Chapitre 15 / 29
Édouard, dix-sept ans, charpentier
Partie III — Ce que nous apprenons encore
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Édouard a laissé ses chaussures près de l’entrée ce vendredi soir, là où Carole lui demande depuis des années de ne pas les abandonner. Elles ont changé de taille et de fonction ; leur emplacement résiste assez bien à toutes les transformations du monde. Je les déplace pour passer, puis le trouve dans la cuisine avec un morceau de bois qu’il veut me montrer.
Il a aussi rapporté une poignée fabriquée à la demande dans l’atelier. Celle d’un placard avait cassé ; le modèle d’origine ne se trouvait plus. La machine pouvait le reproduire à partir de l’autre porte. Édouard a préféré épaissir la prise et déplacer légèrement l’appui du pouce. Carole l’essaie, puis ouvre une seconde fois le placard. C’est sa façon de lui dire qu’il a bien fait.
Il vient d’avoir dix-sept ans. En septembre 2019, je le tenais encore dans mes bras ; cet automne 2036, il m’explique pourquoi l’assemblage que je regarde n’est pas celui que j’imagine. Il est apprenti charpentier, dans un parcours professionnel en entreprise, avec des cours et des périodes de formation. Sa sœur Juliette est étudiante à l’EPFL. Ils apprennent tous les deux, mais leurs cursus, leurs journées et leur relation au travail ne sont pas interchangeables.
La semaine suivante, son responsable lui confiera la préparation d’une petite intervention. Édouard devra proposer l’ordre des opérations, vérifier les éléments et expliquer ses choix avant qu’une équipe utilise sa fiche. Les outils lui seront accessibles. Pour la première fois, ce qu’il prépare doit servir à autre chose qu’un exercice d’atelier.
— Je voudrais qu’il puisse partir avec ma fiche sans tout refaire, me dit-il.
Édouard a choisi le bois, les constructions et les équipes de chantier. Il aurait pu s’intéresser à d’autres métiers de la montagne, mais c’est ici qu’il a trouvé l’envie de commencer. Je découvre à travers lui une activité où des gestes anciens rencontrent des équipements capables de retirer une grande part des efforts les plus pénibles. Il me parle d’un matériau que je connais, puis me montre des façons de travailler dont je n’avais aucune idée.
Il me montre sur l’écran une séquence autorisée par son entreprise, sans les informations du client. Des éléments de structure sont préparés en atelier. Les machines réalisent certaines découpes et contrôlent des dimensions ; des appareils prennent en charge les déplacements lourds. Sur le chantier, le levage et plusieurs interventions exposées sont assistés ou confiés à des robots adaptés. Les personnes restent à distance des zones où leur présence n’apporte rien qui justifie le risque.
Je regarde la poutre se déplacer sans demander à deux corps de porter tout son poids. Cela me renvoie aux générations dont je parlais devant le miroir de la salle de sport. Le progrès est ici très simple à comprendre : moins d’usure, moins de gestes répétés sous une charge trop forte, certaines chutes ou erreurs évitées. Autour du levage, la zone reste délimitée. Les personnes y entrent seulement une fois l’opération terminée.
L’IA aide à préparer les interventions, confronter les plans à l’état observé, repérer des écarts et anticiper la météo. Son apprentissage suit les règles du chantier, avec des équipements et un encadrement adaptés à son âge et à son niveau. Son responsable décide des opérations auxquelles il peut participer.
Ce qu’il aime, me dit-il, c’est voir une pièce prendre sa place dans une construction et travailler avec les autres. Son entreprise intervient sur plusieurs petits chantiers, dans des bâtiments qui demandent des équipements différents. Pour le moment, une équipe polyvalente qui utilise les machines de l’atelier et loue certains robots de chantier revient moins cher qu’une automatisation complète de chaque intervention. Les relevés, les découpes et les charges lourdes sont déjà largement mécanisés. Édouard apprend dans ce mélange de tâches, avec des collègues dont les journées changent à mesure que les équipements deviennent plus accessibles.
Il me montre un autre chantier, plus grand, où l’entreprise emploie davantage de machines et moins de personnes. Les coûts de transport et d’installation peuvent y être répartis sur plusieurs semaines. Son responsable examine ces écarts avant d’acheter de nouveaux équipements. Édouard regarde surtout les gestes qu’il apprendra à faire avec eux.
La question de la formation me ramène à mes anciens débats d’entreprise. Lorsque les tâches simples sont automatisées, que confie-t-on à quelqu’un qui commence ? Dans certains bureaux, ces tâches avaient constitué le premier étage d’un apprentissage rémunéré. Les supprimer permettait de gagner du temps ; cela retirait aussi des occasions d’entrer progressivement dans le métier. Claire avait vu disparaître les places avant même les postes des personnes expérimentées.
En charpente, Édouard peut encore contribuer à des travaux adaptés à son niveau. Il prépare, vérifie, comprend les séquences et participe avec son encadrant. Sa contribution compte déjà. L’encadrement, les reprises et les exercices où l’erreur est possible demandent encore du temps, parfois plus que ce que son travail permet de gagner. L’entreprise finance une compétence future dont elle n’est pas certaine de conserver le bénéfice.
Son responsable sait qu’il pourra partir après sa formation. C’était déjà vrai avant l’IA. La raréfaction de certaines tâches d’entrée a simplement rendu le coût plus visible. Des entreprises se sont regroupées pour mutualiser une partie de l’encadrement, partager des équipements de formation et financer des périodes dont l’utilité dépasse un employeur. Les pouvoirs publics participent à certains parcours. Ces dispositifs demandent des vérifications : on doit former réellement, pas seulement subventionner des heures peu payées.
Le revenu de base ne dispense pas l’entreprise de rémunérer un apprenti. Il lui donne une protection personnelle, comme aux autres personnes admissibles ; il ne transforme pas son travail en ressource gratuite. Le salaire et les conditions doivent correspondre au statut, aux responsabilités et à la progression prévue. Je tiens à cette différence d’autant plus que j’avais moi-même soulevé la question du coût de la formation dans les entreprises.
— Papa. Tu peux juste tenir ça ?
Édouard me remet le morceau de bois dans les mains. J’étais encore dans le financement de sa formation ; il attendait de me montrer son assemblage. Il déplace mes doigts, replace l’autre élément, puis me demande de rester comme cela. Je regarde enfin ce qu’il veut me montrer.
Carole nous lit un message de Charlotte en passant : aucun créneau supplémentaire ne se libère pour sa lecture à la bibliothèque. Elle voudrait garder l’essai à la colonie, si ses heures peuvent y être prévues. Carole lui propose de regarder le passage où elle compte s’arrêter. Édouard attend que nous ayons fini de parler pour me demander de tenir à nouveau sa pièce.
Son neveu et sa nièce arrivent dans la pièce. Ils trouvent étrange que leur oncle ait encore l’air jeune alors qu’il construit des choses que je ne comprends pas. Il accepte de leur montrer, en choisissant ce qu’ils peuvent manipuler sans risque. Mon petit-fils demande si un robot aurait pu faire le morceau. Édouard répond oui, puis lui demande s’il veut tout de même essayer d’emboîter les deux parties. L’enfant s’assied immédiatement.
Mon petit-fils force sur la mauvaise pièce. Édouard la reprend, lui montre le sens et recommence avec lui. Sa nièce attend son tour, les mains déjà tendues. Je vais déplacer les chaussures qui encombrent toujours l’entrée.