Prologue
Quatorze ans dans une matinée
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Ce premier samedi d’octobre 2036, je cherche un document avant de partir. J’ai promis aux enfants que cela prendrait deux minutes. La formule appartient à une longue tradition familiale dont ils connaissent déjà les résultats.
Sur l’écran du bureau apparaît un échange avec ChatGPT, conservé depuis les premières années. Je lui demandais de reprendre une réponse, puis de la raccourcir, puis de vérifier ce qu’il venait d’affirmer. Il s’excusait avec une assurance presque aussi grande que celle de son erreur. Mon petit-fils se penche pour lire.
— Pourquoi tu devais lui expliquer autant de fois ?
Pour lui, on parle à un écran et il comprend, même si la demande arrive dans le désordre. Le clavier et la souris ont quitté notre bureau depuis longtemps. Je fais afficher une photo de mon ancien poste de travail. Il remarque les touches, croit à un instrument de musique, puis comprend qu’on écrivait les lettres une à une. Je mime le mouvement des doigts. Sa sœur essaie aussitôt, avec beaucoup plus d’ampleur que n’en demandait la frappe.
Leur étonnement me rappelle celui de mes aînés devant un téléphone fixe à cadran. Il fallait introduire un doigt, faire tourner le disque, attendre son retour, recommencer. Eux grandissaient avec les smartphones. Je retrouvais un usage ; ils découvraient tout le travail nécessaire pour téléphoner.
Je pourrais consulter le document sans l’afficher. J’ai accepté une interface implantée qui me permet de solliciter mon assistant sans téléphone ni écouteurs. Je formule ma demande intérieurement après l’avoir activée ; mes pensées ne sont pas une conversation ouverte. Ce matin, je garde l’écran pour montrer les images aux enfants.
Carole pose son iPhone 28 sur le bureau pour m’aider à chercher. Elle préfère un appareil qu’elle peut laisser dans une autre pièce. Quand je lui ai vanté mon implant, elle m’a demandé si je comptais laisser ma tête à l’entrée lorsque nous recevrions des amis.
En novembre 2022, cette fenêtre de conversation imparfaite me paraissait extraordinaire. OpenAI venait d’ouvrir ChatGPT au public. L’IA existait depuis longtemps, mais beaucoup d’entre nous pouvaient enfin lui parler directement, lui soumettre une question de métier ou un problème de code.
J’ai d’abord écouté des heures de podcasts pour comprendre. Après notre installation à Haute-Nendaz, en 2025, cette curiosité a trouvé son chemin quotidien le long de la plaine des Écluses, très tôt le matin ou tard le soir. Scotch avançait à mon côté, huitante kilos de bullmastiff beaucoup moins impressionnés que moi par le modèle de la semaine.
Des Nendards me connaissaient comme le papa d’Édouard. Pour d’autres, j’étais l’homme au gros chien, téléphone à la main et écouteurs dans les oreilles. Je mettais le podcast en pause pour dicter une idée à Grok, ChatGPT, Claude ou Gemini, selon les progrès annoncés et, je dois l’avouer, la hype du moment. Scotch reniflait le même coin d’herbe pendant que je demandais à une intelligence lointaine ce qu’une phrase entendue trois secondes plus tôt allait changer à mon métier. Le soir, quelques fenêtres restaient allumées au-dessus du parcours.
Puis j’ai essayé moi-même. Une tâche d’une heure était parfois bien engagée en quelques minutes. Le lendemain, je perdais ce temps gagné à corriger une erreur. Chez Arneo, l’agence digitale que j’ai fondée, nous échangions des prompts : les consignes qui précisaient le contexte, les documents utiles et le résultat attendu. Savoir les écrire changeait beaucoup la qualité des réponses. Très vite, les systèmes ont appris à relancer, à rapprocher deux idées mal ordonnées. Il restait à savoir ce que l’on cherchait, mais la formulation demandait moins de travail.
Mon petit-fils écoute encore. Je cherche une comparaison et me voilà remontant trop loin : la vapeur remplaçant une part de la force des corps, l’électricité transformant les ateliers et les maisons, puis les ordinateurs et les réseaux. À chaque étape, des métiers disparaissaient et d’autres naissaient. Avec l’IA, même comprendre un problème et porter un jugement pouvaient se déléguer.
Dans mon premier livre, je comptais sur l’expérience des professionnels pour tirer le meilleur des outils. Elle a beaucoup compté. Puis ceux-ci ont appris à vérifier leurs propositions et à corriger leurs erreurs. Les entreprises avaient besoin de moins de personnes, y compris parmi celles qui avaient réussi la transformation. Nous retrouverons certaines de ces personnes au cours de nos promenades.
Avant même l’AGI, les conseils d’administration donnaient parfois une consigne très vague : « Il faut faire de l’IA. » On achetait des abonnements et l’on mesurait l’adoption à la consommation de tokens, ces unités de texte traitées par les modèles. Un collaborateur, m’a-t-on raconté, faisait son travail avec l’IA là où elle l’aidait, puis lui faisait calculer les décimales de pi pour vider son quota. Le compteur montait ; le tableau de suivi était excellent.
À partir de 2027, les outils ont pris en charge des suites d’opérations entières. Les robots ont suivi, plus lentement au début : saisir un tissu ou éviter le pied d’un enfant demandait autre chose que du raisonnement. Les annonces d’Elon Musk et l’effort industriel chinois impressionnaient déjà. Leur présence a vraiment changé nos vies quand on a pu louer des appareils fiables, les faire entretenir et les remplacer facilement. Les conséquences sur le travail et les revenus ont rempli les années suivantes.
Je pourrais continuer. Les enfants ont compris qu’autrefois les machines nous comprenaient mal, que les adultes tapaient avec leurs doigts et que leur grand-père écoutait des gens parler en promenant son chien. Le reste pourra attendre.
Mon petit-fils s’éloigne de l’écran, sa sœur a déjà mis une chaussure. J’ai voulu leur raconter quatorze ans et ils attendent seulement que je retrouve mes clés.
Je les suis dehors. La fraîcheur me prend au visage. Les sommets sont déjà au soleil. Plus bas, une brume légère couvre encore une partie de la vallée. Je m’arrête quelques secondes, comme je le fais souvent sans m’en rendre compte. C’est toujours le paysage que j’ai aimé enfant.
Nous sommes venus chercher cela aussi, Carole et moi : la beauté d’un endroit dont on profite même en allant acheter du pain. Les enfants m’attendent sur le chemin ; je les rejoins.