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Les temps Valaisans
Ceux qui restent

Chapitre 20 / 29

Jeanne ouvre elle-même

Partie IV — Le temps que nous habitons

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Le samedi suivant, Jeanne nous ouvre avant que j’aie eu le temps de sonner une seconde fois. Les enfants lui tendent ce que nous avons apporté. Elle remercie, puis demande de le poser ailleurs : l’endroit choisi gêne le passage de son appareil. Ma petite-fille déplace le paquet avec le sérieux d’une personne qui vient de recevoir une responsabilité.

Jeanne a nonante-deux ans et vit seule. Nous ne sommes pas de la même famille. Nos visites ont commencé par de petits services de voisinage et sont devenues une habitude, avec cette souplesse qui permet de venir pour parler sans toujours inventer quelque chose à apporter. Elle tient à continuer de décider qui entre, à quelle heure et pour combien de temps. Le fait qu’elle ait besoin d’aide n’a pas retiré cette préférence.

Son logement a été adapté. Certains meubles ont changé de place, les passages sont plus dégagés, les objets fréquemment utilisés restent accessibles. Tout n’a pas été transformé. Elle a refusé des propositions qui auraient rendu l’espace plus pratique au prix d’une étrangeté trop grande. Je pense à mon plat déplacé par la maison et comprends mieux qu’un rangement puisse avoir une importance que ne mesure pas le temps nécessaire pour l’atteindre.

Jeanne veut nous installer près de la fenêtre. Elle prend appui pour se lever ; le robot vient à sa hauteur et l’accompagne dans le mouvement prévu avec son équipe de soins. Elle lui demande d’attendre avant de reprendre son bras. L’appareil s’arrête, puis l’aide à finir lorsqu’elle est prête. Il lui donne la force qui manque à ce moment-là sans décider à sa place de l’instant où elle doit quitter son fauteuil.

C’est un robot d’assistance à domicile, équipé et qualifié pour ces gestes, avec des fonctions de premiers secours et une liaison vers son médecin ou les secours selon la situation. Si elle tombe, il peut alerter, évaluer les signes prévus par son dispositif et l’aider à se relever lorsque les conditions le permettent. Il ne la remet pas debout automatiquement comme on redresse une chaise. Les personnes qui suivent Jeanne ont défini ce qu’il peut faire et les cas où il doit demander une intervention.

Pendant qu’elle nous parle, un signal discret indique qu’une plaque est encore chaude. Elle a préparé quelque chose elle-même avant notre arrivée et oublié de couper la cuisson. Le robot le lui signale, puis l’arrête avec son accord. Elle continue sa phrase. Pour les enfants, l’événement mérite à peine un regard. Pour les siens, pouvoir la savoir chez elle avec cette vigilance change beaucoup de nuits.

Jeanne raconte justement comment l’éclairage l’accompagne lorsqu’elle se lève. Un objet laissé dans le passage est repéré, parfois déplacé avant qu’elle arrive. Le dispositif vérifie les accès utiles, lui rappelle une porte gênante et reste joignable depuis la salle de bain. Elle a choisi ce qui est observé et ce qui ne l’est pas. La sécurité n’exige pas que ses enfants disposent d’une fenêtre permanente sur son intimité. Ils veulent savoir qu’on peut l’aider, pas assister à chacun de ses gestes.

Les progrès médicaux lui ont donné des possibilités qu’elle n’aurait pas eues dix ans plus tôt. Certains mouvements la fatiguent encore ; elle peut alors demander une présence humaine. Elle nous parle des moments où elle préfère être accompagnée.

L’appareil lui a permis de différer une entrée en EMS, un établissement médico-social, qu’elle envisageait quelques années auparavant. À nonante-deux ans, ce délai ressemble à un morceau entier de vie rendu à son adresse. Elle avait regardé avec ses proches comment financer un hébergement durable : ses revenus, son épargne, les aides possibles, puis ce que deviendrait l’appartement. La vente faisait partie des solutions examinées. Elle aurait changé sa vie bien avant le premier carton.

Le maintien à domicile coûte lui aussi de l’argent. Il a fallu adapter le logement, organiser les soins humains et prévoir les relais. Mais le service robotique est devenu peu coûteux par rapport aux heures de présence que demandaient les mêmes gestes autrefois. La fabrication en grande série et les équipements partagés entre de nombreux abonnés ont rendu ce choix accessible au-delà des familles très aisées. Dans les comptes de Jeanne, il permet de rester chez elle sans vendre immédiatement son toit.

Je ne racontais plus le financement des EMS comme un enchaînement automatique où l’on vend la maison avant de présenter la facture aux enfants. Les prestations, la fortune et la situation familiale devaient être examinées selon les règles. Jeanne craignait néanmoins de voir ses proches consacrer une part croissante de leur temps et de leurs moyens à l’organisation de sa vie. Le dispositif avait diminué cette inquiétude aussi. Une équipe humaine restait prévue pour les soins et les périodes où l’appareil ne pouvait pas assurer son service.

La semaine précédente, une intervention programmée avait immobilisé l’équipement pendant plusieurs heures. Jeanne me raconte comment le relais s’est passé. Elle connaissait le numéro à appeler, quelqu’un était venu pour les besoins qui ne pouvaient pas attendre, et elle avait prévenu qu’elle ne souhaitait pas passer la matinée à expliquer la même chose à trois interlocuteurs. Sa tranquillité tenait à cette organisation autant qu’aux performances de la machine.

Je me souviens des premières vidéos de robots pliant du linge. Nous imaginions volontiers, derrière le geste réussi, toutes les vies qu’il allait faciliter. Il avait fallu des années d’industrialisation, de baisse des coûts, de contrats et de maintenance pour que cette promesse entre vraiment dans un appartement comme celui-ci. Les fabricants chinois avaient joué un rôle important dans la multiplication des appareils. D’autres entreprises avaient développé leurs propres solutions. Pour Jeanne, l’origine du grand mouvement comptait moins que le nom de celui qui répondrait si l’appareil ne revenait pas à sa base ce soir.

Ma petite-fille lui demande si le robot dort. Jeanne lui montre l’endroit où il se recharge. Son frère veut savoir si on peut le réveiller. La machine leur explique qu’elle restera disponible pour certaines fonctions. Ils acceptent cette différence sans difficulté. Leur curiosité se déplace déjà vers un objet ancien posé sur une étagère.

Jeanne le prend et leur montre à quoi il servait. Cette fois, c’est elle qui raconte. Je retrouve dans sa façon de chercher un détail la patience que je m’accorde si mal lorsque je veux absolument terminer mes propres histoires. Les enfants la font recommencer un geste. Ils retiendront peut-être davantage ce mouvement que la date qu’elle leur donne, et elle semble très bien s’en satisfaire.

Je pense à la personne qui venait auparavant plus souvent accomplir les tâches désormais assurées par l’appareil. Ses heures ont diminué. Elle en a peut-être retrouvé ailleurs, peut-être pas. Nous aimions dire que l’automatisation libérerait du temps pour la relation ; cela arrivait seulement lorsque les organisations continuaient de financer cette relation. Une économie pouvait améliorer le service, couvrir d’autres besoins ou simplement réduire la dépense. Le résultat n’était pas écrit dans le robot.

Jeanne bénéficie d’une aide réelle. Une professionnelle a pu perdre une partie de ses revenus. Je ne suis plus aussi pressé qu’autrefois de choisir laquelle de ces deux phrases doit résumer le progrès. Elles décrivent deux personnes qui ont chacune une vie à continuer.

Plus de personnes restaient ainsi longtemps dans leur logement. C’était une réussite considérable pour elles, et une raison supplémentaire pour laquelle les appartements se libéraient moins vite. Le départ de certains saisonniers avait desserré une tension ; la longévité en maintenait une autre. Je pensais à Maxence, à la station qu’il regardait encore depuis son appartement de la vallée. L’amélioration qui permettait à Jeanne de garder son chez-soi ne l’aidait pas à trouver le sien.

Je n’aurais pas voulu que cette pensée arrive jusqu’à elle comme une invitation à faire de la place. Nous espérions tous vieillir chez nous si nous le souhaitions. Il fallait donc produire autrement les logements nécessaires, réutiliser ce qui restait vide, transformer des bâtiments dont l’usage avait changé. La colonie revenait dans mon esprit avec une nécessité beaucoup plus nette qu’au début de nos discussions.

Nous restons un peu plus longtemps que prévu. L’appareil passe reprendre un objet dans l’autre pièce et ne cherche pas à entrer dans la conversation. Jeanne veut savoir ce que les enfants ont vu au village. Ils parlent du drone, des livres et d’une construction dont les détails deviennent difficiles à suivre. Elle les écoute avec une attention qui n’a rien d’une technique de stimulation. Elle est contente de les avoir chez elle.

Au moment de partir, elle nous demande si nous reviendrons la semaine suivante. Les enfants répondent avant moi. Je vérifie mon agenda, puis nous choisissons un moment où je serai disponible et où elle n’aura pas déjà un rendez-vous. La technologie n’a pas retiré le plaisir un peu ancien de fixer une visite.

Sur le palier, ma petite-fille demande pourquoi Jeanne était heureuse de nous voir alors qu’elle avait son robot. Je lui réponds que c’est une autre compagnie. Elle réfléchit, puis se retourne vers la porte qui n’est pas encore fermée.

— La prochaine fois, je peux apporter mon livre ?

Jeanne nous rappelle pour lui demander lequel.