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Les temps Valaisans
Ceux qui restent

Chapitre 16 / 29

Les années que nous avons gagnées

Partie III — Ce que nous apprenons encore

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Le lendemain matin, Jeanne me demande mon âge en me voyant sortir de la maison. Nous sommes au début de novembre ; j’ai un dossier à terminer avant le déjeuner, mais je suis descendu acheter du pain. Elle le connaît probablement déjà, mais veut surtout savoir combien de temps je compte encore travailler. Je lui réponds soixante-deux ans pour la première question et quelque chose de moins précis pour la seconde. Elle trouve que j’ai encore le temps. À nonante-deux ans, elle dispose d’un point de comparaison que je ne peux pas lui contester.

Nous parlons quelques minutes sur le chemin. Je la connais depuis plusieurs années par le voisinage. Elle vit toujours chez elle, grâce à un logement adapté, à une aide robotique et à des interventions humaines organisées. Elle a retrouvé de la capacité pour certains gestes, reçu des soins qui lui ont évité des limitations plus lourdes et conservé des habitudes auxquelles elle tient. Elle ne ressemble pas à une démonstration de médecine parfaite. Elle a des jours plus faciles que d’autres, et une très nette idée de la manière dont elle souhaite les passer.

Les progrès de la décennie ont modifié notre rapport à l’âge. Beaucoup de maladies se traitent bien mieux ; davantage de personnes conservent longtemps de l’autonomie. Le nombre d’années pendant lesquelles on peut faire des projets augmente. Nous parlons moins vite d’une activité qu’il faudrait abandonner parce qu’un anniversaire est passé. C’est une bonne nouvelle avant d’être une difficulté de financement.

Elle en devient pourtant une. Des droits à la retraite avaient été calculés dans un monde où les durées de vie, les carrières et la place des salaires évoluaient plus lentement. Les systèmes avaient déjà dû être adaptés au vieillissement. Les progrès très rapides de la dernière décennie avaient accru l’incertitude : combien d’années faudrait-il verser des prestations, avec quelles ressources et pour des parcours de travail devenus si différents ?

Dans mes missions, je vois la question arriver des deux côtés. Des personnes souhaitent rester actives plus longtemps, parce qu’elles aiment leur travail, en ont besoin ou ne savent pas encore ce qu’elles voudraient faire ensuite. Des entreprises peuvent produire davantage avec moins d’emplois. Dire simplement que chacun travaillera quelques années de plus ne crée pas automatiquement les postes correspondants.

Je ne peux pas prendre ma situation pour celle de tous. Je dispose d’une expérience, de relations et de clients ; mon activité indépendante me laisse une certaine maîtrise du rythme. Claire a perdu son poste bien avant l’âge où l’on commence habituellement à parler de retraite. Un charpentier dont le corps avait souffert pendant trente ans ne reçoit pas rétrospectivement les protections dont profite aujourd’hui Édouard. Vivre plus longtemps en meilleure santé n’est pas une expérience identique pour chaque personne.

Le soir, Carole et moi reprenons un document sur nos années à venir. Nous travaillons tous les deux. Nous revoyons la direction que nous avions imaginée pour notre retraite future. La question du capital ou de la rente revient avec une force nouvelle depuis que la médecine a changé l’horizon.

Carole me montre un passage en allemand. Elle s’était mise à apprendre la langue dès notre arrivée en Suisse, bien avant que je puisse me dispenser de cet effort.

— Longévité, en allemand ?

— Langlebigkeit.

— Très bien. Et sans ton implant ?

Je ris. Elle a connu mes difficultés assez longtemps pour apprécier le résultat. Un peu plus loin, une formule contractuelle nous arrête tous les deux. Elle me demande cette fois ce que mon outil en comprend. Nous comparons sa traduction au texte, sans confondre une réponse fluide avec une garantie.

Des voisins ont retiré leurs avoirs de prévoyance pour les placer, en répartissant leurs fonds entre plusieurs banques. Ils voulaient garder la maîtrise du capital, disposer de souplesse et décider de ce qu’ils transmettraient. Leurs calculs reposaient aussi sur une durée de vie attendue. Nous avons longtemps trouvé ce raisonnement attirant. Nous regardons maintenant la même perspective en imaginant beaucoup plus d’années à financer.

Je dis à Carole que la rente viagère me paraît reprendre de l’intérêt. Un revenu mensuel qui continue tant que l’on vit devient une protection différente lorsqu’il pourrait accompagner plusieurs décennies de bonne santé. Elle partage ce changement de regard. Ce qui la retient, c’est l’évolution du pouvoir d’achat et les conditions qui seront offertes au moment de choisir. Je regarde surtout le risque d’avoir très bien géré un capital prévu pour une durée trop courte. Elle regarde la liberté à laquelle nous renoncerions en échange d’un revenu durable. Nous connaissons tous les deux les termes du choix ; nous n’accordons pas toujours le même poids à chaque risque.

La prévoyance suisse associait depuis longtemps plusieurs mécanismes. L’AVS finançait des rentes avec des ressources courantes ; la prévoyance professionnelle s’appuyait sur des capitaux accumulés. Les années supplémentaires concernaient les deux. Une économie qui produisait plus avec moins de salaires compliquait encore la première logique, tandis que des rentes versées beaucoup plus longtemps mettaient les capitaux et les règles de conversion à l’épreuve. Notre calcul domestique arrivait dans des comptes qui ne s’arrêtaient pas à notre foyer.

Carole le dit presque au moment où j’y pense. Si beaucoup de personnes reviennent vers une rente pour les mêmes raisons que nous, ceux qui la garantissent devront tenir cette promesse bien plus longtemps. Ce qui nous rassure comme couple peut accroître une difficulté collective. Nous n’allons pas résoudre cette tension en choisissant une mauvaise protection pour nous-mêmes. Nous pouvons au moins cesser de la regarder comme si les finances des retraites concernaient toujours d’autres gens.

Nous ne décidons pas que la rente serait meilleure pour tout le monde. Les conditions, les autres ressources, le besoin de disposer d’un capital et les garanties offertes comptent encore. Un partage peut avoir du sens. Nous décidons de refaire nos calculs avec plusieurs horizons, puis de réexaminer les offres lorsque le choix sera réel. C’est moins spectaculaire qu’un changement de stratégie annoncé en une phrase. Cela nous ressemble davantage lorsque notre propre vie est en jeu.

Le revenu de base demeure dans ces projections. Il n’efface ni les droits constitués ni toutes les protections spécifiques, et les prestations qui assurent la même fonction de minimum doivent être coordonnées. Nous avions passé assez de temps à regarder les budgets du pays pour savoir que la taxe sur les services d’IA ne pouvait financer à elle seule la vie quotidienne, les retraites et chaque progrès que nous souhaitions conserver.

Carole ferme le document avant moi. Elle voudrait lire un moment. Je termine une note, puis m’arrête aussi. Parler des décennies à venir a occupé une bonne partie du samedi soir ; il serait étrange de ne plus trouver de temps pour celui que nous avons déjà.

Jeanne, que je retrouve le lundi suivant, me demande si j’ai répondu à ma seconde question. Je lui dis que je souhaite encore travailler, avec assez de place pour Carole, les enfants et le reste de la vie. Elle trouve la réponse raisonnable, puis me conseille de ne pas attendre d’avoir un programme parfait pour profiter de la journée. Elle doit recevoir quelqu’un et me congédie avec bienveillance.

Je vais ensuite à un contrôle prévu à la Maison de la santé, route des Écluses. J’aime pouvoir m’y rendre à pied. Dans les premières années de notre installation, le bâtiment réunissait déjà des médecins et des professionnels de santé. Nous y trouvions une aide de proximité précieuse. En 2036, je m’aperçois surtout du nombre d’occasions où je ne suis plus obligé de descendre à Sion.

Le miroir de la salle de bains a transmis, avec mon accord, quelques mesures prises au fil des matins. Il ne m’annonce pas un diagnostic pendant que je me rase. Il prépare surtout une série que la médecin pourra comparer aux examens. J’avais désactivé les commentaires quotidiens : je n’avais aucune envie de commencer chaque journée par un bulletin sur moi-même.

Anne, la médecin qui me reçoit, commence par me demander comment je vais. Le dossier rassemble les examens précédents, les traitements et les mesures que j’ai accepté de transmettre. Une infirmière réalise les contrôles nécessaires ; l’équipement d’analyse fournit sur place une partie des résultats que nous aurions auparavant attendus. L’IA les rapproche, signale un point à regarder et prépare plusieurs explications. Anne les examine avec moi. Si un avis spécialisé est utile, elle peut le demander pendant la consultation, avec les images et les données déjà disponibles.

Je regarde cette pièce assez ordinaire en pensant à la quantité de déplacements qu’elle nous épargne. Certaines explorations, une imagerie plus compacte, des analyses et le suivi de soins demanderaient, dans mon souvenir de dix ou vingt ans auparavant, une organisation hospitalière beaucoup plus lourde. Le village a rapproché de nous une partie de ces capacités. L’hôpital reste nécessaire pour les interventions, les soins complexes ou les situations dont le centre ne peut assurer la prise en charge. Le progrès se mesure à des trajets évités pour tout le reste.

Un hélicoptère passe au-dessus de la station lorsque je sors. Il suffit de ce bruit pour rappeler ce qu’aucune salle de consultation ne remplace. Pour une évacuation urgente en montagne, ou un transfert vers un plateau technique adapté lorsque la situation l’exige, il faut encore pouvoir emmener la personne ailleurs. Même avec de meilleurs outils sur place, certains patients doivent encore être transportés à l’hôpital.

Je n’ai passé qu’une partie de la matinée à ce rendez-vous. Je pourrai reprendre mon travail et être là au retour de Carole. Pour Jeanne, ne pas devoir organiser un transport pour chaque examen représente davantage encore. Vivre en montagne est devenu plus simple aussi par ces journées qui ne se défont plus entièrement autour d’un soin.

Je repars en pensant à Juliette. Nous espérons qu’elle aidera des personnes à vivre plus longtemps, puis nous découvrons combien il faut réorganiser pour que ces années soient réellement bonnes à vivre. Je refuse de considérer cette difficulté comme une raison de regretter les guérisons. Il faut maintenant adapter les retraites, les logements et les services à ces vies plus longues.

À la maison, je déplace un rendez-vous de la semaine suivante pour garder une fin d’après-midi libre. Carole me demande de lui envoyer l’invitation avant que quelqu’un d’autre prenne la place. Je saisis son prénom dans l’agenda.