Chapitre 22 / 29
Le spectacle et la montagne
Partie IV — Le temps que nous habitons
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Le samedi suivant, les enfants arrivent avec un projet très précis. Ils veulent regarder la finale d’un tournoi de robots. Leur mère a convenu avec eux de l’heure et de la durée. Je n’avais pas prévu de commencer notre après-midi par un combat de machines, mais mon petit-fils connaît déjà les deux équipes et serait déçu de devoir expliquer toutes les règles à quelqu’un d’autre.
Sur l’écran, les appareils entrent dans une enceinte protégée. Ils n’imitent pas exactement les corps humains. Leur construction dépend de la catégorie, des limites de puissance et des règles du tournoi. Des équipes ont conçu les configurations, préparé les stratégies et choisi ce qu’elles voulaient engager dans le combat. Les systèmes d’IA interviennent largement dans ce travail ; certaines compétitions laissent une plus grande place aux choix humains en direct, d’autres mettent surtout à l’épreuve des agents autonomes.
Les enfants s’intéressent aux gestes, aux changements de rythme, à ce qui semble fragiliser un appareil. Je regarde aussi les visages des personnes autour de l’enceinte. Il y a de la tension, des déceptions, une fierté qui ne se réduit pas à l’état d’un objet. Le risque physique porté par les combattants humains a disparu de ce spectacle ; la compétition, les dépenses et le désir de gagner ont très bien survécu.
Une pièce cède. Mon petit-fils crie le nom de son équipe, puis m’explique pourquoi la réparation était devenue impossible pendant le tour. Je lui dis qu’à une époque pas si éloignée, les principaux spectacles de ce genre montraient des personnes qui se frappaient sur un ring ou dans une cage. La boxe, le MMA et d’autres disciplines avaient leurs athlètes, leurs règles, leurs publics et leurs histoires.
Il croit d’abord que je parle de robots ressemblant à des humains. Je précise. Des personnes s’entraînaient, montaient sur le ring, recevaient réellement les coups. On pouvait gagner de l’argent, un titre, une réputation ; on pouvait aussi se blesser et garder des conséquences longtemps après la fin du combat. Sa sœur me demande pourquoi les spectateurs acceptaient cela alors qu’on pouvait casser une machine à la place.
Je leur explique qu’il existait une pratique sportive exigeante, un choix des participants, des protections et des règles. Beaucoup d’athlètes aimaient leur discipline, leur entraînement, la confrontation et la maîtrise qu’elle demandait. Le risque faisait partie de ce choix. Nous acceptions de regarder des corps réels se mettre en danger pour des raisons que les enfants ont du mal à comprendre depuis leur expérience du spectacle.
Les grands tournois de robots ont pris, en 2036, une place qui appartenait beaucoup plus largement à ces combats. Ils offrent de la tension, des surprises et un résultat visible sans faire reposer chaque affrontement sur la santé d’une personne. Des pratiques de combat humain subsistent, avec des choix et des règles propres. Dans l’univers culturel de mes petits-enfants, elles ressemblent déjà à un héritage étonnant.
Je sens venir la tentation de juger très vite les années d’avant depuis les possibilités d’aujourd’hui. Je l’ai eue moi aussi devant certains spectacles anciens. Il faut expliquer les choix sans effacer ce qui nous choque désormais. Les enfants n’ont pas besoin que je leur demande d’admirer ce qu’ils ne comprennent pas. Ils ont seulement besoin de savoir que les gens ne vivaient pas leur époque comme une faute attendant d’être corrigée par la suivante.
Le match se termine. Mon petit-fils est déçu par le résultat et reprend mentalement chaque décision. La machine perdante sera réparée ou remplacée. Les personnes de l’équipe ont perdu du temps, de l’argent, peut-être une occasion importante. Je remarque que la disparition du risque corporel au centre de l’arène n’a pas rendu toute cette économie légère. Les compétitions ont leurs inégalités de moyens, leurs règles à défendre et leurs façons de capter l’attention du public.
Nous éteignons à l’heure convenue. Les enfants protestent pour la forme, puis sortent avec nous. Dehors, la montagne nous rappelle qu’une société de loisirs ne se passe pas seulement devant des images. Des visiteurs arrivent pour marcher, skier, faire du VTT, retrouver la sensation d’un corps qui avance dans un paysage. Les aides techniques ont rendu certaines activités plus accessibles ; elles n’obligent personne à déléguer le plaisir de les pratiquer.
Une scène de la fin septembre me revient. Dans une montée assez raide, j’ai entendu des pas se rapprocher derrière moi. Une randonneuse m’a demandé si elle pouvait passer, puis m’a dépassé d’une allure régulière pendant que je reprenais mon souffle. Elle avait largement franchi les huitante ans. Un exosquelette discret accompagnait le mouvement de ses jambes, avec des appuis et une assistance qui retiraient une part de l’effort musculaire. Elle m’a adressé quelques mots en passant, sans avoir besoin d’attendre la fin d’une respiration comme moi.
J’ai éprouvé le même petit froissement d’orgueil que lorsqu’un vélo électrique me dépassait autrefois dans une côte. Puis je l’ai regardée poursuivre. Elle choisissait ses pas, s’arrêtait pour voir le paysage, repartait quand elle en avait envie. Nous croisions désormais assez souvent des personnes très âgées ainsi équipées pour que les enfants ne s’en étonnent plus.
Je leur raconte ce dépassement. Mon petit-fils veut savoir pourquoi je n’avais pas mis, moi aussi, une assistance. Parce que j’avais envie de faire travailler mes jambes ce jour-là, lui dis-je. Sa sœur demande si la dame avait moins profité de la montagne. Je regarde le chemin devant nous et repense à son visage lorsqu’elle s’était arrêtée plus haut. Rien, dans ce souvenir, ne me permettrait de le prétendre.
Plus haut, dans les alpages aménagés pour les loisirs, les itinéraires de VTT avaient gagné de nouveaux tracés. On pouvait aussi trouver, sur certaines pistes préparées, cette matière blanche que nous avions commencé par appeler de la neige artificielle. Le terme nous venait des canons de nos anciens hivers. Il décrivait désormais autre chose : des matériaux de synthèse conçus avec l’aide de l’IA, capables de fournir une surface skiable par des températures auxquelles la neige ordinaire ne résistait pas.
Je revois les premières vidéos. Des skieurs en short, parfois torse nu, descendaient avec l’herbe et les fleurs juste à côté. On avait partagé ces images avec une application presque enfantine : montrer à quelqu’un une chose qu’il allait devoir regarder deux fois. Les gens venaient pour cela. Pendant un temps, une descente sous la chaleur valait autant par la photo qu’on en rapportait que par le plaisir qu’on y avait pris.
Puis la surprise avait cessé de suffire. Cette neige de synthèse n’avait pas le toucher, la variété ni la qualité de la neige d’hiver. On y retrouvait une glisse, des virages, le plaisir de descendre avec des amis. On n’y retrouvait pas une chute de neige fraîche, le silence qu’elle met dans les arbres ou la manière dont une pente change au fil d’une journée froide. Certains avaient adoré l’expérience ; d’autres l’avaient faite une fois et étaient retournés au vélo.
En 2036, on ne venait plus nécessairement à Haute-Nendaz pour skier en été. On venait à la montagne, avec plusieurs envies possibles dans la même journée. Une sortie en VTT, un moment sur la patinoire, une marche, puis quelques descentes entre amis sur une piste préparée. Certaines séances avaient lieu de nuit, sur des parcours éclairés, avec cette étrangeté supplémentaire d’une activité que mon enfance avait associée au froid et que l’on terminait dans la douceur d’un soir d’été.
La matière restait sur des installations prévues pour son usage, son entretien et sa récupération. Elle n’avait pas remplacé la saison sur toute la montagne. Les alpages continuaient de vivre leur été autour de ces équipements. Les remontées, les accès et les équipes étaient organisés autrement. Les mêmes installations accueillaient davantage d’activités, sur une période plus longue, sans que chaque nouveau plaisir crée autant de postes qu’il en aurait fallu dix ans plus tôt.
Les enfants connaissent ces possibilités. Ils ont plus de mal à comprendre pourquoi je parle encore de sports d’hiver comme si le mot donnait une date à chaque geste. Je leur montre les arbres et les sommets. L’été et l’hiver existent toujours. Ce sont certains équipements qui permettent de ne plus attendre l’un pour pratiquer une activité associée à l’autre.
Mon petit-fils me demande alors pourquoi nous attendons encore avec plaisir la première vraie neige. Je cherche une réponse qui ne dévalorise pas celle sur laquelle il s’amuse. Je lui raconte les bruits assourdis au réveil, les traces que l’on découvre dans un chemin et le paysage entier qui a changé sans que personne ait préparé la piste. Une matière nouvelle peut rendre possible une descente en juillet. Elle ne fait pas, à elle seule, tomber l’hiver sur le village.
Je les vois commencer à distinguer les deux. Leur étonnement porte moins sur ce que l’IA a rendu possible que sur le nombre de choses que nous devions autrefois attendre. Je ne sais pas encore ce que cette attente donnera à leurs souvenirs. J’espère seulement qu’ils auront aussi l’occasion d’aimer une saison pour ce qu’elle apporte, même lorsque les machines leur permettent d’en emprunter certains plaisirs toute l’année.
Il y a plus de temps libéré du travail pour une partie de la population, mais ce temps n’est pas réparti comme les revenus. Une personne peut avoir beaucoup d’heures disponibles et peu de moyens pour un forfait, du matériel ou un hébergement. D’autres continuent de travailler intensément et achètent une courte parenthèse dans la montagne. Les professionnels du tourisme doivent servir ces vies différentes, avec des coûts transformés par les robots et des limites que la géographie conserve.
Le ski ne se produit pas uniquement avec des algorithmes. Il faut des conditions, des installations, de l’énergie et des choix d’aménagement dans un climat qui change. Les chemins ont besoin d’entretien ; les itinéraires de VTT demandent une organisation ; les visiteurs occupent des logements dont les habitants ont aussi besoin. Une station riche en possibilités de loisirs ne devient pas automatiquement facile à habiter toute l’année.
Nous marchons un moment sans objectif particulier. Mon petit-fils frappe doucement l’air avec ses bras, puis invente une marche de robot qui fait rire sa sœur. Je le laisse faire jusqu’à ce que le passage demande de regarder où l’on met les pieds. Ils reprennent leur jeu dès que le chemin s’élargit.
La petite invente une autre démarche, avec un pied qui refuse d’avancer. Son frère veut la réparer. Elle lui échappe et vient se cacher derrière moi ; je dois finir le chemin avec une main accrochée à chaque côté de ma veste.