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Les temps Valaisans
Ceux qui restent

Chapitre 19 / 29

Chacun dans sa langue

Partie IV — Le temps que nous habitons

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Un voisin avance la main au-dessus de la table pour désigner son balcon. Ses doigts traversent la résidence. Il les retire en riant, puis reprend son geste plus lentement, comme si cela devait changer quelque chose.

Les Fermes d’Alice apparaissent devant nous en trois dimensions, avec la route derrière les bâtiments, les terrasses et l’entrée du garage. Stéphanie a agrandi la maquette holographique jusqu’à ce que chacun puisse retrouver son logement. Nous sommes le jeudi 6 novembre, à notre séance de PPE, la propriété par étages. Carole et moi avons fermé nos dossiers de travail juste à temps pour la rejoindre.

Stéphanie nous accueille au nom de FDM, la fiduciaire qui assure l’administration de notre résidence. Elle a préparé les prochaines interventions dans les parties communes et les travaux annoncés sur la route. Les propriétaires se rapprochent de la table. Je contourne un angle du bâtiment pour regarder l’accès que j’emprunte tous les jours. Le relief suit mon déplacement ; je n’ai pas besoin de demander qu’on fasse tourner un plan.

Je reconnais un muret, la pente du chemin et jusqu’à une différence de revêtement près de l’entrée. L’IA a rapproché les plans du bâtiment, les images satellites actualisées et les relevés de drones. Les données de terrain complètent les endroits masqués depuis le ciel. Stéphanie peut afficher la date du dernier relevé d’une zone. Une terrasse a été dégagée depuis l’image précédente ; la vue a déjà été reprise. La finesse de l’ensemble nous attire d’abord vers les détails qui n’ont aucun rapport avec l’ordre du jour.

Un copropriétaire commence en suisse allemand. Je l’entends en français, avec un décalage imperceptible. Je le regarde pendant qu’il parle et lui réponds dès qu’il termine sa question. Autour de la table, les échanges passent aussi par le néerlandais. Chacun parle dans sa langue, sans chercher des yeux la personne qui pourrait traduire.

Stéphanie a prévu de petits écouteurs. Carole en porte un. D’autres propriétaires lisent les sous-titres dans leurs lunettes ou sur leur téléphone. J’utilise mon implant, toujours réglé pour traduire à ma demande. Les montants, les dates et les noms restent visibles sur une bande au bord de la table.

Je me souviens du bruit de nos premières assemblées. Quelques copropriétaires traduisaient de bonne volonté pour leurs voisins. Ils rendaient service, mais les phrases se croisaient. Une explication prenait du retard, une autre question commençait, puis quelqu’un demandait de répéter. Nous finissions par parler plus fort pour être compris, ce qui rendait le travail des traducteurs encore plus difficile.

Ce soir, le voisin a pu expliquer jusqu’au bout son problème d’accès. Stéphanie pose un repère à l’endroit qu’il désigne. Il lui demande de le déplacer de quelques mètres : c’est l’autre passage qui l’inquiète.

Elle fait avancer le calendrier. Une section de route s’ouvre dans la maquette. Les engins apparaissent, une barrière dévie les piétons, le créneau d’accès au garage se réduit. Nous regardons les travaux d’une semaine, puis ceux de la suivante. Une copropriétaire cherche aussitôt les jours où elle doit recevoir sa famille. Je reviens au passage que mon voisin vient de signaler.

— Par là, je ne pourrai pas rentrer avec mes courses, dit-il.

Le trajet est pourtant tracé comme accessible. Stéphanie agrandit cette partie. Nous voyons la pente, le détour et l’espace laissé contre la barrière. Le voisin pose sa canne contre sa chaise pour nous montrer comment il porte habituellement ses sacs. Dans la vue générale, j’avais à peine remarqué ce chemin.

Stéphanie inscrit la demande d’un autre accès et la rattache aux phases concernées. Elle la transmettra au responsable du chantier routier. Le calendrier de la route vient du maître d’ouvrage ; notre assemblée organise les interventions de la PPE et fait remonter les besoins des habitants.

Une femme demande à voir la période depuis sa terrasse. La maquette s’agrandit de nouveau. Nous nous retrouvons presque au niveau de sa porte-fenêtre. Une simulation sonore restitue l’ambiance estimée des travaux. Elle nous laisse écouter quelques secondes avant de préciser qu’elle donne des cours à distance, le matin, depuis cette pièce.

— Six semaines comme ça ?

Stéphanie revient au calendrier. Les phases les plus bruyantes sont distinguées des autres. La copropriétaire demande les heures prévues, puis les écarts possibles. Personne autour de la table n’avait pensé à ses cours.

Pour les interventions dans la résidence, deux organisations sont proposées. On peut regrouper certains travaux afin de réduire la durée totale, avec une gêne plus forte pendant quelques jours. On peut aussi les étaler pour conserver davantage de possibilités d’accès. Je préfère la première solution. J’ai déjà envie que tout soit terminé.

Mon voisin préfère la seconde. Il habite ici toute l’année et doit pouvoir sortir chaque matin. Je lui suggère de prévoir ses déplacements autrement pendant les jours les plus difficiles. Il me demande lesquels je serais prêt à reporter si c’étaient mes rendez-vous. Je regarde les dates. J’avais posé la question comme si les siens étaient plus faciles à déplacer.

Carole demande que la seconde solution soit présentée avec autant de détail que la première. Nous venons de parcourir presque chaque étape de l’une ; l’autre n’a eu droit qu’à une vue d’ensemble. Stéphanie les place côte à côte au-dessus de la table, avec les mêmes journées et la même échelle. Les écarts deviennent visibles. Un accès du matin que j’avais cru conservé ne l’est pas dans l’option que je préférais.

Le coût de l’organisation plus étalée s’affiche à son tour. Un propriétaire demande combien chacun devra payer en plus. Le voisin à la canne veut savoir si nous pouvons obtenir une troisième proposition. Les deux questions restent devant nous. La traduction n’a laissé personne à l’écart du désaccord.

Je renonce à demander un vote immédiat. Je voudrais que nous chiffrions d’abord un aménagement du passage pendant les quelques journées qui posent le plus de difficultés. Un autre copropriétaire estime que nous repoussons encore une décision. Il avait réservé sa soirée pour l’arrêter, et le retard risque aussi de coûter de l’argent.

Stéphanie reprend les options avec nous. Nous validons les interventions qui ne dépendent pas de ce point, puis lui demandons le complément sur les accès. Les décisions apparaissent dans les trois langues. Quelqu’un relève qu’une demande d’estimation a été résumée comme un accord sur la dépense. Elle corrige et nous fait relire la phrase avant de la valider.

Plusieurs propriétaires se lèvent lorsque les écouteurs sont à rendre. Mon voisin reste près de la table. Il suit encore le passage du doigt, en contournant la barrière virtuelle. Je m’approche. Nous avons convenu de descendre le regarder ensemble à la sortie.

— Vous pouvez remettre le mardi matin ? demande-t-il à Stéphanie.

Elle fait revenir les engins dans la maquette. Cette fois, je regarde de son côté de la route.