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Les temps Valaisans
Ceux qui restent

Chapitre 1 / 29

Le courrier descend du ciel

Partie I — Ce que les enfants trouvent ordinaire

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Le drone arrive pendant que je referme la porte. On l’entend avant de le voir, un bruit bref qui grossit au-dessus des toits puis change de hauteur. Il se présente face à la zone de dépôt, corrige légèrement sa position et descend. Mon petit-fils recule d’un pas pour lui laisser la place. Il connaît la distance à garder ; je suis le seul à interrompre ma phrase pour regarder.

Sous le marquage jaune de la Poste, un compartiment s’ouvre. Un colis d’Amazon et une enveloppe sont déposés dans le réceptacle. La livraison est confirmée, les attaches se retirent, l’appareil repart vers le prochain arrêt. Pendant quelques secondes, le papier de l’enveloppe frémit encore. Puis nous retrouvons les bruits de la rue, une porte, des pas, le souffle d’un véhicule plus bas.

Ma petite-fille veut savoir ce qu’il y a dans le carton. Elle ne s’intéresse pas au moyen de transport. J’ai commandé quelque chose qui n’est pas pour elle, ce qui réduit considérablement l’importance de l’événement. Je remets le colis à l’intérieur, glisse l’enveloppe dans ma poche et lui demande si elle sait qui faisait cela autrefois.

Elle répond que c’était un autre drone.

Je lui parle du facteur, d’une personne qui préparait sa tournée et passait de maison en maison. Nos véhicules postaux étaient jaunes eux aussi. Dans les rues de la station et sur les chemins qui montaient vers certains chalets, on en voyait souvent avec quatre roues motrices. Le mauvais temps, la pente et les accès ne permettaient pas toujours de se contenter d’une petite voiture de ville. Le véhicule avançait, s’arrêtait, repartait ; quelqu’un tendait le bras vers une boîte ou descendait pour porter un paquet.

Mon petit-fils essaie de reconstituer la tournée. Il regarde les bâtiments autour de nous, en compte quelques-uns, puis renonce. Ce qui le surprend tient dans une question très simple : le facteur arrêtait donc son véhicule et le redémarrait à chaque boîte aux lettres, à chaque chalet ? Je précise que certaines boîtes étaient regroupées et qu’il pouvait faire plusieurs livraisons à pied depuis un même arrêt. Mais oui, une journée entière était en partie faite de ces gestes, répétés jusqu’à ce que le véhicule soit vide.

Il reste un instant silencieux. Je sais ce qu’il est en train de compter : les arrêts, les portes ouvertes et refermées, les quelques mètres refaits autant de fois. Pour moi, ces mouvements appartenaient à un service familier. Il y voit la quantité d’efforts dont nous avions besoin pour faire arriver une enveloppe.

Sa sœur pose une autre question. Où est-il parti, le facteur ?

Je cherche ce que je sais de la suite de sa vie. Une livraison bien précise me revient d’abord, et le souvenir me fait sourire avec un peu de gêne.

Scotch pesait huitante kilos. C’était notre bullmastiff, dans les années où nous nous installions ici, un chien dont le gabarit suffisait à expliquer la taille des commandes que je faisais. Les croquettes arrivaient par lots de plus de cent kilos, répartis en plusieurs sacs et colis. À cette époque, notre facteur les apportait. Je reconnaissais sa tournée au bruit du véhicule, puis je voyais les paquets et je comprenais, avant même qu’il le dise, ce qu’il pensait de ma commande.

Il se plaignait du poids. Il avait raison. J’étais heureux de recevoir ce dont nous avions besoin, moins heureux de le voir porter pour nous cette masse de nourriture. Je m’excusais, je donnais un coup de main quand j’étais là, je cherchais une plaisanterie qui ne rendait évidemment pas le sac plus léger. Dans un village comme le nôtre, je n’avais pas trouvé d’autre solution de livraison adaptée. Ma facilité reposait, très concrètement, sur l’effort de quelqu’un.

Les enfants connaissent Scotch par les photos que nous avons gardées. Ils me demandent si les cent kilos correspondaient à un seul repas. Je leur explique la réserve, les sacs, la différence entre un chien immense et un animal capable de vider un entrepôt. Ils rient. L’ancien métier du facteur vient de trouver pour eux une unité de mesure beaucoup plus intéressante que le nombre de lettres.

Le drone de ce matin ne porte pas de telles charges. Les livraisons lourdes passent par d’autres véhicules et d’autres appareils, au sol. Leur organisation a changé aussi, avec des équipements qui montent, déplacent ou déposent les colis sans demander à une personne de les soulever à chaque étage. Je trouve cela heureux. Le souvenir du facteur ne m’oblige pas à regretter les cent kilos qu’il transportait pour mon chien.

Je reviens à la question de ma petite-fille. Celui qui assurait nos dernières tournées a pu terminer ses années de travail dans un service d’appui aux livraisons, avant de prendre sa retraite. Les mêmes passages n’ont pas été confiés à un remplaçant. D’autres personnes ont eu des fins de parcours moins tranquilles. Je ne sais pas ce qu’il est advenu de chacun et je le dis aux enfants. Le métier a disparu de nos tournées ordinaires ; les gens, eux, ont dû continuer leur vie.

Ils comprennent assez bien qu’une machine ait repris une tâche. Ils comprennent moins facilement pourquoi cela change autant les journées de celui qui la faisait. Il faut leur expliquer qu’un emploi donnait de l’argent, mais aussi une heure de départ, des collègues, une succession de lieux où l’on était attendu. Le facteur avait sans doute ses habitudes préférées et d’autres qu’il aurait volontiers abandonnées. Les miennes arrivaient en sacs de croquettes.

Je n’idéalise pas toutes nos rencontres. Il devait aller vite. Parfois nous n’échangions qu’un signe, parfois je n’étais pas chez moi. Le contact humain avait déjà été comprimé par l’organisation de la tournée, les horaires et les objectifs. Il serait injuste de transformer rétrospectivement chaque livraison en visite de voisinage. Pourtant, certains jours, nous parlions une minute. Cette minute avait existé parce qu’un service nécessaire avait amené quelqu’un devant notre porte.

Nous descendons vers le village. Mon petit-fils jette un dernier regard au réceptacle. Il me demande si l’enveloppe aurait pu être envoyée à l’écran. Probablement. Quelqu’un a néanmoins voulu faire parvenir du papier. Je touche ma poche sans l’ouvrir. Pour une fois, je peux laisser une question en suspens : le courrier attendra notre retour.

Les enfants se disputent doucement la place à ma droite, puis choisissent chacun un côté. J’avance moins vite qu’en allant seul chercher du pain, et cela tombe bien. Nous n’avons pas d’heure de livraison à tenir.

Un peu plus loin, ma veste ouvre légèrement sa doublure pour évacuer la chaleur. Je n’y prête attention que lorsque mon petit-fils me demande si j’ai froid. Je consulte au même moment une réponse arrivée dans mon implant et lui fais répéter.

— Tu peux revenir avec nous ?

Il n’a pas élevé la voix. Je coupe l’assistant. J’avais supprimé les écouteurs ; lui avait très bien reconnu mon absence.