Chapitre 4 / 29
Claire, avant les chiffres
Partie I — Ce que les enfants trouvent ordinaire
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Nous nous asseyons quelques minutes près des Arcades. Claire a un rendez-vous plus tard ; les enfants ont encore du pain et un muret à portée de leurs jeux. Elle me parle d’un bâtiment que je connais pour l’avoir vu longtemps sans y entrer : une ancienne colonie de vacances, ensuite utilisée pour accueillir des réfugiés, et désormais inoccupée. La commune cherche ce qu’elle pourrait en faire. Claire aimerait qu’on y aménage des logements pour vivre à l’année, avec une salle où les habitants pourraient se retrouver. Une étude préliminaire est en cours. Elle doit rencontrer Nora, qui prépare le dossier communal.
Mon petit-fils lui demande si elle travaille dans cette maison.
— Pour le moment, j’aide à réfléchir à ce qu’on pourrait en faire, répond Claire.
— Et ton travail, il est où ?
Elle regarde le bâtiment avant de lui répondre.
Claire a cinquante et un ans. Elle dirigeait une équipe dans un service d’assurance. Ce que je savais d’abord de son métier tenait en deux mots, assurance et bureau, ce qui permettait de passer très vite à autre chose. J’ai découvert ensuite la part qu’elle prenait dans le fonctionnement du service : répartir les urgences, accompagner les nouveaux, repérer un dossier qui demandait une vérification supplémentaire, expliquer une décision à un collègue ou à un client qui ne la comprenait pas.
Elle n’a pas commencé par résister aux outils. Elle les a essayés, a identifié ce qui pouvait être confié à un système et ce qui demandait encore une reprise. Puis elle a formé les autres. Elle savait où l’on pouvait gagner du temps sans ajouter un problème à l’étape suivante. Ce travail-là ne se voyait pas toujours dans les démonstrations : il fallait retrouver les données, fixer des autorisations, nommer une personne capable de répondre lorsqu’un cas sortait du parcours prévu.
Pendant un temps, le service a mieux fonctionné. Les retards diminuaient, les tâches préparatoires coûtaient moins d’effort, les dossiers difficiles arrivaient plus vite aux personnes qui pouvaient les traiter. Claire a reçu une promotion en 2030. Elle m’en a parlé avec une satisfaction très simple. Elle avait réussi quelque chose dont son équipe profitait aussi.
La réduction des effectifs a commencé avant qu’on l’appelle ainsi. Une place d’apprenti n’a pas été renouvelée. Un recrutement envisagé a été reporté, puis le besoin a disparu. Les départs à la retraite n’étaient plus remplacés. Un collègue quittait le service, on répartissait ce qu’il faisait, les outils absorbaient une partie du travail et l’organisation tenait. La décision suivante paraissait donc raisonnable à son tour.
Il n’y avait pas eu, au début, un grand jour de licenciements. Les personnes encore présentes pouvaient avoir l’impression d’une adaptation assez douce. Les nouveaux venus, eux, ne voyaient pas une transition : ils trouvaient une porte fermée. Les jeunes ne savaient pas combien de postes avaient existé avant leur candidature. Ils savaient seulement qu’on ne les prenait pas.
J’avais accompagné des entreprises dans ce type d’évolution. Je reconnaissais la logique de chaque étape, les mots utilisés pour la présenter et le soulagement de ne pas devoir annoncer une rupture plus brutale. Je connaissais aussi la question qui venait après : si le même service fonctionne avec moins de personnes, pourquoi conserver exactement le nombre d’encadrants prévu pour l’ancienne équipe ?
Dans le cas de Claire, les systèmes ont ensuite pris en charge une part plus grande de la répartition des dossiers, des contrôles et des propositions de décision. Le service a été regroupé avec un autre. Certaines personnes restaient nécessaires pour les engagements, les recours ou les cas que l’entreprise réservait à un examen humain. Elles étaient moins nombreuses. Son poste a été supprimé en 2032.
Mon petit-fils demande si elle avait fait quelque chose de mal. Claire secoue la tête. Il insiste, cherchant manifestement à rapprocher cette histoire de ce qu’il connaît : quand on fait bien ce qu’on nous demande, on nous félicite ; on ne nous explique pas que cela nous retire notre place.
Elle lui dit que l’entreprise avait continué d’utiliser une partie de ce qu’elle avait aidé à construire. Les méthodes restaient, les clients étaient servis autrement, le travail avançait. Son salaire, lui, s’était arrêté. Je vois l’enfant regarder ses mains, puis le pain qu’il tient encore. Il essaie de comprendre comment une chose peut être utile et rendre moins nécessaire la personne qui l’a faite.
Claire parle sans chercher à gagner un débat. Elle a déjà vécu les jours dont elle se souvient. Il y a eu les dernières réunions, les messages de collègues, la façon de vider un espace de travail qui contenait beaucoup moins d’objets qu’autrefois et pourtant toute une période de sa vie. Ensuite, le premier lundi sans raison de se préparer à la même heure. Elle avait rêvé de matinées libres ; celle-là ne leur ressemblait pas.
Je lui ai conseillé des formations. Cela faisait partie de mes réflexes professionnels, et je pensais être utile. Claire m’a expliqué qu’elle n’avait jamais cessé d’apprendre. Aujourd’hui encore, elle sait accomplir des choses qu’elle n’aurait pas pu réaliser quelques années auparavant. Seulement, les personnes qui auraient acheté certaines de ces compétences disposent désormais elles aussi d’outils très puissants.
Je lui ai demandé quelles formations elle avait suivies. Elle m’en a cité plusieurs, dont une que j’avais recommandée à mes propres équipes. Je n’ai pas trouvé d’autre conseil à lui donner ce jour-là.
Elle continue à accepter des missions quand elle en trouve. Elle aime organiser, comprendre un besoin, faire en sorte qu’une journée ne se défasse pas au premier contretemps. Le projet du lieu commun l’intéresse pour ces raisons. Elle n’y voit pas une réparation de toute sa vie professionnelle. Elle voudrait simplement qu’une partie de ses compétences trouve encore un usage régulier et rémunéré.
Sa situation matérielle reste serrée. Elle loue un appartement à Samuel, un hôtelier du village qui possède aussi quelques logements, distincts de son établissement. Depuis septembre, ils ont convenu d’une baisse de loyer pour trois ans. Le revenu de base assure une entrée régulière, complétée selon ses ressources et ses besoins. Elle connaît la date du prochain versement et les premières factures qu’elle paiera avec.
Je ne sors pas les chiffres sur ce banc. Ils viendront dans une autre conversation, avec elle, lorsqu’elle voudra bien me les montrer. Pour l’instant, les enfants viennent d’apprendre que Claire avait dirigé une équipe, aidé ses collègues et perdu son poste. Ils savent aussi qu’elle connaît leur mère et qu’elle a retrouvé, dans mon manteau, une miette de pain que je n’avais pas vue.
Ma petite-fille demande ce que veut dire revenu de base. Claire lui répond que c’est une somme qui arrive chaque mois aux personnes qui y ont droit, même quand elles ne travaillent pas. Son frère veut aussitôt savoir pourquoi ceux qui travaillent la reçoivent également. Je sens qu’une autre promenade vient de se dessiner dans la nôtre.
Claire regarde l’heure. Elle doit partir. « Tcho ! » Elle lève la main, avec cette façon locale de faire tenir un au revoir dans une syllabe. Les enfants lui répondent, puis elle traverse la rue. J’attends qu’elle ait rejoint l’autre trottoir avant de me lever. Mon petit-fils garde les yeux sur elle un moment. Puis il me tend le sac de pain vide.