Chapitre 17 / 29
Ils avaient déjà quitté le bureau
Partie III — Ce que nous apprenons encore
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Le mardi suivant, je passe voir Martine et Jean-Pierre en fin d’après-midi. J’ai terminé ma dernière réunion et ils ont un moment avant de sortir. Il faut désormais prendre rendez-vous avec mon oncle et ma tante presque aussi soigneusement qu’avec mes clients. Ils ne travaillent plus depuis longtemps, mais leurs journées se remplissent très bien sans employeur.
C’est chez eux que j’avais découvert Haute-Nendaz, enfant, pendant les vacances de ski. Je retrouve parfois une odeur, une façon de poser les chaussures à l’entrée, et un souvenir revient avant que j’aie compris lequel. À l’époque, ils m’accueillaient quelques jours. Aujourd’hui, nous habitons assez près pour nous voir entre deux courses. Je n’aurais pas su imaginer ce rapprochement lorsque je repartais avec mes affaires de ski et l’envie de revenir.
Il y a surtout sa sauce aux morilles. C’est ma madeleine de Proust. Martine sait que je l’adore et m’en prépare systématiquement lorsque nous venons manger, pour me faire plaisir. Je n’ai même plus besoin de la lui demander. À la première bouchée, je retrouve les repas chez eux et le plaisir d’être attendu.
Je la complimente chaque fois, avec sans doute les mêmes mots. Elle les connaît, mais je les pense toujours autant. À soixante-deux ans, je me réjouis encore qu’elle ait pensé à ce que j’aime.
Ils ont surtout vécu à Lutry. Le Valais accueillait leurs séjours, les vacances, une partie de leur temps libre. Les canicules répétées ont fini par changer leurs habitudes. D’abord, ils sont montés plus tôt dans l’été, puis ont repoussé leur retour. Ils ont trouvé à Nendaz des nuits plus supportables et des activités auxquelles ils ne voulaient plus renoncer. Peu à peu, Lutry est devenu l’endroit où ils retournaient pour quelques jours. Ils n’ont pas quitté une vie d’un seul coup ; ils ont passé davantage de temps dans l’autre.
Martine termine une conversation en italien lorsque j’arrive. J’entends une voix lui demander de reprendre une phrase. Elle recommence, écoute, puis recommence encore. Elle m’aperçoit et lève un doigt : elle veut aller au bout. Je connais suffisamment ce geste pour attendre.
Elle avait commencé l’italien au moment de sa retraite. Son interlocuteur d’aujourd’hui est virtuel. Il connaît les constructions qui lui demandent encore un effort et les mots qu’elle reconnaît sans penser à les employer. Pendant un temps, ils avaient surtout travaillé la grammaire et le vocabulaire. Maintenant, ils discutent d’un voyage, d’un article ou d’une recette, et il revient sur un accent, une voyelle trop courte, une intonation qui trahit le français. Elle peut lui demander de répéter dix fois sans avoir l’impression d’abuser de sa patience.
Quand elle interrompt la séance, je lui demande ce qui résistait. Elle me fait entendre les deux versions. Je distingue quelque chose, sans être certain que j’aurais remarqué la différence tout seul. Mon implant aurait pu m’aider à produire la phrase. Elle voulait être capable de la dire sans lui.
Carole et elle en avaient parlé la dernière fois. Toutes les deux connaissaient le plaisir un peu laborieux de chercher un mot, puis de le retrouver assez vite pour que la conversation continue. Je ne leur contestais pas ce plaisir. Grâce à mon équipement, je pouvais parler avec des personnes que je n’aurais jamais comprises autrement. Martine, elle, avançait dans une langue qu’elle avait choisie. Nous n’attendions pas exactement la même chose de notre aide.
Elle avait été pédiatre. Les progrès médicaux l’intéressent toujours et elle continue de suivre les recherches. Elle ne reçoit plus de patients ; elle lit désormais les résultats sans avoir, le lendemain, à les appliquer dans une consultation. Cela lui donne du recul, pas de l’indifférence. Il lui arrive de penser à un enfant qu’elle avait soigné et pour lequel une possibilité nouvelle serait arrivée trop tard.
Je lui parle des travaux qui intéressent Juliette. Martine demande ce que les équipes ont réellement observé, sur combien de cas, et ce qu’il reste à comprendre. Puis elle s’enthousiasme pour un résultat dont elle mesure mieux que moi la portée. L’IA avait raccourci certaines recherches, rapproché des observations et ouvert des pistes que trop peu de spécialistes auraient eu le temps d’explorer. Elle savait aussi pourquoi une découverte prometteuse devait encore devenir un traitement que l’on pouvait proposer avec confiance.
Pour elle et Jean-Pierre, cette révolution avait commencé après la fin de leur vie professionnelle. Ils n’avaient pas reçu de consigne leur demandant de se former à toute vitesse. Aucun responsable ne leur avait annoncé qu’un outil ferait désormais une partie de leur métier. Les changements leur étaient d’abord arrivés par un examen médical plus simple, un service plus pratique, une conversation devenue possible. Ils avaient le temps de choisir ce qui les intéressait.
Ils connaissaient pourtant les inquiétudes de la famille. Jean-Pierre m’avait écouté raconter les réorganisations des entreprises, puis les recherches de Maxence. Martine suivait les questions de l’école à travers Valentine. Leur retraite les protégeait d’une partie de ces secousses ; elle ne les mettait pas à distance des personnes qui les traversaient.
Jean-Pierre nous rejoint avec son écran. Avant sa retraite, il était directeur des systèmes d’information chez Renault Finance, à Lausanne. Il conserve le goût des outils bien construits et une solide connaissance des placements qu’il suit. Son entrée dans l’IA a commencé par une demande très précise : pourrais-je lui faire une application pour gérer plus facilement ses titres ? Il voulait retrouver ses positions, comprendre ses mouvements et préparer ses ordres sans devoir appeler un conseiller pour chaque opération.
Nous avons commencé ensemble. Puis il a appris à demander les modifications lui-même. L’IA l’aidait à construire les vues qui lui manquaient, à rapprocher des informations dispersées et à vérifier ses calculs. À mesure que les outils progressaient, il a ajouté des scénarios et des estimations sur l’évolution de ses placements. Je recevais moins de demandes de dépannage et davantage de messages commençant par : « Regarde ce que j’ai fait. »
Il me montre aujourd’hui deux hypothèses sur le même titre. Son outil estime les effets possibles d’un changement de demande et les compare à ce qui s’est produit dans d’autres situations. Il sait que le marché peut réagir autrement. Il garde les anciennes prévisions, y compris les mauvaises, pour ne pas confondre la qualité du modèle avec le souvenir de ses réussites.
L’application lui permet aussi de transmettre ses ordres par un accès sécurisé à son intermédiaire financier. Il choisit ce qu’il envoie et confirme l’opération. La banque ou le courtier reste dans le circuit, mais Jean-Pierre n’a plus besoin de solliciter un conseiller pour transmettre ses ordres. Jean-Pierre apprécie cette autonomie. Les autres investisseurs disposent eux aussi de meilleurs outils : cela ne lui promet pas de gagner à chaque fois.
Je lui demande s’il passe moins de temps à suivre ses placements depuis qu’il a simplifié tant d’opérations. Martine répond avant lui : pas toujours. Il a surtout trouvé de nouvelles questions à poser. Nous rions. Je reconnais assez bien ce que l’on pourrait dire de moi.
Je repense au dîner de 2026 où Jean-Pierre et Martine nous ont annoncé son cancer des ganglions. Il a plutôt bien supporté la chimiothérapie et la rémission s’est prolongée. Dix ans plus tard, cette période est devenue un mauvais souvenir, même si les contrôles restent inscrits dans son agenda.
Une partie de ce suivi se fait désormais chez lui. Il pose le bout du doigt contre un petit boîtier ; une cartouche recueille quelques gouttes de sang, puis l’analyse commence. L’appareil effectue des examens qui auraient autrefois mobilisé plusieurs laboratoires. L’IA compare les résultats à son historique et recherche des changements parfois trop discrets pour qu’il en ressente les effets.
Son ancien cancer fait l’objet d’une surveillance particulière, parmi beaucoup d’autres anomalies possibles. Un signal préoccupant est transmis à son médecin, qui décide des examens à poursuivre. Les consultations prévues restent au calendrier. Jean-Pierre apprécie surtout de pouvoir faire ces prélèvements sans organiser un déplacement.
Il me montre le résultat reçu pendant son café du matin : aucune anomalie nouvelle détectée. Puis il fait défiler les photos de sa dernière sortie en Harley.
Près de l’entrée, son casque est posé sur un meuble. Jean-Pierre approche des nonante ans et a ressorti sa Harley-Davidson. Pendant plusieurs années, elle avait passé de plus en plus de temps au garage. Il la remisait plus tôt, attendait davantage avant de la reprendre, raccourcissait les sorties. Il parlait parfois de la vendre, puis trouvait une raison d’attendre encore une saison.
Les soins dont il a bénéficié ont amélioré sa solidité osseuse, sa force et sa mobilité. Avec la rééducation, il a retrouvé l’aisance nécessaire pour tenir et manœuvrer une moto lourde. Ce n’est pas seulement la météo qui allonge de nouveau ses sorties. Il se sent capable de les faire. Les périodes au garage ont commencé à raccourcir. Il ne prépare plus chaque hiver comme le dernier avant une vente.
Je regarde le casque pendant qu’il cherche la date d’une prochaine balade. Voilà une conséquence des progrès médicaux que je comprends sans graphique. Il avait cru devoir renoncer à quelque chose qu’il aimait. Il pouvait encore en profiter.
La moto ne remplit pas sa semaine. Jean-Pierre participe aussi aux Trotteurs de la Printze, l’association de marche locale. J’ai fini par le rejoindre après mes soixante ans. Ce passage d’âge m’a réservé au moins une satisfaction : je pouvais faire partie du groupe dont il me racontait les sorties depuis si longtemps. À soixante-deux ans, j’y découvre le plaisir d’être encore parmi les plus jeunes.
Nous marchons dans le Valais, avec des parcours adaptés aux envies et aux possibilités de chacun. Les outils aident à préparer les itinéraires, à regarder la météo et à choisir une difficulté. Tout repose sur le bénévolat. Les membres organisent les sorties, préparent les parcours et veillent les uns sur les autres. Il reste les conversations qui commencent en marchant, les nouvelles de ceux qui n’ont pas pu venir et les endroits où l’on décide de s’arrêter. L’association faisait déjà cela avant que l’IA transforme nos vies. Elle peut continuer à le faire avec des personnes qui gardent plus longtemps l’envie et la capacité de sortir.
Je ne suis pas disponible pour chaque randonnée. Mon agenda professionnel m’oblige encore à en laisser passer, ce qui amuse un peu Jean-Pierre. Il m’envoie le prochain programme et me demande de réserver une date avant d’y mettre une réunion. Martine reprend une phrase en italien pour me dire au revoir. Cette fois, je comprends sans aide. Je lui réponds avec les quelques mots qui sont vraiment à moi.