Prologue
Quatorze ans dans une matinée
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Ce premier samedi d’octobre 2036, je cherche un document avant de partir. J’ai promis aux enfants que cela prendrait deux minutes. La formule appartient à une longue tradition familiale dont ils connaissent déjà les résultats.
Sur l’écran du bureau apparaît un échange avec ChatGPT, conservé depuis les premières années. Je lui demandais de reprendre une réponse, puis de la raccourcir, puis de vérifier ce qu’il venait d’affirmer. Il s’excusait avec une assurance presque aussi grande que celle de son erreur. Mon petit-fils se penche pour lire. Il me demande pourquoi je devais expliquer autant de fois la même chose.
Pour lui, cet écran est un objet ordinaire. On lui parle, il répond, il fait apparaître ce dont on a besoin. Le calcul se passe ailleurs, ou dans les équipements du logement, sans qu’il soit nécessaire d’en connaître chaque détail. Le clavier et la souris ont quitté notre bureau depuis longtemps. Nous conservons des gestes pour désigner, agrandir ou interrompre, mais la voix suffit à l’essentiel de nos demandes. Les petites hésitations, les phrases reprises et les explications données dans le désordre ne gênent guère les systèmes de 2036.
Je pourrais consulter ce document sans l’afficher. J’ai accepté l’implantation d’une interface qui me permet de solliciter mon assistant sans téléphone ni écouteurs. Je formule ma demande intérieurement après l’avoir activée ; mes pensées ne sont pas une conversation ouverte. J’apprécie d’avoir les mains et les oreilles libres. Ce matin, je garde l’écran allumé pour que les enfants voient ce que je leur montre.
Carole pose son iPhone 28 sur le bureau pour m’aider à chercher. Elle préfère encore un appareil qu’elle peut laisser dans une autre pièce. Je lui ai vanté le confort de mon implant. Elle m’a demandé si j’avais prévu de laisser ma tête à l’entrée lorsque nous recevions des amis.
Je fais afficher une photo de mon ancien poste de travail. Mon petit-fils remarque d’abord les touches. Il croit à un instrument de musique, puis comprend qu’on écrivait les lettres une à une. Je lui montre le mouvement de mes doigts dans le vide. Sa sœur essaie aussitôt, avec beaucoup plus d’ampleur que n’en demandait la frappe. Ils trouvent étrange que nous ayons passé tant d’heures devant une table pour parler à des machines qui, manifestement, ne nous écoutaient pas.
Leur étonnement me rappelle celui de mes aînés lorsque je leur avais montré un téléphone fixe à cadran. Il fallait introduire un doigt, faire tourner le disque, attendre son retour, recommencer pour le chiffre suivant. Eux avaient grandi pendant que les smartphones entraient dans les poches. Ce qui avait longtemps été un progrès était devenu, en quelques gestes, une drôle de complication. Nous ne mesurions pas la même chose : je retrouvais un usage ; ils découvraient tout le travail nécessaire pour obtenir un résultat banal.
En novembre 2022, je n’aurais pourtant échangé pour rien cette fenêtre de conversation imparfaite. OpenAI venait d’ouvrir ChatGPT au public. L’IA existait depuis longtemps dans les laboratoires et dans de nombreux services. Pour la première fois, beaucoup d’entre nous pouvaient lui parler directement. On pouvait poser une question de métier, demander un texte, montrer un problème de code. La réponse arrivait avec une aisance dont nous n’avions pas l’habitude.
J’ai d’abord beaucoup écouté. Des heures et des heures de podcasts pour comprendre les bases, reprendre un mot, rattacher une explication à quelque chose que je connaissais. Après notre installation à Haute-Nendaz, en 2025, cette curiosité avait trouvé son chemin quotidien le long de la plaine des Écluses, souvent très tôt le matin ou tard le soir. Scotch avançait à mon côté, huitante kilos de bullmastiff beaucoup moins impressionnés que moi par l’annonce du modèle de la semaine.
Des Nendards me connaissaient d’abord comme le papa d’Édouard. Pour d’autres, j’étais l’homme au gros chien, avec son téléphone à la main et ses écouteurs dans les oreilles. Je pouvais m’arrêter pour laisser passer quelqu’un, mettre le podcast en pause, puis dicter l’idée qui venait de me traverser. Grok, ChatGPT, Claude, Gemini : je passais de l’un à l’autre selon les progrès annoncés, les essais du moment et, je dois le reconnaître, un peu selon la hype. Scotch reniflait le même coin d’herbe pendant que je demandais à une intelligence lointaine ce qu’une phrase entendue trois secondes plus tôt allait changer à mon métier.
Le matin, il arrivait que la station ne soit pas encore tout à fait réveillée. Le soir, quelques fenêtres restaient allumées au-dessus du parcours. J’écoutais, je reformulais, je revenais sur mes questions. Une partie de ce que j’ai compris de cette révolution s’est construite ainsi, entre deux arrêts du chien, dans une promenade dont je ne savais plus très bien lequel de nous deux avait le plus besoin.
Puis j’ai essayé moi-même. Le passage de l’écoute à l’usage a dissipé quelques illusions et en a créé d’autres. Une tâche qui m’aurait demandé une heure se trouvait parfois bien engagée en quelques minutes. Le lendemain, je perdais le temps gagné à corriger une erreur que la machine soutenait avec aplomb. Je comprenais mieux pourquoi les personnes les plus enthousiastes et les plus sceptiques semblaient quelquefois décrire deux produits différents. Elles n’avaient pas posé la même question, ni la même exigence au résultat.
Nous apprenions à écrire des prompts. Le mot désignait les consignes données à l’outil : le contexte, le rôle attendu, les documents utiles, les contraintes, le résultat souhaité. Il fallait souvent mettre de l’ordre dans sa demande avant d’espérer en recevoir dans la réponse. Cette discipline avait quelque chose de formateur. Elle nous obligeait à préciser ce que nous voulions, et révélait parfois que nous ne le savions pas nous-mêmes.
Chez Arneo, l’agence digitale que j’avais fondée, nous partagions des formulations qui fonctionnaient, des méthodes de vérification et des exemples à reprendre. Certains savaient tirer beaucoup plus de l’outil que d’autres. La maîtrise des consignes occupait une place considérable dans cette différence. Nous lui avions donné des noms, des formations, quelquefois des promesses professionnelles un peu trop longues pour ce qu’elles allaient durer.
Les systèmes avaient ensuite mieux compris nos intentions incomplètement formulées. Ils savaient relancer, rapprocher un détail dit plus tôt d’un autre que l’on venait d’ajouter, reformuler sans obliger à tout recommencer. L’art d’ordonner chaque phrase était devenu moins indispensable. Il restait utile de savoir ce que l’on cherchait, de distinguer une réponse séduisante d’une réponse qui tenait, mais nous n’avions plus besoin de parler comme un formulaire pour obtenir de l’aide.
Mon petit-fils écoute encore. Je voudrais lui faire sentir pourquoi cette évolution avait déplacé tant de choses. Je cherche une comparaison, et me voilà remontant beaucoup trop loin.
Je lui parle de la force qui venait des corps, des animaux, de l’eau et du vent ; puis de la vapeur, des machines et des usines. Je lui explique que l’électricité et la production de masse ont fait entrer des équipements nouveaux dans les ateliers et les maisons. L’informatique et les réseaux ont ensuite permis de calculer, de conserver et de transmettre presque instantanément. À chaque fois, les transformations ont touché les métiers, les villes, les habitudes, la manière de partager les revenus.
Ces révolutions ne s’étaient pas succédé proprement partout. Des gens portaient encore des charges à la main dans un monde où d’autres commençaient à confier leurs analyses à des machines. Mais nous avions longtemps gardé une frontière rassurante : les outils pouvaient dépasser notre force, notre mémoire ou notre vitesse de calcul ; comprendre un problème et en tirer un jugement semblait demeurer notre domaine.
L’IA avait commencé à déplacer cette frontière. Dans mon milieu, nous l’avions d’abord vécu comme une amélioration formidable de nos capacités. Les personnes expérimentées savaient reconnaître une mauvaise réponse, fournir le détail qui manquait et inscrire le résultat dans une situation réelle. Je défendais volontiers l’idée que l’IA sans expertise senior ne valait pas grand-chose. Cette phrase exprimait une précaution utile. Elle me réservait aussi, je dois le reconnaître, une place assez confortable dans l’avenir.
L’expérience avait compté. Elle comptait encore. Mais la forme de son avantage changeait à mesure que les outils apprenaient à examiner leurs propres propositions, à chercher des objections, à tester, à corriger. Nous avions déplacé les professionnels vers la supervision avant de constater qu’il fallait parfois moins de superviseurs. Les équipes augmentées produisaient davantage ; les entreprises n’avaient pas toujours davantage de travail à leur confier.
Avant même l’AGI, les consignes avaient commencé à descendre des conseils d’administration. Plusieurs dirigeants saisissaient encore mal ce que ces systèmes savaient faire. Ils avaient en revanche compris que l’entreprise ne pouvait pas manquer ce qui allait devenir son présent et son avenir. « Il faut faire de l’IA » arrivait dans les équipes avec la fermeté d’un objectif et très peu des précisions qui en auraient fait un projet.
On achetait des abonnements, on ouvrait des accès, on distribuait des enveloppes de tokens. Dans certaines organisations, le tableau de suivi mesurait l’adoption à ce qui avait été consommé. Un compteur qui montait rassurait plus facilement qu’un salarié expliquant pourquoi, pour cette tâche précise, il avait encore mieux fait de travailler autrement. Nous avions confondu la dépense d’une ressource et le progrès qu’elle devait permettre.
J’en ai entendu une illustration qui m’est restée : un collaborateur faisait correctement son travail, avec l’IA là où elle l’aidait, puis lui demandait de calculer toujours plus de décimales de pi pour vider son quota. Son travail avançait, le compteur aussi ; tout le monde pouvait être satisfait du tableau. L’histoire avait quelque chose de comique tant qu’on ne pensait pas au temps des équipes, à l’argent engagé et à l’électricité dépensée pour alimenter cette preuve d’enthousiasme.
En 2027, l’apparition des capacités que nous avons fini par appeler générales a accéléré cette évolution. Il n’y a pas eu un matin où tous les métiers changeaient à la même heure. Les débats sur le mot AGI ont duré, et certains publicitaires l’avaient employé avant d’en avoir les moyens. Les organisations, elles, ont bientôt regardé ce qu’elles pouvaient faire. Une suite d’opérations autrefois répartie entre plusieurs personnes pouvait être confiée à un système qui la préparait, la contrôlait et n’en remontait que les décisions autorisées.
Les progrès avaient ensuite dépassé une partie de nos comparaisons habituelles. Une difficulté que l’on citait encore en réunion pour rassurer une équipe cessait d’être pertinente quelques mois plus tard. On parlait d’exponentielle parce que les seuils semblaient se rapprocher. Le temps nécessaire pour se former ou réorganiser une entreprise paraissait soudain très long.
La robotique a suivi avec ses propres obstacles. On ne plie pas une chemise avec du raisonnement seulement. Il faut saisir le tissu, sentir ce qui glisse, disposer d’énergie, éviter le pied d’un enfant. Les annonces d’Elon Musk, l’effort industriel chinois et les démonstrations de plusieurs fabricants ont donné une idée de l’ambition. La diffusion a vraiment changé d’échelle lorsque les appareils sont devenus des services que l’on pouvait louer, entretenir et remplacer, au lieu de merveilles dont il fallait s’occuper soi-même.
Des milliers de robots ont rejoint les entreprises et les foyers, puis leur présence a cessé de mériter un commentaire. Ils ont diminué la fatigue de certains métiers, retiré des heures de travail à d’autres, rendu possibles des aides quotidiennes longtemps trop coûteuses. Les personnes âgées ont gagné des années chez elles. Des artisans ont retrouvé du sommeil. Des employés qui avaient très bien appris les nouveaux outils ont néanmoins perdu leur poste.
Il avait fallu inventer des réponses à ces vies devenues moins dépendantes d’un salaire, ou privées de lui malgré elles. Les pays ne l’avaient pas fait ensemble. Certains avaient accéléré, d’autres avaient voulu fermer la porte ; de nouvelles richesses s’étaient accumulées, de nouveaux écarts aussi. La Suisse avait fini par voter un revenu de base. On avait d’abord beaucoup parlé des tokens, puis découvert que la circulation de la richesse se laissait moins facilement compter que les unités affichées sur une facture.
Je pourrais continuer. Les enfants ont déjà obtenu l’essentiel de ce qu’ils voulaient savoir : autrefois, les machines comprenaient mal, les adultes tapaient avec leurs doigts et leur grand-père écoutait des gens parler dans ses oreilles en allant au travail. Le reste pourra attendre.
Mon petit-fils s’éloigne de l’écran, sa sœur a déjà mis une chaussure. J’ai voulu leur raconter quatorze ans et ils attendent seulement que je retrouve mes clés.
Je les suis dehors. La fraîcheur me prend au visage. Les sommets sont déjà au soleil. Plus bas, une brume légère couvre encore une partie de la vallée. Je m’arrête quelques secondes, comme je le fais souvent sans m’en rendre compte. C’est toujours le paysage que j’avais aimé enfant.
Nous sommes venus chercher cela aussi, Carole et moi : la beauté d’un endroit dont on profite même en allant acheter du pain. Tant de choses ont changé en dix ans. Ce plaisir-là est resté. Les enfants m’attendent sur le chemin ; je les rejoins.