Chapitre 21 / 29
Le film de ce soir
Partie IV — Le temps que nous habitons
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Le soir de notre visite à Jeanne, nous retrouvons la famille pour une projection en plein air. Nous sommes le 8 novembre. Depuis quelques jours, la douceur nous fait penser à un début de septembre de nos premières années ici. Le réchauffement a prolongé les périodes où l’on peut rester dehors, et cet automne est particulièrement doux. Dès que le soleil disparaît, nous cherchons les couvertures ; les organisateurs ont prévu de déplacer la séance à l’abri si le temps change. Valentine nous rejoint avec les enfants. Carole a terminé sa journée assez tôt et Charlotte arrive juste avant que les places soient toutes occupées. Il faut rapprocher deux sièges, en laisser un libre pour quelqu’un qui revient avec des boissons, retrouver la veste que ma petite-fille vient déjà de poser quelque part. Le spectacle n’a pas commencé et nous avons beaucoup à faire.
Charlotte interroge ses lunettes pour retrouver la veste : elles gardent, si elle l’autorise, le souvenir des objets qu’elle vient de regarder. Carole la lui tend avant la réponse. Elle était sur le dossier de son siège. Charlotte remercie Carole, puis retire les lunettes pour regarder le film.
Son roman à la couverture verte dépasse du sac posé entre ses pieds. Mon petit-fils le reconnaît. Elle lui dit que sa lecture attend encore une date confirmée, mais qu’elle a trouvé l’endroit où couper.
— Même si c’est le meilleur moment ?
— Surtout si c’est le meilleur moment.
Il vérifie les dernières pages avant de le lui rendre.
Édouard m’a rappelé en fin d’après-midi. Le logiciel avait signalé un accès à vérifier ; il avait laissé l’alerte en attente pendant qu’il terminait les éléments du montage. Son responsable lui a demandé de reprendre l’ensemble du trajet. Avec l’IA, il compare maintenant deux façons d’acheminer les pièces. Il veut lui présenter sa nouvelle fiche la semaine prochaine. Je lui ai proposé de la regarder ; il préfère la terminer d’abord.
L’écran se détache devant le ciel qui s’assombrit. Les montagnes restent visibles de chaque côté, plus lentes à disparaître que les façades. J’aime cette manière d’assister à un film sans cesser tout à fait d’être dans le paysage. Les enfants, eux, inspectent les petits boutons placés sur les accoudoirs. Ils veulent vérifier qu’ils pourront voter.
Le film de ce soir sera construit pendant la projection. Les personnages, les images, les voix, la musique et le déroulement sont générés par l’IA. Cette histoire n’a été écrite ou tournée par aucune équipe avant notre arrivée. Le système dispose d’un cadre, d’un univers et de règles de cohérence, puis adapte les développements aux choix proposés au public.
Une histoire commence. Un personnage arrive dans un village qui ne ressemble pas au nôtre, ce qui n’empêche pas mon petit-fils d’y reconnaître immédiatement une rue. Nous découvrons une difficulté, puis les sièges s’allument discrètement. Deux possibilités nous sont proposées. Les enfants veulent savoir ce que nous allons choisir. Valentine leur rappelle que chacun peut voter comme il le souhaite.
La majorité décide. Le film reprend presque aussitôt, en tenant compte des éléments déjà posés. Un personnage conserve ce qu’il sait, un objet reste à l’endroit où il a été laissé, les conséquences du choix se prolongent dans les scènes suivantes. Les premières versions de ce type de spectacle pouvaient se contredire ou donner l’impression de passer d’un morceau à un autre. Les systèmes ont appris à maintenir une continuité beaucoup plus convaincante.
Mon petit-fils s’étonne lorsque je lui explique qu’autrefois le film était terminé avant que nous entrions dans la salle. Nous venions découvrir exactement la même suite de scènes que les autres spectateurs, quelquefois des années plus tôt. On pouvait revoir le film, mais pas lui demander un autre dénouement parce que l’on était d’une humeur différente ce soir-là.
Sa sœur demande si les personnages étaient déjà dans la machine. Je lui parle des acteurs, des lieux de tournage, de la lumière qu’il fallait attendre et des scènes recommencées plusieurs fois. Des personnes jouaient une émotion, reprenaient un geste, changeaient un ton, puis d’autres choisissaient et assemblaient les prises. Le film pouvait demander des mois ou des années avant d’arriver jusqu’au public.
Elle voudrait savoir pourquoi on ne prenait pas simplement la bonne scène dès le début. Je retrouve le raisonnement de son frère devant le facteur : une fois le résultat devenu facile à obtenir, le travail qui le produisait paraît une complication volontaire. Je lui explique que les gens cherchaient, qu’ils essayaient et qu’ils construisaient quelque chose ensemble. Une scène pouvait devenir meilleure parce qu’un acteur proposait un geste auquel personne n’avait pensé auparavant.
Elle me demande si l’IA ne peut pas proposer de gestes. Bien sûr qu’elle le peut. Elle crée aujourd’hui des moments dont la force me surprend. Je lui raconte une scène que j’avais revue plusieurs fois pour un geste de l’acteur. Elle me demande si nous pourrons la regarder en rentrant.
Une nouvelle décision apparaît. Ma petite-fille vote pour une issue que le public ne choisit pas. Elle attend un instant, puis me regarde avec une indignation parfaitement claire. On lui avait donné un bouton ; l’histoire ne fait pas ce qu’elle veut. Je lui explique la majorité. Elle trouve le système beaucoup moins intéressant depuis qu’elle en a expérimenté ce détail.
Charlotte lui propose d’imaginer, après la séance, la suite qu’elle aurait préférée. Les outils lui permettront de la voir. L’idée la console. Le public partage ce soir un parcours commun, mais chacun pourra retrouver une variation chez lui. Le prix de la génération est devenu suffisamment faible pour rendre accessibles des possibilités que l’économie du cinéma ancien n’aurait pas pu offrir à chaque spectateur.
La séance a néanmoins un coût. Il faut des équipements, de l’énergie, des droits sur les ressources utilisées, un lieu, des sièges, une organisation. Produire une autre version ne demande plus de rappeler des acteurs ni de remonter un décor. Nous payons aussi pour les sièges, la projection et l’accueil dans ce lieu.
Carole a laissé passer deux votes sans appuyer. Je lui demande tout bas si elle a oublié le bouton.
— J’aimerais savoir ce qu’il aurait osé faire si on ne lui avait rien demandé.
Je lui montre les enfants, entièrement pris dans la discussion d’un prochain choix. Elle sourit en les écoutant.
— Eux, ils s’amusent. Moi aussi. Pour mon prochain film, je veux bien qu’on me laisse découvrir la fin.
Je pense d’abord qu’il suffirait de demander une version sans vote. Elle le sait aussi bien que moi. Sa remarque porte sur ce que nous finissons par attendre des histoires lorsqu’elles s’habituent à nous satisfaire. Je lui dis que ce film peut nous surprendre malgré les options proposées. Elle acquiesce au moment où une scène prend justement une direction que nous n’avions ni l’un ni l’autre imaginée. Nous revenons à l’écran. Carole tire la couverture sur nos genoux, puis remet sa main dans la mienne.
Je m’aperçois que j’ai cessé de commenter le fonctionnement. Le film m’a pris. Je veux savoir ce que le personnage fera d’une promesse qu’il a donnée, et je préférerais presque ne plus voter. Une part de mon plaisir consiste à recevoir une décision qui ne soit pas la mienne. Les histoires que j’ai aimées autrefois m’ont souvent conduit là où je n’aurais pas demandé à aller.
On trouve aussi des œuvres fixes, anciennes ou récentes, réalisées par des personnes, par des systèmes ou par des formes de collaboration très différentes. Carole en avait proposé une pour un autre soir. J’avais gardé le titre, avec ceux de plusieurs films adaptables devenus des biens de consommation courants.
Je pense aux acteurs et aux techniciens dont les métiers ont changé ou se sont raréfiés. Une production abondante a ouvert des formes de création et fermé beaucoup de postes. Quelques personnes continuent de vivre de projets singuliers, de scènes réelles ou de droits sur des œuvres. Leur réussite ne raconte pas le sort de toutes les équipes qui travaillaient auparavant. Nous avons gagné des spectacles ; des gens ont dû trouver une autre vie autour de ce gain.
La projection se termine. Le public applaudit, puis rit un peu de son propre réflexe. On remercie aussi les personnes qui ont organisé la soirée. Les enfants comparent leurs votes, reconstituent les chemins qu’ils auraient préférés et se disputent déjà une meilleure fin. Je ne sais pas si le film de demain sera plus réussi. Je sais que nous aurons du mal à reproduire exactement cette soirée, ses couvertures, ses petites contrariétés et le moment où Carole a glissé sa main dans la mienne.
En repartant, mon petit-fils me demande si les films d’autrefois pouvaient encore être regardés après la mort des acteurs. Je lui réponds oui. Il cherche ses mots.
— Alors on pouvait encore les voir bouger ?
— Oui. Et les entendre.
Il reprend la main de sa sœur. Ils avancent devant nous pendant que Charlotte replie la couverture restée sur son siège.