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Les temps Valaisans
Ceux qui restent

Chapitre 24 / 29

Le prix d’une lumière allumée

Partie V — Une adresse pour la suite

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Marc refuse qu’on inscrive son nom dans la colonne des engagements confirmés. Il a posé son écran entre Nora et lui ; son doigt reste sur la ligne. Nous sommes le mardi 18 novembre. Claire, Samuel et moi venons d’arriver pour examiner l’estimation. J’ai promis à Carole de rentrer pour le dîner.

— J’ai dit que je pouvais participer jusqu’à cette somme, précise Marc. Avec les conditions que nous avons discutées. Si le reste manque, je ne pourrai pas combler.

Marc est entrepreneur, revenu de Zurich. Il cherche avec d’autres des fonds privés pour la future coopérative. Son entreprise avait gagné beaucoup avec les premières transformations de l’IA, puis subi la pression de concurrents qui disposaient des mêmes moyens. Il a encore de l’argent à engager, mais d’autres projets l’attendent. Il doit décider de ce qu’il pourra immobiliser ici.

Nora, chargée du dossier à la commune, change l’intitulé de la ligne. « Intention sous conditions. » Elle lui demande lesquelles devront apparaître dans la prochaine présentation.

— Toutes. Je viendrai les expliquer.

Elle reprend la date du prochain point public. Il faut pouvoir présenter un montage dont on distingue les ressources acquises de celles qu’il reste à réunir. Elle avait espéré obtenir ce soir une ligne de moins dans la seconde colonne. Marc regarde la nouvelle mention avant d’acquiescer.

L’estimation de transformation atteint cinq millions quatre cent mille francs. Je relis le total. Sur l’image, le séjour d’un futur appartement attend une table et quelques habitants ; sous l’image, il y a les cuisines, les salles d’eau, les réseaux à reprendre, l’accès à modifier, une isolation qui remonte sur plusieurs étages, les études et les imprévus. Je fais défiler jusqu’au bout.

Nora nous montre une variante préparée par l’architecte. L’IA a rapproché les relevés et les contraintes ; des éléments fabriqués en atelier, la robotisation des découpes et de la manutention réduisent le prix de plusieurs opérations. Déplacer un réseau dans le bâtiment existant reste une intervention à payer. Elle fait revenir le tracé pour que nous voyions où il passe.

— Cette variante-là baisse le total, dit Marc. Pourquoi l’a-t-on écartée ?

Samuel agrandit l’accès à un logement. La pièce a gagné de la surface sur le passage. Il se penche au-dessus du plan, puis nous demande comment on y fera entrer un lit. L’architecte avait signalé le point dans une annotation que j’avais survolée.

Édouard m’a raconté sa première préparation de chantier : il avait demandé au système de vérifier chaque élément sans lui faire examiner tout le trajet du montage. Son responsable l’a obligé à reprendre. Il a envoyé sa reprise la semaine dernière ; elle a été validée hier, et il doit participer à l’intervention sous le contrôle de son responsable. Je retrouve devant moi le petit détour qu’il avait ajouté sur son plan.

— On garde l’accès, dis-je.

Samuel revient à sa place. Je repense aux prix qui avaient baissé en dix ans : les écrans, les vêtements ordinaires, les équipements produits en série, tant de services dont la conception, la fabrication et la distribution avaient changé. La concurrence et les pertes de revenus avaient aussi comprimé les prix. Je m’étais habitué à trouver, en cherchant un peu, une version moins chère de presque chaque chose. Je laisse la ligne du passage telle qu’elle est.

Nora affiche la prévision de chauffage. Marc demande immédiatement à voir les pointes de consommation de l’hiver.

— C’est là que je veux savoir ce qui se passe si nous nous trompons.

Les modèles étaient devenus plus sobres sur certaines tâches, mais les centres de calcul s’étaient multipliés, les transports et le chauffage s’étaient électrifiés, les robots avaient rejoint les ateliers et les maisons. Production, stockage et réseaux avaient grandi sans toujours suivre les usages aux heures les plus demandées. On pouvait acheter peu cher un appareil très intelligent et continuer de payer cher sa disponibilité au mauvais moment.

Samuel propose de comparer une meilleure isolation à un chauffage plus puissant. Nora fait apparaître plusieurs hivers et plusieurs prix de l’énergie. Une partie de l’avantage change avec le scénario retenu. Marc demande qu’on garde ces variantes dans le dossier.

— Et la salle, pourquoi reste-t-elle chauffée à cette heure ? demande Claire.

C’est une option d’ouverture permanente. Je l’avais trouvée séduisante : un lieu où l’on pourrait venir quand on en aurait besoin. Claire suit du doigt les heures où personne n’a prévu d’accueil.

— Qui ouvre ? Qui répond si quelque chose manque ?

Nous retirons cette option. Les heures prévues suffisent déjà à poser des questions. De l’eau descend de nos montagnes, des ouvrages produisent de l’électricité, mais le prix qui arrive ici dépend encore des saisons, des contrats et du réseau. J’aurais aimé que la proximité de la ressource simplifie ce calcul. Nora revient à la facture estimée du bâtiment.

Le montage prévoit trois millions six cent mille francs d’emprunt, un million de contribution communale et huit cent mille francs de fonds propres coopératifs et d’apports privés. Marc fait confirmer que sa proposition appartient à cette dernière somme. La commune conserverait le bien et accorderait un droit d’usage durable. Elle renoncerait ainsi à d’autres possibilités de recettes. L’achat du bâtiment n’apparaît pas dans notre devis, mais son usage a bien une valeur.

Samuel ouvre la grille des loyers : huit cents francs pour les petits logements, mille cent pour les six intermédiaires, mille quatre cents pour les plus grands, hors charges. Je regarde les surfaces en pensant à Maxence. Claire s’arrête sur l’appartement familial.

— Avec les charges, il faut pouvoir leur dire combien cela fera.

Sur une année complète, les loyers bruts représenteraient un peu plus de cent huitante-sept mille francs. Nous retenons cent huitante mille après une marge pour les vacances et les impayés. Ce revenu doit payer les intérêts, une part de remboursement de l’emprunt, la réserve et la gestion. L’énergie et les services résidentiels restent dans des charges séparées, régularisées ensuite.

Nora ajoute un demi-point au taux de l’emprunt. Dix-huit mille francs par an apparaissent. Si les quinze logements devaient absorber seuls l’écart, cela ferait cent francs de plus par mois pour chacun.

— Voilà ce que mon apport ne garantit pas, dit Marc.

Samuel regarde toujours la grille. Pour Claire, il a réduit le loyer de son propre appartement, de mille deux cent cinquante à mille francs, avec un accord de trois ans. Il avait renoncé à une part de son revenu tout de suite. Il demande pourquoi on ne consacrerait pas davantage d’argent à cette forme d’aide.

— Elle paie déjà moins depuis septembre. Ici, nous parlons de 2038.

Nora lui demande combien d’appartements supplémentaires cette aide rendrait disponibles. Il répond qu’elle pourrait déjà aider ceux qui en ont un. Ils restent un moment sur ces deux situations. Samuel voudrait qu’une partie de l’effort produise un effet avant le chantier ; Nora doit présenter ce qui permettrait aussi de loger les ménages pour lesquels aucune offre n’existe. Le bâtiment, pendant ce temps, demande de l’entretien.

— Je veux que les aides soient dans la comparaison, insiste Samuel. Avec le coût, et le nombre de personnes qu’elles peuvent aider.

Nora l’inscrit. Il veut relire cette partie avant la réunion publique. Elle lui transmettra le document ; nous avons encore besoin de compléter les données. Je regarde l’heure. Le dîner se rapproche et une décision que j’avais crue simple vient de nous prendre vingt minutes.

La salle dispose d’un budget distinct : soixante mille francs par année complète. Quarante-deux mille viendraient de la commune, douze mille d’un partenaire public et six mille des participations, avec des exonérations possibles. Ces ressources restent à engager. Les futurs locataires paieraient leurs loyers et leurs charges résidentielles ; leur bail leur permettrait de garder leurs soirées pour eux.

Claire demande le détail des heures. Douze heures d’ouverture par semaine pendant quarante-six semaines, plus six heures de préparation et de coordination. Certaines interventions s’ajouteraient par convention, dont celles que Charlotte envisage avec la bibliothèque. Le ménage et l’entretien résidentiels sont comptés ailleurs.

— Vous avez prévu le remplacement de la personne qui a la clé ?

Nora affiche la ligne. Claire demande si le temps de transmission y entre. Je suggère qu’un habitué pourrait parfois dépanner. Elle me regarde.

— Le jour où tu auras un client, tu viendras ?

Je ne peux pas lui promettre cela. Elle laisse la question sur la table. Il faut chiffrer une organisation qui tienne aussi quand chacun a autre chose à faire.

Pour l’essai de décembre, Charlotte attend encore le cadre précis de son intervention. Sa lecture pourrait tenir dans le programme, avec l’activité autour de la table. Claire lui demandera le temps nécessaire pour préparer et ranger. Elle note le temps qu’il faudra faire valider.

Nora reprend les échéances. Le crédit complémentaire d’études servirait à développer les plans et le financement. Le chantier demanderait ensuite ses propres décisions et autorisations. Marc confirme qu’il fournira son intention écrite, avec les conditions. Samuel garde la page sur les aides aux loyers. Nora a trois compléments à obtenir avant la réunion ; elle les attribue à voix haute et attend que chacun confirme une date.

Je referme mon dossier lorsqu’elle arrive à mon nom. Je dois lui envoyer les éléments promis sur les usages des équipements. Nous convenons de jeudi. Cette fois, je l’inscris devant elle.

Je rentre à l’heure promise. Carole me demande si la salle va ouvrir. Je lui réponds que nous avons enfin commencé à savoir ce qu’il faudrait pour cela. Elle sourit, puis me demande de mettre la table.

Mon regard se tourne vers le robot. Il suffirait de lui demander. Je suis presque en train de le faire, puis j’ouvre le placard et prends les assiettes. Carole attend la première pour couper le pain.