Chapitre 2 / 29
Merci, bonne journée
Partie I — Ce que les enfants trouvent ordinaire
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Le car postal s’arrête un peu plus loin. Sa couleur demeure assez vive pour se détacher des façades et des voitures. Les portes s’ouvrent, un homme descend avec son sac, puis deux enfants qui se retournent vers l’avant du véhicule. Merci, bonne journée. Une femme dit au revoir en cherchant ses gants. Le chauffeur répond, parfois d’un mot, parfois d’un mouvement de la main, et attend que le passage soit libre.
Cette petite suite de salutations nous a marqués, Carole et moi, après nos années parisiennes. Ici, le merci s’apprenait avec les premiers trajets. À six ans comme à soixante, on le disait en descendant, quelquefois d’une façon un peu mécanique, mais volontiers. On n’avait pas besoin d’être d’humeur à parler pour reconnaître celui qui venait de nous conduire.
À Paris, ce qui nous avait le plus pesé n’était pas une violence quotidienne. Il y avait eu des tensions, parfois des scènes pénibles. Le plus courant restait pourtant l’anonymat : monter sans regarder le chauffeur, passer près d’un voisin dont on ne savait rien, attendre derrière une personne âgée qui peinait à avancer. Je me souvenais de soupirs, de regards sur une montre, d’une porte devant laquelle quelqu’un essayait de se débrouiller seul alors que nous étions nombreux.
Des rencontres et des gestes généreux nous manquaient aussi depuis notre départ de Paris. Les petites indifférences, elles, s’étaient ajoutées les unes aux autres. Aucune n’avait suffi à nous faire annoncer qu’il était temps de partir. Elles avaient lentement donné une forme à l’endroit où nous aimerions vivre ensuite. À Haute-Nendaz, entendre un enfant dire au revoir au chauffeur avait rendu cette différence presque tangible.
Mes petits-enfants le font eux aussi lorsqu’ils prennent le car avec leur mère. Aujourd’hui, nous le regardons depuis le trottoir. Le chauffeur relève les yeux et nous reconnaît. Je lui rends son signe. Un couple de visiteurs s’attarde près de la vitre avant de s’éloigner. L’homme montre discrètement le poste de conduite à sa compagne ; ils semblent surpris d’y avoir encore trouvé une personne.
Dans la plaine, les transports ordinaires n’ont plus de conducteur embarqué. À Sion, les bus et les taxis se déplacent seuls ; les trains et les principaux transports de marchandises sont également automatisés. Des équipes surveillent les réseaux, entretiennent les véhicules et interviennent quand un incident l’exige. Le travail n’a pas quitté l’organisation des transports, mais le siège à l’avant n’est plus un poste occupé à chaque voyage.
Des visiteurs photographient parfois le chauffeur comme une curiosité locale. Lui poursuit sa tournée, avec ses horaires et ses passagers. Ce métier devenu rare en ville reste nécessaire ici.
Mon petit-fils voudrait savoir pourquoi on lui a laissé le volant. La question appelle un récit plus intéressant que la réponse générale selon laquelle les routes de montagne seraient difficiles. Les machines savent faire bien des choses difficiles. Ce qui avait retardé le changement ici tenait à des situations très précises, au coût d’un service fiable et aux choix des autorités après les essais.
Je pense à la descente par Fey vers la plaine, à ces endroits où la largeur de la route ne permet pas de se croiser. Quand on la connaît, on ne regarde pas seulement devant son capot. On cherche plus loin, dans un autre lacet ou au-dessus d’un mur, le véhicule qui va bientôt arriver. On remarque celui qui monte avant de s’engager, on attend dans l’endroit encore assez large, puis on échange un signe en se croisant. Une partie de la conduite se passe avant que la difficulté apparaisse devant soi.
Ce savoir vient de l’habitude. Il peut s’expliquer, se transmettre, se représenter dans un système. Il avait pourtant fallu plus qu’un excellent respect des règles de circulation pour en faire un service régulier dans les conditions des essais. Les marges de sécurité retenues, les autorisations de manœuvre et la manière dont les véhicules réagissaient les uns aux autres comptaient autant que leur capacité à reconnaître une pente.
Dans l’un des essais dont je me souviens, deux véhicules automatisés s’étaient trouvés de part et d’autre d’un passage étroit après un virage. Chacun avait correctement identifié la présence de l’autre. Chacun attendait une situation qui rendrait sa progression suffisamment sûre. Reculer jusqu’à la zone de croisement dépassait, dans ces circonstances, ce qu’on avait autorisé au système sans intervention. Rien ne heurtait rien ; rien n’avançait non plus. La prudence avait produit une immobilité impeccable.
Une personne avait fini par reprendre la situation. Il n’y avait pas eu d’accident spectaculaire à montrer, seulement du retard, des passagers à prendre en charge et un service que l’on ne pouvait pas laisser suspendu chaque fois que les conditions sortaient du cadre prévu. D’autres tests avaient réussi. L’ensemble n’avait pas convaincu les responsables de retirer immédiatement tous les conducteurs de ces lignes.
Les enfants trouvent cela amusant. Leur tante Juliette aurait sans doute demandé pourquoi les deux systèmes ne négociaient pas simplement une solution. Elle aurait eu raison de poser la question. Les versions suivantes avaient fait des progrès dans ce domaine. Le maintien des chauffeurs en 2036 ne prouvait pas qu’une intelligence artificielle ne comprendrait jamais une route valaisanne. Il disait qu’une collectivité avait jugé préférable, pour certains parcours et à ce moment-là, de garder une personne à bord avec les aides disponibles.
Notre chauffeur profite lui aussi des progrès de l’IA. Il connaît l’état des prochains tronçons et les risques signalés. L’assistance l’aide à conduire ; les passagers peuvent toujours s’adresser à lui.
Une vieille dame a oublié un sac. Le chauffeur l’appelle avant qu’elle soit trop loin, attend qu’elle revienne et le lui tend. Ma petite-fille observe l’échange. La vieille dame sourit, le chauffeur lui répond. Personne ne semble lui reprocher le petit retard.
À l’arrêt, une voyageuse demande son chemin en italien. Le chauffeur comprend sa question et lui répond en français ; ses lunettes à elle en affichent la traduction. Elle le remercie en français, avec une hésitation sur le dernier mot. On pouvait donc encore se débrouiller sans rien se faire implanter. Je connais quelqu’un qui me le ferait remarquer.
Le car repart. Mon petit-fils l’accompagne du regard jusqu’au tournant. Il me demande si les chauffeurs existeront encore quand il sera grand. Je serais heureux de lui donner une réponse rassurante, mais dix années passées à annoncer des transformations devraient au moins m’avoir appris à ne pas promettre la durée d’un métier parce que j’aime le voir exercer.
Je lui dis que nous pouvons décider de garder des personnes dans certains services, si nous acceptons d’en payer le coût et si leur présence compte pour nous. Ce choix peut changer ; il mérite d’être fait consciemment. Il réfléchit, puis me demande si les passagers disent merci aussi dans les bus sans chauffeur. Je n’en sais rien. Il propose d’essayer lors de notre prochaine descente à Sion.
Nous reprenons notre chemin. Derrière nous, le bruit du moteur s’éloigne. Mon petit-fils se retourne pour regarder le car disparaître au prochain virage.
— À Sion, tu me rappelleras d’essayer ?