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Les temps Valaisans
Ceux qui restent

Avant de monter

Avant de monter

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J’ai choisi Haute-Nendaz pour y situer ce livre parce que j’avais d’abord choisi d’y vivre. En 2025, Carole et moi avons quitté Paris pour nous installer avec nos deux plus jeunes enfants dans ce village du Valais. Les trois grands avaient alors leur vie en France. Nous ne venions pas chercher un endroit où disparaître du monde. Nous voulions vivre à la montagne toute l’année, y travailler, y élever les enfants et retrouver ce paysage en rentrant chez nous.

Cette histoire avait commencé bien avant notre déménagement. Enfant, je venais skier ici, dans la maison de mon oncle et de ma tante. Je m’étais promis d’avoir un jour un toit dans ces montagnes. À l’époque, cette promesse ne pouvait guère désigner qu’une résidence secondaire. Mon avenir professionnel, lui, devait se construire ailleurs. J’avais suivi les étapes qui m’avaient conduit de Belfort à Paris, avec la conviction assez commune que les possibilités augmentaient à mesure que l’on se rapprochait des grandes villes.

J’ai raconté ce trajet dans Le Bisse Cognitif, mon premier livre. J’y cherchais à comprendre comment l’intelligence artificielle pouvait rendre accessibles, depuis un territoire comme le Valais, des capacités longtemps concentrées dans les métropoles. Le bisse, ce canal qui conduit l’eau vers les terres qui en ont besoin, m’avait fourni une image pour penser cette circulation. Notre installation nourrissait directement cette réflexion.

La beauté a compté tout autant. Avant d’ouvrir un dossier, je regarde la vallée. Après une journée difficile, il m’arrive de rester quelques minutes à la fenêtre. Les enfants grandissent avec les montagnes devant eux. Ce plaisir quotidien a beaucoup pesé dans notre choix.

J’ai fondé une agence digitale à Paris, puis l’ai vendue à un groupe suisse en 2023. Pendant les trois années suivantes, j’en ai accompagné l’évolution et les premières transformations liées à l’IA. En 2026, j’ai rejoint à Lausanne un groupe comme salarié, pour diriger sa transformation par l’intelligence artificielle, puis celle d’entreprises dans lesquelles il investissait. Les postes de cette nature se trouvaient surtout dans les grands centres économiques. Vivre en Valais ne faisait pas disparaître les trajets ; cela donnait une raison supplémentaire de revenir.

On employait parfois le mot évangéliste pour désigner ceux qui devaient expliquer l’IA, donner envie de l’essayer et aider les équipes à s’en saisir. J’ai fait une part de ce travail avec enthousiasme. Ensuite sont venues les décisions d’organisation, les investissements, les activités abandonnées, les départs que l’on ne remplaçait pas. Dans certaines entreprises, maintenir une activité viable a signifié réduire les effectifs. J’ai contribué à ces choix, directement ou indirectement. J’ai donc ma part de responsabilité dans les changements que je raconte.

Ce deuxième livre est un récit prospectif. Il avance le calendrier jusqu’en 2036. J’ai soixante-deux ans. Je travaille encore, cette fois comme indépendant, auprès d’entreprises suisses, valaisannes en particulier, qui cherchent leur place dans une concurrence devenue très vive. L’essentiel de ma carrière est derrière moi ; des rendez-vous continuent pourtant de remplir mon agenda. Carole exerce elle aussi son activité professionnelle. Nous organisons encore nos journées autour d’engagements à tenir.

Carole a une formation en sciences politiques et une façon de revenir aux conséquences d’une idée quand je suis encore emporté par ses possibilités. Elle aime qu’un livre résiste à nos envies, qu’un film nous conduise jusqu’à une fin que nous n’avons pas choisie. Elle s’inquiète de ce que nous n’apprendrons plus à faire si l’aide arrive toujours avant l’effort. Je lui réponds volontiers que l’IA permet au contraire d’aller plus loin, à condition de vouloir s’en servir. Nous avons tous les deux assez changé d’avis pour continuer à en parler sans chercher à départager définitivement un optimiste et une sceptique.

Les promenades de ce récit trouvent place entre nos obligations, un samedi, une fin d’après-midi libérée ou pendant quelques jours où nous accueillons nos petits-enfants. Ce sont les enfants de Valentine. Leur mère enseigne, leur grand-père parle parfois trop, et eux ne voient aucune raison d’écouter une explication jusqu’au bout si un chien passe à portée de main. Je leur raconte le monde que j’ai connu, persuadé d’évoquer hier, alors qu’ils m’écoutent comme on écoute quelqu’un parler d’une époque très lointaine.

Je connais ce décalage. Certaines histoires de mes aînés m’ennuyaient avant de me devenir précieuses. J’aimerais que quelques-unes de mes paroles leur reviennent un jour avec le plaisir de retrouver un moment passé ensemble. Ils oublieront peut-être ce que j’expliquais. Il restera une odeur de pain, une façon de marcher à trois, la voix de leur grand-père au milieu de la rue. C’est aussi pour cela que je continue.

Le futur dans lequel nous marchons repose sur une hypothèse forte : une intelligence artificielle générale apparaît en 2027. L’AGI, selon la définition de travail retenue ici, peut apprendre et accomplir une très grande diversité de tâches intellectuelles, dans plusieurs domaines, à un niveau comparable à celui de personnes qualifiées. Cette définition porte sur des capacités de travail. La conscience est une autre question ; les connaissances restent limitées et les erreurs possibles. Je lui prête ensuite des progrès très rapides, jusqu’à des capacités qui dépassent largement les nôtres dans de nombreux domaines. C’est cette étape ultérieure que j’appelle parfois superintelligence.

2026 sera donc, dans ces pages, la dernière année avant l’AGI. Le rendez-vous de 2036 se situe dix ans après ce point de départ, neuf ans après l’apparition de cette intelligence générale. Ce décalage compte : je veux regarder ce qui aura pu advenir en une décennie à partir du monde dans lequel j’écris, sans présenter mon calendrier comme une prédiction.

Un repère réel aide à comprendre pourquoi cette hypothèse mérite d’être explorée. METR mesure la difficulté de tâches surtout informatiques que des IA peuvent réussir, en prenant pour référence le temps nécessaire à un professionnel. Dans le volet gauche du graphique, une heure signifie une tâche demandant environ une heure à cet humain, que le modèle est estimé capable de réussir une fois sur deux. Ce n’est ni le temps de travail de la machine ni une mesure de toute son intelligence.

À gauche, six estimations METR TH1.1 de 2023 à 2025. À droite, schéma d’auteur en pointillé de 2026 à 2036, sans échelle chiffrée, avec une AGI supposée en 2027. Les axes verticaux diffèrent.Agrandir la figure
Figure 1. À gauche, six estimations centrales METR TH1.1 (janvier 2026). À droite, une accélération imaginée jusqu’en 2036, en pointillé et sans échelle chiffrée. Les axes verticaux diffèrent. Sources et méthode : repères en fin d’ouvrage.

Sur sa série historique, METR estimait un doublement de cet horizon autour de sept mois ; sur la période depuis 2023, autour de quatre mois avec sa méthode révisée. Le choix des tâches et de la période change l’estimation. Ces résultats montrent des progrès rapides dans les domaines évalués. Ils ne garantissent pas qu’ils continueront au même rythme dans tous les métiers.

Le scénario ajoute une possibilité : les IA aident les chercheurs à construire leurs successeurs, qui peuvent à leur tour accélérer ce travail. Cette boucle pourrait raccourcir encore les cycles de progrès. Les mesures de METR ne démontrent pas que cette boucle explique à elle seule les résultats observés. Le calcul disponible, l’énergie, les expériences et la difficulté des découvertes peuvent aussi la ralentir. C’est à partir de ces possibilités, et de ces limites, que commence notre projection.

J’imagine aussi une diffusion massive de robots dans les maisons, les ateliers et les services. Des découvertes médicales transforment les possibilités de soin. La Suisse vote un revenu de base et cherche comment le financer. J’ai choisi de faire coexister ces transformations dans un même avenir pour regarder leurs effets sur nos vies. Leur réunion demande cependant beaucoup plus qu’une percée technique : des essais, des infrastructures, des décisions politiques, des financements et un accès suffisamment large aux progrès. L’arrivée d’une AGI ne commande ni une guérison ni une votation.

Ce monde explore une direction possible, avec des réussites que je souhaite et des conséquences que je redoute. Je lui prête des capacités techniques très avancées et plusieurs réponses collectives ambitieuses. D’autres enchaînements conduiraient ailleurs. Les repères de fin d’ouvrage indiquent ces bifurcations ; le récit reste auprès des personnes qui vivent dans celui que j’ai choisi.

Nos enfants, Valentine, Charlotte, Maxence, Juliette et Édouard, apparaissent avec leurs vrais prénoms. À l’automne 2036, Valentine a trente-sept ans, Charlotte trente-trois, Maxence trente-deux, Juliette vingt et un et Édouard dix-sept. Je les imagine enseigner, travailler dans une bibliothèque, développer des outils, étudier à l’EPFL ou apprendre la charpente. Leurs parcours futurs sont des possibilités offertes au récit, pas des engagements pris à leur place. Il en va de même des deux enfants de Valentine qui m’accompagnent dans ces pages et auxquels je ne donne pas de prénoms.

Mon oncle Jean-Pierre et ma tante Martine figurent eux aussi avec leurs vrais prénoms et leur accord. Leurs métiers passés et nos souvenirs sont réels. La rémission durable de Jean-Pierre, leurs activités et les progrès de santé que je leur prête en 2036 appartiennent au scénario.

Claire, Samuel, Jeanne et plusieurs autres habitants dont je raconte la vie sont inventés. Certains lieux existent, comme les Arcades ou la Maison de la santé. L’avenir professionnel de Valentine, la coiffeuse des Arcades, est imaginé à partir de ce que je connais d’elle. Pour le projet collectif qui occupe la fin du livre, je pars du souvenir d’un grand bâtiment de la commune ayant accueilli des colonies de vacances, puis des réfugiés. J’en invente l’intérieur, la propriété future et la transformation. Rien de ce qui suit n’annonce un projet immobilier réel. La séance des Fermes d’Alice, animée par Stéphanie pour FDM, est également une scène future imaginée à partir de notre résidence et de son administration actuelles.

Les repères placés en fin d’ouvrage permettent de retrouver les sources, les dates et les calculs. On peut les consulter ou continuer à marcher. J’ai voulu garder, dans les chapitres, la place des gens : leurs hésitations, leurs projets, les petites contrariétés qui résistent à nos grandes explications.

Il est temps de sortir. Les enfants sont prêts depuis un moment.