaient très bien s’en servir. Ils demandaient ce qu’ils allaient pouvoir faire de leur compétence, comment se loger, commencer une vie adulte et contribuer à une société qui semblait de moins en moins avoir besoin de leur travail. Des affrontements avaient suivi certaines mobilisations. La peur s’était mêlée à la colère, puis des responsables politiques avaient promis de remettre de l’ordre en arrêtant le mouvement.
Le gouvernement arrivé au pouvoir avait interdit de nombreux nouveaux déploiements d’IA et freiné le développement local des systèmes les plus avancés. Pendant quelques mois, certains emplois avaient paru protégés. Les entreprises du pays continuaient pourtant d’acheter des composants, des services et des biens produits dans un monde automatisé. Elles vendaient à des clients qui comparaient les prix et les délais. La fermeture nationale n’avait pas fermé la concurrence.
Des activités avaient été déplacées, des projets abandonnés, des investissements retardés. Le pays avait perdu une partie des capacités qui lui auraient permis de participer au changement et d’en négocier les effets. Les protections promises s’étaient trouvées fragilisées par le recul des recettes et des débouchés. Carole distingue les mesures qui imposaient des droits et une redistribution de celles qui interdisaient les outils utilisés chez les partenaires. Nous reprenons deux décisions dont les effets avaient été très différents.
La réaction politique avait néanmoins une histoire. Ceux qui avaient vanté la croissance sans dire comment les gains seraient partagés avaient contribué à rendre la promesse d’interdiction crédible. On ne pouvait pas demander indéfiniment aux mêmes personnes d’accepter des pertes immédiates au nom d’occasions futures qui ne se présentaient jamais pour elles. Je connaissais trop de réunions de transformation pour croire qu’un peu de pédagogie technique aurait suffi à résoudre cela.
Une autre différence avait précédé ces fermetures. Nous avions vu des cultures économiques répondre au même événement avec des réflexes presque opposés. D’un côté de l’océan, des entrepreneurs avaient engagé des sommes démesurées, construit des capacités avant d’être certains de leur usage et accepté de perdre beaucoup pour tenter de gagner davantage. Plus à l’est, une puissance industrielle avait coordonné les usines, les composants, les robots et les infrastructures. Chez nous, le premier grand geste commun avait surtout pris la forme de règles.
L’AI Act européen, entré en vigueur en 2024, avait été une tentative sérieuse de fixer des limites aux usages dangereux et des obligations selon les risques. Je n’avais pas oublié le rôle public de Thierry Breton dans sa défense. Je m’étais impatienté devant l’énergie consacrée à réglementer alors qu’il fallait aussi construire, financer et donner aux entreprises les moyens d’essayer. Dix ans plus tard, les retards de financement, le morcellement des marchés et la dépendance aux équipements étrangers pesaient encore. Les attribuer au seul texte aurait été trop facile. La règle n’expliquait pas toutes les usines que nous n’avions pas bâties.
Je regardais souvent le cas d’Elon Musk sous cet angle, en laissant de côté ce qui, dans sa personnalité ou ses opinions, divisait la conversation. Ses paris industriels avaient engagé des actifs dont la valeur s’était accrue avec ce monde de machines. En 2036, une estimation très commentée plaçait sa fortune à dix mille milliards de dollars. Il fallait dire mille milliards pour le trillion anglais, puis multiplier encore par dix. Je savais lire le chiffre ; je ne savais plus très bien lui donner une dimension humaine. Ce patrimoine était principalement fait de participations, pas de billets disponibles dans un coffre. Il permettait néanmoins un pouvoir de décision sans rapport avec celui d’une entreprise ordinaire.
Ce qui me frappait le plus était la durée probable de l’écart. Les deux grands pôles qui avaient réuni le calcul et la production physique vendaient désormais une infrastructure sur laquelle les autres construisaient une partie de leur économie. On pouvait réussir dans leurs services, développer des alternatives locales et protéger ses citoyens. Il fallait tout de même négocier avec ceux qui possédaient les moyens dont dépendaient ces réussites. Le retard avait cessé de se compter seulement en fonctionnalités manquantes sur un écran.
Nous terminons notre appel sur un sujet beaucoup plus précis : une entreprise suisse souhaite travailler avec l’équipe de mon collègue. Elle doit accepter que la compétence, les droits et une partie de la valeur se trouvent désormais chez son partenaire. La discussion ne peut plus commencer par l’idée d’acheter à bas prix une exécution définie ailleurs. J’aime ce changement quand je le regarde de loin. Il est plus exigeant lorsqu’il arrive dans le devis d’un client que j’accompagne.
Le soir, j’en parle avec Carole. Nous connaissons tous les deux les mécanismes ; nous n’en tirons pas toujours la même priorité. Je trouve que nous avons trop souvent voulu écrire les conditions d’une course dont d’autres construisaient déjà les véhicules. Elle me rappelle que les protections que je souhaite pour notre famille, nos données ou les élèves de Valentine ne se seraient pas toujours imposées d’elles-mêmes. Elle ne défend pas chaque contrainte. Je ne réclame pas leur disparition. Nous essayons de situer l’endroit où la précaution permet d’agir et celui où elle devient une manière de différer indéfiniment l’action.
Elle me demande ensuite ce que cette puissance nouvelle laisse à celui qui n’en possède aucune part. Je lui parle d’entreprises qui peuvent revenir en Suisse parce que le coût du travail pèse moins dans leur prix. Elle évoque celles dont nous continuerons d’acheter l’intelligence ailleurs. Ce sont deux mouvements réels dans notre monde. Notre désaccord m’aide à ne pas présenter le premier comme s’il contenait déjà la réponse au second.
Il n’existe plus un endroit que l’on pourrait simplement choisir pour être à l’abri. Nous vivons à Haute-Nendaz parce que nous y sommes attachés, parce que nos relations et nos activités y trouvent encore une place. Une décision prise à l’autre bout du monde peut changer le prix que nous payons ou le contrat sur lequel je travaille. Vivre ici ne nous en protège pas.
Le week-end, mon petit-fils m’interroge sur cet homme dont sa mère lui a parlé. Je lui montre où il travaille. Il rapproche les deux lieux sur l’écran, puis agrandit les alentours de l’usine.
— Il voit quoi, de chez lui ?
Je cherche une image dans les messages de mon collègue. Il m’a envoyé l’atelier, l’installation neuve, les équipements. Je ne trouve pas sa fenêtre.