Chapitre 3 / 29
Les vitrines que je suis seul à voir
Partie I — Ce que les enfants trouvent ordinaire
6 min de lecture
Mode de lecture
Ou continuez en défilement ci-dessous.
Au café des Arcades, deux habitués m’interpellent en patois. Celui de Nendaz appartient au francoprovençal ; avec des amis du Haut-Valais, nous passons parfois au Walliserdeutsch. Ce ne sont pas les mêmes parlers, et mes amis tiennent à la différence. Les outils ont puisé dans des enregistrements et des récits confiés par les habitants. Ils m’aident à suivre des conversations dont j’aurais autrefois perdu les trois quarts.
Je réponds avec une facilité qui ne m’appartient pas tout à fait. L’un des hommes me demande alors des nouvelles d’un cousin. Je dois avouer que j’ignore de qui il parle. Mon accent était meilleur que ma connaissance de la famille.
Sous les Arcades, ma petite-fille se met à marcher sur les joints du sol. Elle a choisi une règle que son frère juge mauvaise, parce qu’elle lui permet de changer de pied sans perdre. Ils discutent de cela pendant que je m’arrête devant une vitrine. Ce que je regarde n’est plus derrière le verre.
J’ai connu plusieurs vies de ces commerces, depuis les séjours d’autrefois jusqu’aux années où nous nous sommes installés. Dans mon souvenir, la station avait pu donner l’impression de presque se suffire à elle-même. On y trouvait de quoi manger, s’habiller, équiper la maison, réparer ou offrir. Je me souviens même d’un Benetton, avec son fameux « United Colors ». Il y avait aussi un magasin de sous-vêtements. Ce détail me revient avec une netteté disproportionnée, peut-être parce qu’il dit mieux qu’un inventaire la diversité de ce qui se vendait ici.
L’autarcie était une impression. Les produits arrivaient évidemment d’ailleurs, les habitants descendaient dans la vallée et les saisons organisaient les affaires. Mais on pouvait satisfaire beaucoup de besoins sans quitter la station. La rue avait cette épaisseur particulière des lieux où l’on se croise pour des raisons différentes : un achat nécessaire, un conseil, une commande, une petite urgence.
Puis les banques ont pris beaucoup de place dans mes souvenirs des vitrines. Il fallait entrer, attendre, parler à quelqu’un pour des opérations qui s’étaient ensuite déplacées vers un appareil dans la poche. La digitalisation et les smartphones ont réduit les occasions de pousser ces portes. À la fin de cette période, je ne retrouvais pratiquement plus, dans le paysage bancaire familier de la station, que Raiffeisen et la Banque cantonale du Valais.
Les agences immobilières avaient à leur tour multiplié les annonces. On s’arrêtait devant les photos de terrasses, de salons et de sommets, on comparait les surfaces, on cherchait le prix. Le paysage servait d’arrière-plan à une promesse de vie. Je connaissais bien la force de cette promesse : j’avais voulu l’habiter moi aussi. Mais la même attractivité qui donnait envie de venir pouvait rendre l’installation difficile à ceux qui devaient travailler ici.
En 2036, une partie de ces vitrines a encore changé d’usage. Les recherches de biens, les estimations et les visites préparatoires se font presque entièrement par les outils. Des professionnels interviennent pour certaines situations, des actes et des relations, mais il faut moins de mètres de vitrine pour montrer des annonces accessibles partout. Dans un ancien local, des gens sont assis devant un problème posé sur une table. Dans un autre, on sert le premier café d’une longue matinée. Les salles de stimulation cognitive côtoient des restaurants, des bars et quelques services dont les noms auraient demandé une explication dix ans plus tôt.
Je montre aux enfants un espace où l’on peut venir construire, raisonner, lire ou chercher à plusieurs. Mon petit-fils demande si c’est une école pour adultes. Je lui réponds que personne n’y reçoit de bulletin. Il y voit tout de suite un avantage. Nous en reparlerons, mais je sens qu’une longue explication risquerait de faire perdre à sa sœur la partie compliquée qu’elle mène contre les joints du sol.
Au café, quatre personnes ont déjà sorti les cartes. Une cinquième arrive, pose une main sur une épaule et regarde le jeu avant de commander. Le lieu a conservé sa fonction, mais il a retrouvé une fréquentation qui m’aurait surpris dans certaines années précédentes. On vient y passer un moment, attendre quelqu’un, retrouver des partenaires. La tasse ou la bière accompagne quelque chose que les foyers équipés et les divertissements à la demande ne procurent pas toujours : une place où l’on n’a pas besoin d’organiser chaque rencontre.
La salle n’est pas pleine de gens heureux parce qu’ils ont du temps. Il y a des habitudes, des solitudes, des après-midi faciles et d’autres plus longs. Certains travaillent encore, comme moi ; certains exercent moins ; d’autres cherchent une activité ou ont cessé d’en attendre une rémunération. Le café ne résout pas ces différences. Il leur permet parfois de se rencontrer sans commencer par remplir une fiche de situation.
L’odeur du pain nous atteint avant l’entrée de la boulangerie. Je pense toujours pouvoir passer devant sans m’arrêter et je me trompe assez régulièrement. Les enfants se rapprochent de la vitrine avec un intérêt soudain très commun. Je commande, le boulanger prend un sac et me demande si nous serons nombreux ce soir. Il connaît assez bien nos passages pour deviner les repas de famille à la quantité de pain.
Je le connaissais déjà lorsque ses journées commençaient vers trois ou quatre heures du matin. Il préparait les pâtes, suivait les fermentations et les cuissons pour que les produits soient prêts à l’ouverture, le matin même. Toutes les boulangeries n’avaient pas la même organisation, mais dans la sienne le travail de nuit tenait une place que ses clients percevaient surtout quand il la racontait. Nous entrions pour acheter quelque chose de chaud ; lui avait déjà plusieurs heures de journée derrière lui.
Les équipements ont progressivement repris une grande partie de cette production nocturne. Le pétrissage était mécanisé depuis longtemps ; l’automatisation a gagné les enchaînements, les manipulations, le suivi des pâtes et la sortie des fournées. En 2036, il arrive environ une heure avant l’ouverture. Il vérifie la production, organise la présentation, ajuste ce qu’il veut proposer et prépare son accueil. Il a surtout retrouvé des nuits qui ressemblent à celles des personnes à qui il vend son pain.
Je ne sais pas si ses clients paient pour ce sommeil, mais je le vois dans sa manière d’être là. Il prend le temps de parler, met de côté un produit pour une habituée, remarque qu’un enfant a grandi. Il choisit ce qu’il veut donner comme caractère à sa boutique. Certains clients viennent autant pour le retrouver que pour acheter leur pain.
Il a fallu investir et apprendre à dépendre autrement d’un prestataire. Une machine entretenue coûte quelque chose, une panne peut gâcher une matinée, le gain ne se répartit pas automatiquement entre tous ceux qui travaillaient auparavant dans le laboratoire. Certaines heures salariées ont disparu. Son histoire est néanmoins celle d’une amélioration qu’il serait absurde de lui refuser au nom de la beauté supposée du travail à quatre heures du matin.
Mon petit-fils veut savoir si le pain fabriqué la nuit par les robots sent la même chose. Le boulanger lui tend le sac, ouvert assez largement pour qu’il se fasse une opinion. L’enfant approche le visage avec prudence, puis regarde sa sœur comme s’il venait d’obtenir un résultat expérimental. Elle voudrait surtout savoir si elle peut en manger maintenant.
Nous partageons un petit morceau dehors. La croûte se brise, des miettes se posent sur les vêtements et je retrouve une sensation qui n’a besoin d’aucune date. Je pourrais raconter le prix du pain, le coût du travail ou les usages de la rue. Pour quelques mètres, je préfère les laisser manger.
Claire arrive en face, son sac sur l’épaule. Elle habite depuis plusieurs années dans le voisinage et nous avons pris l’habitude de parler lorsque nos chemins se croisent. Elle reconnaît les enfants de Valentine, me demande comment va Carole, puis remarque la trace de farine sur mon manteau. J’ai probablement voulu saisir le pain avant qu’il soit emballé. Elle sourit et m’aide à l’enlever.
Il y a longtemps que je connais Claire. C’est pourtant seulement après la disparition de son emploi que j’ai compris ce qu’elle y faisait vraiment.