Aller au contenu principal
Les temps Valaisans
Ceux qui restent

Chapitre 18 / 29

La maison avait commencé sans nous

Partie IV — Le temps que nous habitons

13 min de lecture

Mode de lecture

Ou continuez en défilement ci-dessous.

Le mercredi suivant, lorsque nous rentrons avec les enfants, les courses sont déjà rangées. Les produits frais ont rejoint le réfrigérateur, les emballages sont regroupés et le sac de livraison attend au même endroit que d’habitude. Le robot termine de plier du linge. Il déploie une manche restée prise sous un vêtement, recommence le pli et pose la pièce sur une pile dont la régularité aurait satisfait Carole. Mon implant signale en même temps une demande de mise à jour. Je la laisse en attente ; les petits ont déjà commencé à me parler.

Les enfants passent devant sans s’arrêter. Ma petite-fille veut boire. Je lui demande d’abord d’enlever ses chaussures ; elle me répond qu’elle n’a pas marché dans la boue. La maison peut organiser une livraison, suivre le lavage et préparer la température des pièces, mais je continue de répéter des phrases que mes parents auraient reconnues sans difficulté.

Je m’approche de la fenêtre pendant qu’ils se déchaussent. Notre appartement domine la plaine des Écluses. En contrebas, je vois la patinoire, quelques silhouettes qui avancent le long de la balustrade et une autre qui traverse avec une aisance dont je serais incapable. Nous sommes en novembre ; la scène pourrait appartenir à n’importe lequel de nos premiers hivers ici. Il suffit pourtant que je repense au mois de juillet pour qu’elle redevienne extraordinaire.

La même surface était ouverte, en plein air, lorsque la température approchait trente degrés et que le soleil tombait directement dessus. Depuis l’appartement, je voyais des jambes nues au-dessus des patins, des spectateurs en tenue d’été et, juste à côté, des enfants qui cherchaient un coin d’ombre. Pendant longtemps, l’ouverture de la patinoire avait annoncé pour moi l’arrivée de l’hiver. Elle fonctionnait durant la saison froide, selon les conditions et le calendrier. En 2036, on pouvait venir y glisser toute l’année.

Des surfaces synthétiques existaient déjà bien avant. La nouveauté venait des matériaux que l’IA avait aidé à découvrir et à mettre au point : une surface de glisse dont le comportement se rapprochait beaucoup mieux de celui de la glace, stable sous le soleil, sans demander de maintenir une grande masse d’eau gelée contre la chaleur. On disait toujours aller sur la glace. Le mot avait gardé le geste et perdu une partie de sa définition ancienne. L’entretien et les équipements consommaient encore de l’énergie, mais bien moins que ce qu’aurait exigé notre ancienne idée d’une patinoire froide en plein été.

Je me souviens des premières semaines. Je venais regarder par la fenêtre sans raison particulière, seulement pour retrouver cette petite impossibilité devenue visible sous mes yeux. Les enfants m’avaient vite trouvé curieux : la patinoire était ouverte, donc on y patinait. Ils ne comprenaient pas ce que la température venait faire dans mon étonnement.

Aujourd’hui, ma petite-fille me rejoint. Elle demande si nous pourrons y aller une autre fois. Je lui explique que, lorsque nous nous étions installés, on attendait la bonne saison. Elle regarde la surface, puis les arbres. Elle veut savoir qui décidait de fermer. Il faut commencer par lui parler du froid, de l’eau et de la différence entre ce qui gèle dans une flaque et le matériau sur lequel les patineurs avancent. Elle voudrait surtout savoir si nous pourrons y aller samedi.

Le robot m’appelle doucement depuis la cuisine. Le menu attend mon accord. Je réponds « comme d’habitude » en revenant vers lui.

En 2026, nous regardions encore les démonstrations de robots capables de plier une serviette ou de saisir une assiette. Les mains étaient devenues plus habiles, les appareils plus fiables, leur entretien plus simple à organiser. En quelques années, les vidéos que nous commentions avaient laissé place à des contrats de service et à des machines occupées chez nous.

Notre robot vide le lave-vaisselle, range, nettoie, prépare certaines opérations de cuisine et déplace ce qui me demanderait un effort inutile. Je lui parle comme on donne une consigne dans une pièce où quelqu’un travaille, en ayant appris à préciser les autorisations qui comptent. Le système gère aussi une partie de l’organisation du logement. Il n’est plus nécessaire d’aller d’un appareil à l’autre pour obtenir une réponse à une question domestique.

J’avais confié ces tâches avec un enthousiasme que Carole ne partageait pas toujours au même rythme. Dès qu’un essai me semblait concluant, j’étais prêt à laisser faire. Elle voulait regarder, comparer, reprendre un détail. Les appareils pouvaient désormais comprendre des consignes très fines ; encore fallait-il décider de ce que chacun considérait comme un bon résultat. Un linge propre et un linge correctement plié n’avaient pas exactement la même définition dans nos deux esprits.

Je cherche un plat dont je me sers souvent. Il n’est pas à sa place. La maison m’indique un autre rangement, choisi selon les usages récents pour faciliter l’accès. La proposition est rationnelle ; elle m’agace immédiatement. Je veux retrouver mes affaires là où je pense les avoir laissées, même si une autre organisation ferait gagner quelques secondes.

Les enfants rient de me voir discuter avec le mobilier. Je demande que l’ancien emplacement soit rétabli et qu’on me consulte avant un nouveau changement. Le robot remet le plat où je le cherchais.

Un message d’Édouard arrive pendant que je le range. Son responsable lui a rendu sa première fiche de préparation. « À reprendre : comment comptes-tu faire arriver les éléments de charpente jusqu’au chantier ? » Je lui demande ce qui manque. Il répond qu’il me rappellera après avoir compris. Je laisse le message ouvert sur l’écran du bureau.

Mon petit-fils s’arrête devant le linge. Il demande si nous pliions réellement tout à la main. Je lui réponds oui, pendant longtemps. Il regarde la quantité de vêtements, puis pense aux sacs de croquettes et aux arrêts du facteur. Je vois les tâches s’additionner dans sa tête. Sa sœur veut savoir qui le faisait à la maison. La question est moins historique qu’elle n’en a l’air.

Je leur explique que cela dépendait des moments, des disponibilités et des exigences. Je pliais volontiers le linge. Mon résultat plaisait rarement à Carole. Je considérais qu’un vêtement était plié lorsqu’il tenait dans la pile ; elle voyait aussitôt le col, les manches et la façon dont on le retrouverait en le prenant. Elle avait fini par me montrer comment elle voulait le retrouver.

Lorsque j’ai rapporté le premier robot capable de s’en charger correctement, Carole a pris en main son entraînement. Elle lui a montré le résultat qu’elle voulait, corrigé la largeur d’un pli, indiqué où poser chaque catégorie. Je l’ai regardée refaire avec une patience intéressée ce qu’elle ne souhaitait plus refaire derrière moi. Une fois ses attentes enregistrées, les piles lui convenaient. Par une économie remarquable de nos désaccords, elles me convenaient aussi.

Le robot avait réglé quelques tensions dont je ne regrettais pas la disparition. Elles ne venaient pas toujours d’un refus de participer. Nous n’avions simplement pas, au même instant, la même priorité. Pour l’un, on pouvait débarrasser après ; pour l’autre, le plan de travail devait être libre tout de suite. La machine n’attendait pas d’avoir terminé une conversation ou une page. Elle pouvait s’occuper de la tâche au moment qui nous convenait, sans que nous ayons à négocier chaque petit décalage.

Cela n’a pas mis fin à toutes nos discussions. Carole préfère encore reprendre certaines choses elle-même. Elle dit que donner les consignes lui prendrait plus de temps que le geste. Je trouve souvent l’argument faux dès lors que la consigne servirait ensuite des dizaines de fois. Je le lui dis, et elle me répond que tout ne se répète pas exactement ou qu’elle a simplement envie de décider en faisant. Je soupçonne parfois un besoin de garder la main. Elle me demande surtout de la laisser faire lorsqu’elle en a envie.

Je repense au plat que je viens d’exiger de retrouver à son ancienne place. Les enfants ne relèvent pas la contradiction. J’en suis reconnaissant.

Je pense aussi à ceux qui accomplissaient ces gestes chez les autres. Dans les années 2020, les stations faisaient largement appel à des saisonniers venus de l’étranger pour les chambres, le linge, les cuisines et les rotations d’appartements. À l’échelle du Valais, d’autres travailleurs passaient la frontière pour venir travailler puis rentraient chez eux. On mettait parfois toutes ces situations sous le même mot, alors qu’un frontalier ne cherchait pas nécessairement un logement dans la station et qu’un saisonnier pouvait en avoir besoin pendant plusieurs mois.

Les robots ont fortement réduit les effectifs nécessaires à certaines de ces tâches. Moins de saisonniers à loger a desserré une partie de la pression pendant les pointes. Des chambres se sont libérées, quelques locations ont retrouvé un autre usage. Je pouvais m’en réjouir pour ceux qui cherchaient une adresse ici. Je connaissais moins bien la suite de l’histoire pour ceux qui ne venaient plus.

Samuel m’avait parlé de personnes retrouvées dans une autre activité, et de messages auxquels il ne savait pas quoi répondre. Certains avaient bénéficié des possibilités nouvelles dans leur pays. D’autres cherchaient encore des heures, ailleurs, pour une famille que la baisse de nos besoins n’avait pas rendue moins réelle. Samuel avait encore leurs numéros. Il lui arrivait de recevoir une demande d’heures qu’il n’avait plus à proposer.

Le logement a ses dépendances. Certaines fonctions restent disponibles localement, même lorsqu’une liaison extérieure manque. D’autres utilisent des services à distance et des mises à jour régulières. Maxence m’a aidé à comprendre cette organisation, les droits d’accès et ce qui serait possible si nous changions de prestataire. Je ne vérifie pas tous les paramètres chaque semaine, mais je veux savoir où se trouvent les commandes qui comptent et comment obtenir de l’aide sans dépendre d’une seule conversation avec la maison.

Pour les enfants, nous avons choisi des périodes d’écoute et des traitements locaux. L’appareil peut signaler un obstacle sans conserver toute leur journée. Valentine a vérifié les réglages avec nous. Elle tient à pouvoir les revoir lorsqu’un service évolue ; une autorisation ancienne peut changer de portée avec une fonction nouvelle.

L’écran propose maintenant une activité adaptée au temps qui nous sépare du dîner. Je la refuse d’abord par agacement, puis je regarde ce qui est proposé. L’idée n’est pas mauvaise. Je n’aime simplement pas que chaque intervalle soit déjà rempli avant que les enfants aient pu s’ennuyer un peu ou inventer leur propre occupation.

Les petits choisissent de construire quelque chose avec des objets qui n’avaient pas cette destination. Je leur laisse une place et retire ce qui pourrait poser problème. Le robot poursuit le rangement dans l’autre partie de la pièce.

Une pièce roule sous le meuble. Je m’accroupis pour la récupérer. La maison pourrait sans doute envoyer un appareil la chercher, mais j’ai déjà le bras tendu. Mon petit-fils me guide avec des indications très peu efficaces et beaucoup de bonne volonté. Je finis par retrouver l’objet, pendant que les enfants discutent déjà de l’endroit où le poser.

Carole rentre peu après. Nous lui racontons la sortie et les enfants montrent leur construction. La cuisine annonce le plat du mercredi.

— Encore ? demande-t-elle.

J’avais répondu sans regarder le menu. Nous le changeons et décidons de préparer une partie du dîner ensemble.

Nos retrouvailles à Nendaz n’ont pas rapproché toute la famille. Ma mère vit toujours sur la Côte d’Azur, mon père à Belfort. Nés tous les deux en 1952, ils ont maintenant huitante-quatre ans. Nous avons pris l’habitude de les appeler depuis le salon, souvent une fois par semaine, ou lorsque nous réussissons à nous réunir. Les grands se joignent à nous quand leurs horaires le permettent. Odile, la maman de Carole, nous retrouve elle aussi depuis Voiron.

Nous avons choisi un équipement holographique haut de gamme pour ces rendez-vous. Son installation m’a donné quelques occasions de parler technique ; depuis, personne ne s’y intéresse beaucoup. Les enfants demandent surtout qui nous appelons. On dégage un peu le salon, on prévient ceux qui sont dans une autre pièce. C’est devenu notre petit cérémonial.

Valentine nous rejoint pour dîner. Nous en profitons pour appeler ma mère. Elle apparaît au milieu de nous, à taille réelle. Elle tourne la tête vers celui qui parle, se penche pour regarder ce que les petits lui montrent. Nous nous déplaçons pour lui laisser une place, alors qu’elle n’en occupe aucune. Carole rapproche une chaise par réflexe, puis sourit de son geste.

Avec mon père, depuis Belfort, nous retrouvons le même rituel. Les conversations se croisent, quelqu’un arrive avec son assiette, un enfant l’interrompt pour lui montrer quelque chose. Il peut prendre part à ce désordre familier sans que nous devions tous nous aligner devant un écran. Au moment de nous quitter, il manque encore l’embrassade. Je le remarque chaque fois.

Odile se laisse prendre plus facilement encore. Très tactile, elle tend les bras dès qu’un des enfants s’approche. Le geste reste un instant en suspens, puis elle rit.

— Viens quand même que je te regarde.

L’enfant se rapproche. Elle remarque ses cheveux, lui demande de montrer ce qu’il tient, retrouve sa place dans la conversation. Elle voudrait pouvoir le serrer contre elle. Cela lui manque, même au milieu du plaisir d’être avec nous. Quand nous lui proposons de prolonger un appel pendant le repas, elle accepte aussitôt.

Ce soir, ma mère veut voir ce que nous préparons. Je lui montre le plat ; elle me demande de le tenir moins près. Les petits se disputent la place pour lui expliquer leur construction. Nous devons lui promettre de la lui montrer une fois le dîner terminé.

La demande de mise à jour revient après l’appel. Carole et moi nous écartons un instant pendant que Valentine regarde la construction des petits. Cette fois, je lui fais lire la proposition sur l’écran. L’interface de mon implant pourrait apprendre davantage de mes habitudes pour préparer une réponse avant que je l’aie entièrement formulée. Le réglage actuel reste disponible. On me promet surtout moins d’interruptions et une aide plus rapide.

— Tu voulais justement qu’il attende que tu le sollicites, dit-elle.

Je relis. Le nouveau réglage conserve une commande d’activation, mais étend la période pendant laquelle des signaux sont analysés pour ajuster l’assistance. J’avais commencé par regarder les fonctions supplémentaires. Carole est allée directement à ce qui changeait dans mon accord.

Nous avons eu une conversation assez proche en 2032, avant que je fasse poser l’implant. J’étais arrivé avec les démonstrations, les langues que je pourrais parler, les documents que je pourrais consulter sans interrompre un échange pour chercher mon téléphone. Je passais déjà une partie de ma journée à solliciter des assistants. Ce nouvel accès me semblait la suite assez évidente de mes usages.

Carole m’a demandé ce qui se passerait si je changeais d’avis. J’ai répondu que je pourrais désactiver le service. Elle a attendu que je mesure moi-même la différence entre couper une fonction et retirer un appareil de mon corps.

J’ai repris rendez-vous avec l’équipe médicale. Nous avons parlé de l’intervention, du suivi, d’un éventuel retrait et de ce qui dépendrait encore d’un fournisseur. Je voulais savoir ce qui était traité sur place, ce qui pouvait être transmis et ce qui resterait utilisable si je quittais le service. Certaines réponses m’ont rassuré. D’autres m’ont obligé à reporter ma décision. Carole ne cherchait pas à choisir pour moi ; elle voulait que je regarde aussi ce que l’enthousiasme m’avait fait lire trop vite.

J’ai fini par accepter. Pendant les premiers jours, je me suis trouvé remarquablement équipé pour des choses très ordinaires : demander une traduction, retrouver une référence, vérifier une heure sans chercher un appareil dans ma poche. Puis j’ai cessé d’y penser. Les mains libres ont tenu leur promesse. Le dispositif est devenu assez discret pour que j’oublie parfois d’examiner ce qu’on lui proposait d’apprendre ensuite.

La notice de ce soir distingue les signaux captés, leur interprétation locale et les informations éventuellement envoyées à un service. J’en comprends les mots. Je ne peux pas observer moi-même chacune de ces opérations. Je dépends de garanties, de contrôles et de personnes auxquelles je fais confiance. J’avais consacré beaucoup de temps à régler ce que la maison saurait des enfants. J’avais accepté plus vite certaines évolutions d’un équipement que je portais en permanence.

— Ce qui m’intéresse, dis-je, c’est de trouver plus vite ce que je cherche.

— Et tu veux qu’il t’aide à partir de quand ?

Nous regardons les exemples. Dans l’un, l’assistant propose une formulation alors que la personne cherche encore ses mots. Je connais le confort de cette aide. Je connais moins bien ce qu’elle fait disparaître : la phrase abandonnée, le détour, l’idée que l’on n’aurait peut-être jamais exprimée mais qu’on avait besoin d’essayer. Il m’est arrivé de reprendre une suggestion si naturellement que je ne savais plus, quelques minutes après, où s’était terminé mon premier raisonnement.

Je refuse l’option. Je garde l’activation à ma demande et fais afficher les réglages actuels pour les revoir avec davantage de temps. Carole n’a pas de commentaire à ajouter. Elle retourne vers les petits, qui l’appellent pour leur construction.

Je désactive l’assistant pour la soirée. Quelques instants plus tard, je veux vérifier une idée qui vient de me traverser et commence à le solliciter par réflexe. Il ne répond pas. Je cherche mon téléphone, puis me rappelle que je l’ai laissé dans le bureau. La question me paraît soudain moins urgente. Elle reviendra peut-être ; je peux aussi l’oublier.