Chapitre 23 / 29
Les chambres de la colonie
Partie V — Une adresse pour la suite
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Le dimanche 16 novembre, nous attendons devant l’ancienne colonie de vacances. Claire a proposé cette visite aux quelques habitants qui participent à la réflexion. Nora, chargée du dossier à la commune, arrive avec un trousseau et un plan plié sous le bras. Maxence nous rejoint. Il est monté de la vallée pour déjeuner à la maison et voulait voir le bâtiment dont nous parlions depuis plusieurs semaines. Les petits ont tenu à venir. Ils croient encore que l’on choisira aujourd’hui l’endroit où poser leur grande table.
Je connais cette façade depuis longtemps. J’en connais les usages successifs sans connaître les pièces. Des enfants y ont passé leurs vacances, puis des personnes venues chercher refuge en Suisse y ont été accueillies. Je me souviens des arrivées avec des sacs, de groupes que je croisais parfois, d’une vie dont je n’ai aperçu que les mouvements extérieurs. Le bâtiment est maintenant vide. À mesure que l’accueil avait été réorganisé, les derniers résidents ont rejoint d’autres lieux, souvent plus proches des services et des transports des villes.
La prospérité nouvelle de certains pays avait permis à des personnes de rester ou de rentrer chez elles. Elle n’avait pas effacé les guerres, les persécutions ni les déplacements provoqués par le climat. Je ne voulais pas raconter la fermeture de ce centre comme si nous avions enfin réglé le besoin d’asile. Une organisation locale avait changé. Des murs restaient disponibles, et notre commune devait décider de la suite.
Nora ouvre. L’air a cette odeur de chauffage ralenti, de sol propre et de pièces que plus personne ne traverse à heure fixe. Ma petite-fille parle pour écouter l’écho. Son frère répond trop fort. Claire leur montre un crochet bas contre le mur : on y suspendait sans doute des manteaux d’enfants. Ils en essaient la hauteur. Pour la première fois depuis notre arrivée, ils trouvent un élément du lieu qui leur ressemble.
Nous nous rassemblons dans une ancienne salle à manger. L’architecte qui accompagne Nora déplie les premiers relevés. Il ne nous présente pas encore quinze appartements dessinés jusque dans leurs poignées. L’étude a établi une possibilité : transformer une grande partie des espaces d’hébergement en logements permanents, de tailles différentes, et conserver au rez-de-chaussée des pièces communes. Les relevés techniques et les autorisations diront jusqu’où cette intention peut aller.
Le nombre de quinze a déjà commencé à circuler comme une certitude. Nora le reprend avec précaution. Six petits logements, six intermédiaires et trois destinés à des familles : c’est la combinaison qu’on étudie pour le moment. Elle donne une idée de l’échelle, beaucoup plus importante que quelques chambres rouvertes. Elle pourra changer si la structure, les accès ou les besoins l’exigent.
Maxence demande à voir ce que l’on pourrait faire d’un des petits logements. Nous montons par le passage autorisé. Le reste de la visite est balisé ; les enfants restent près de nous. Dans une chambre, la fenêtre cadre un morceau de montagne et un toit en contrebas. Un mur séparerait ici la pièce à vivre de l’espace de nuit ; une autre partie serait réunie à la chambre voisine. Le dessin commence à devenir compréhensible lorsque l’architecte nous montre les portes qu’il faudrait déplacer.
L’architecte nous montre la représentation du bâtiment produite à partir des relevés.
Une ingénieure japonaise, invitée par l’architecte pour examiner les modules de rénovation, se joint à nous. Nous choisissons de poursuivre en allemand : c’est la langue de leur documentation technique, et nous évitons ainsi de traduire deux fois les mêmes termes. Elle utilise une oreillette, moi mon implant. Nora garde les sous-titres sur sa tablette et nous répond en français quand elle le préfère.
L’ingénieure me demande où j’ai appris l’allemand. Je désigne discrètement ma tempe. Elle sourit et touche son oreillette. Nous avons au moins cette franchise en commun.
La représentation permet d’entrer virtuellement dans une variante, de voir où la lumière arrive, d’anticiper les conflits de réseaux. L’architecte modifie une contrainte et plusieurs solutions se recomposent. Ce travail aurait autrefois mobilisé bien plus de temps. L’IA nous donne la possibilité d’examiner sérieusement une transformation qui aurait été trop coûteuse à explorer en détail pour chaque petite collectivité.
Maxence remarque qu’une variante propose surtout de très petits appartements. L’objectif initial donnait beaucoup de poids au nombre de logements. Il suffit de le changer pour que d’autres répartitions apparaissent. Le système ne s’était pas trompé ; il avait optimisé ce qu’on lui demandait. Nous devons encore lui dire si nous voulons loger un plus grand nombre de personnes seules, conserver une place aux familles ou chercher un équilibre. La rapidité des réponses rend nos priorités plus visibles.
Ce qui paraît grand dans un bâtiment d’accueil ne se transforme pas d’un geste en appartements. Les sanitaires étaient partagés, les circulations longues, les chambres prévues pour des séjours. Il faudrait des cuisines, des salles d’eau, des arrivées et des évacuations adaptées, de l’isolation entre les logements. On devait aussi pouvoir entrer, sortir, porter les courses, se déplacer avec une poussette ou une aide à la marche. Le plan cessait d’être une multiplication de lits ; il devenait une organisation de vies qui dureraient ici.
Mon petit-fils désigne une partie de la chambre. Il demande si l’on pourrait y mettre son lit. Je lui explique que nous visitons des logements pour d’autres personnes. Il regarde Maxence.
— J’aimerais bien déposer une candidature, lui répond son oncle. Il faudra voir si le projet se fait, puis comment on pourra s’inscrire.
Maxence me regarde en terminant sa phrase.
Je m’étais déjà surpris à l’imaginer ouvrant cette fenêtre le matin. Il m’était facile de défendre un projet général lorsque l’un de ceux qu’il pourrait aider portait le prénom de mon fils. Je m’étais gardé de le dire à Nora. En regardant cette fenêtre, je me demande si elle l’avait déjà compris.
Au bout du couloir, un espace plus vaste permettrait de réunir plusieurs chambres pour un appartement familial. Claire s’y arrête. Elle connaît une mère qui travaille dans la station, vit dans un logement trop petit et ne trouve pas mieux à un prix qu’elle peut payer. Elle ne nous raconte pas toute sa situation. Elle demande seulement où un enfant pourrait faire ses devoirs pendant qu’un autre dort. L’architecte reprend le dessin. Une cloison qui paraissait efficace sur le plan retire presque toute la lumière à un coin. Il la marque pour réexamen.
Les outils ont produit rapidement plusieurs variantes, comparé des surfaces, anticipé des passages de réseaux. Le besoin que Claire vient de formuler peut aussi leur être donné. Il faut toutefois que quelqu’un ait pris le temps de le recueillir. Nous ne manquons plus de plans possibles. Nous avons besoin de savoir lesquels correspondent aux personnes à loger, et ce qu’elles pourront effectivement payer.
Dans l’ancienne salle à manger, ma petite-fille a trouvé l’emplacement idéal pour les livres. Son frère préfère la fenêtre pour la table. Les deux projets ne se gênent pas encore, puisqu’ils disposent de toute une pièce imaginaire. Samuel nous rejoint à ce moment-là. Il a laissé son hôtel, qui fonctionne bien avec les nouvelles habitudes de séjour, pour venir examiner les accès et l’entretien. L’ancienne colonie n’est pas son établissement. Il participe comme voisin, propriétaire de quelques appartements et professionnel de l’accueil.
Il nous fait remarquer la proximité des futurs logements. Si l’on ouvre une salle aux habitants de toute la station, il faudra une entrée distincte, des horaires et une séparation sonore convenable. Les locataires n’auront pas choisi de vivre au-dessus de chaque fête du village. Nous pouvons garder une pièce commune pour les repas ou les rencontres, une plus petite pour lire ou travailler au calme, sans décider que toute la maison doit être animée du matin au soir.
Claire voudrait que l’on puisse venir sans avoir nécessairement une activité à acheter. Un rendez-vous de lecture, une partie de cartes, un atelier, un café : rien de très spectaculaire, mais un endroit où les rencontres n’exigent pas toujours une invitation chez quelqu’un. Nous connaissons déjà les cafés et la bibliothèque. Le lieu ne doit pas prétendre les remplacer. Il pourrait ajouter des possibilités pour ceux qui cherchent une salle à partager ou qui ne trouvent pas leur place dans les offres existantes.
La commune conserverait le bâtiment et confierait un droit d’usage durable à une coopérative sans but lucratif. Cette dernière porterait la transformation, les baux et l’exploitation des logements. Les habitants de la commune pourraient contribuer au projet, mais personne n’obtiendrait un appartement pour avoir assisté aux premières réunions. Nora explique ce cadre avant les questions sur le financement. Il me permet enfin de savoir de qui nous parlons lorsque nous employons le mot nous.
Je participe comme habitant. Claire aide à faire remonter les besoins. Samuel apporte son expérience. Nora instruit un dossier dont les décisions ne lui appartiennent pas seule. Le futur maître d’ouvrage aura besoin de compétences et de contrats précis. Mon enthousiasme, pas plus que mon métier, ne m’a nommé responsable de ce bâtiment.
Les enfants reviennent à la question qui les intéresse. Est-ce que ce sera prêt à Noël ?
Nora s’accroupit pour leur répondre. Pour les logements, non. Il faut encore terminer les études, décider du financement, obtenir les autorisations, puis faire les travaux. Si les étapes se passent comme prévu, on pourrait commencer le chantier pendant l’été 2037 et accueillir les premiers habitants au printemps 2038. Mon petit-fils compte sur ses doigts, puis abandonne. C’est très loin pour quelqu’un qui sait combien de temps une machine met à produire un dessin.
Il pourrait en revanche y avoir, en décembre, un après-midi d’essai dans la salle du bas. L’endroit devra être vérifié et autorisé pour cet usage ponctuel ; les étages resteront fermés. On apporterait quelques tables, des livres et de quoi chercher ensemble. Il ne s’agirait pas d’inaugurer une maison transformée. Il s’agirait de savoir si des gens ont envie de venir et de découvrir ce qu’ils y feraient réellement.
Cette distinction me convient. Elle donne aux enfants quelque chose qu’ils peuvent attendre et au bâtiment un avenir qui ne saute aucune saison. Nous avons parfois pris l’habitude de demander aux projets matériels de suivre la vitesse des images qui les présentent. Les murs devant nous ont leur propre temps.
En sortant, Maxence reste un instant près de la porte. Il regarde de nouveau les fenêtres. Je lui demande ce qu’il en pense. Il aimerait que cela se fasse, puis ajoute qu’il doit continuer à chercher ailleurs pendant ce temps. Je comprends. Il n’a pas à mettre sa vie en attente pour donner une belle fin à notre projet.
Nous rentrons déjeuner. Les petits se disputent encore l’emplacement de leur table. Maxence ouvre la porte de l’appartement pendant que je les écoute.
— Celle d’aujourd’hui est dans la cuisine, leur dit-il.