Chapitre 29 / 29
Le bisse peut couler dans les deux sens
Partie V — Une adresse pour la suite
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Le dimanche 14 décembre, le jour descend tôt sur la vallée. Les enfants dessinent à la table du salon. J’ai posé près d’eux un exemplaire du Bisse Cognitif, ouvert sur une page dont une phrase m’a arrêté. En 2026, je l’avais écrite avec l’assurance de quelqu’un qui pensait reconnaître une direction. Dix ans plus tard, je retrouve aussi ce que mon enthousiasme avait préféré laisser dans l’ombre.
Je défendais l’idée que l’intelligence artificielle prendrait sa valeur dans l’expertise des personnes qui savaient lui demander, juger et reprendre. Dans l’agence, j’avais vu des professionnels devenir capables de réaliser beaucoup plus. L’expérience leur permettait de reconnaître ce qui tenait dans une réponse. J’avais cru que cet avantage nous accompagnerait longtemps.
Les systèmes ont appris à mieux contrôler leurs résultats, à comparer des démarches, à chercher ce qui manquait. L’AGI de 2027, puis les capacités qui l’avaient dépassée, ont déplacé cette frontière jusque dans les ateliers, les maisons et les soins. Nous nous sommes formés, nous avons investi et transmis nos méthodes. Parfois, cela a aussi préparé le moment où l’on pourrait se passer de nous.
Le client qui avait arrêté mon accompagnement en octobre n’est pas revenu. Son entreprise continue de fonctionner. J’ai eu envie de lui demander comment se passaient les premières semaines, puis j’ai hésité sur ce que j’espérais entendre. J’aurais aimé que tout aille bien, avec peut-être une difficulté assez importante pour justifier de me rappeler. Je ne suis pas fier de cette seconde pensée.
D’autres missions me font encore travailler. Celle-ci a laissé des jours que je n’ai pas tous remplis et des revenus qui ne reviendront pas parce que nous sommes restés en bons termes. Je le savais lorsque je dirigeais une entreprise. Il m’a fallu me retrouver de l’autre côté pour cesser de traiter cette possibilité comme une réserve en fin de présentation.
Claire m’appelle pendant que je relis la page. Nora lui a proposé quelques demi-journées rémunérées en janvier pour l’enquête sur les usages et la préparation du programme collectif. Nous avons reçu vendredi la nouvelle du crédit complémentaire d’études autorisé la veille. Les plans et le financement vont pouvoir avancer. La transformation du bâtiment devra encore être décidée, avec des logements toujours visés pour le printemps 2038.
Elle m’a envoyé les notes qu’elle prépare pour son devis. Je les ouvre pendant qu’elle me parle.
Janvier 2037 — Enquête sur les usages de la colonie. À préciser avant accord. Compter les appels pour obtenir les rendez-vous. Les entretiens seuls ne disent pas le temps nécessaire. Ajouter les déplacements et la reprise des réponses avec les personnes. Prévoir un temps de préparation et un point avec Nora. Qui décide que le travail est terminé ? À écrire. Disponibilité entre les séances : remplacer par des créneaux convenus. Je ne peux pas accepter d’être joignable en permanence. Pas d’engagement sur la coordination future de la salle dans ce devis. Janvier seulement.La dernière ligne est ajoutée à la main sur la copie qu’elle m’envoie. Claire me demande si la proposition de Nora comprend déjà les appels. Je vais le vérifier. Je lui dis que je suis heureux de la voir prendre une place dans la suite du projet.
— J’aimerais aussi retrouver du travail ailleurs, me répond-elle.
Je commence à parler d’autres lieux qui pourraient avoir besoin du même accompagnement. Elle m’arrête doucement. Elle pense à son ancien métier, aux dossiers qu’elle savait traiter, à une équipe avec laquelle mener un travail plusieurs mois de suite. Elle avait aimé cela. Depuis qu’elle avait perdu son poste, on lui proposait surtout de donner une forme utile à son temps disponible.
Je l’écoute. Je lui ai parlé de formation, puis de ce projet. Les deux fois, j’ai voulu l’aider. Les deux fois, j’ai répondu un peu vite à la question de ce qu’elle pouvait faire désormais.
— Pour janvier, je vais préciser ce que j’accepte, dit-elle. Après, je ne sais pas.
Son revenu de base continuera d’arriver. La baisse de son loyer tient toujours. Elle connaît les dates et les montants ; elle me les avait montrés. Elle me parle maintenant de journées où elle ne sait plus à qui proposer ce qu’elle sait faire. Le samedi à la colonie lui avait plu. Elle refuse d’en attendre davantage que ce que nous avons réellement organisé.
Elle me demande si j’ai remplacé mon contrat. Je lui réponds que non. Je garde d’autres clients, Carole travaille, nous avons notre appartement. Claire le sait aussi. Nous parlons quelques minutes de ce que nous cherchons, avec des situations matérielles trop différentes pour que je puisse les confondre.
Avant de raccrocher, elle me demande de lui transmettre les réponses aux dernières questions de l’enquête. Elle doit pouvoir établir son devis. Je note ce qui manque. Cette fois, je lui donne une date pour les documents, sans ajouter ce que la mission pourrait devenir.
Mon petit-fils a pris le livre pendant l’appel. Il me demande si je savais déjà, en l’écrivant, que les gens iraient dans des salles pour chercher des réponses qu’ils pouvaient obtenir tout de suite. Je lui dis que je commençais à m’interroger. Il voudrait retrouver notre pont de papier pour le lui montrer. Sa sœur part chercher la gomme, comme si le livre attendait une démonstration.
Sur le dossier de la colonie, les possibilités prennent désormais la forme de plans, de loyers et de dates. Maxence a demandé à être informé des futures candidatures. Il cherche toujours un logement dans la station et poursuit les essais de son produit. Nous avons une quinzaine d’appartements à l’étude ; nous ignorons encore combien de ménages déposeront un dossier et lesquels pourront entrer. Je ne peux pas promettre à mon fils qu’il sera parmi eux.
Léa, elle, a commencé son travail ailleurs. Samuel m’a montré les premières nouvelles qu’elle lui avait envoyées. Il lui manque le passage facile et les repas improvisés. Il apprend à ne pas demander à sa fille de réparer chaque soir le vide qu’elle a laissé. Ceux qui restent ont aussi besoin de savoir laisser partir.
Je reviens à la phrase de mon premier livre. Une intelligence disponible presque partout a ouvert des possibilités immenses. Elle n’a pas rendu les logements aussi faciles à obtenir qu’une réponse sur un écran. Un bâtiment, l’énergie nécessaire pour l’habiter, un revenu durable se trouvent encore au bout d’autres décisions. Claire attend du travail ; Maxence, une adresse. Les progrès qui ont fait leur joie ont aussi déplacé ce qu’ils pouvaient espérer vendre.
Les enfants reviennent avec la gomme et leur dessin. Ils ont ajouté un canal près des maisons. Nous regardons une photo prise au bord d’un bisse pendant une autre saison. En décembre, nous pouvons parler de l’eau sans les conduire sur un chemin glissant. Mon petit-fils suit la pente du doigt, puis s’inquiète de la maison qu’il a placée trop haut.
Le bisse réel ne remonte pas la montagne. Dans l’image de mon premier livre, les capacités devaient arriver jusqu’aux habitants. Il fallait encore que revienne vers eux une part de ce qu’ils contribuaient à produire : des revenus, des droits sur les entreprises, des services, la possibilité de choisir où vivre. C’est dans ce sens-là que le bisse devait aussi couler.
La taxe sur les tokens avait tenté d’organiser ce retour avec un compteur simple. Les modèles ouverts, les calculs locaux et la baisse des prix avaient obligé à revoir son financement. Il avait fallu discuter d’autres recettes et de ceux qui auraient droit au revenu commun. Le compromis suisse avait stabilisé des vies. Les comptes de Claire continuaient pourtant d’appeler un travail que notre compromis ne lui donnait pas.
Carole s’assied près de nous. Charlotte lui a transmis un message de la femme qui avait emprunté le roman après l’essai : elle est arrivée au-delà du signet et demande quand aura lieu la prochaine lecture. Charlotte a son premier retour pour la suite. Elle doit encore trouver l’heure et le lieu à lui proposer.
Carole me demande comment va Claire. Je lui parle de janvier, de sa recherche d’un emploi et des documents à envoyer. Elle regarde la page restée ouverte sur mes genoux.
— Tu la réécrirais comment, aujourd’hui ?
Je cherche. Je pourrais ajouter la confiance, l’engagement ou la présence humaine à la liste de ce qui nous rendrait indispensables. Mon client connaissait ces qualités et avait tout de même fermé le contrat. Je lui dis que je garderais le récit des possibilités qui s’étaient ouvertes. Pour la place qu’elles nous laisseraient, j’aurais besoin d’écrire beaucoup plus lentement.
Carole reprend le dessin des enfants. Elle demande où les habitants pourront se retrouver. La petite désigne une pièce sans toit. Son frère explique qu’il l’a laissée ouverte pour que l’on voie la table. Ils déplacent les maisons ; le canal traverse maintenant l’une d’elles. Ils vont devoir recommencer une partie du tracé.
Mon petit-fils me demande de raconter ce qu’Édouard avait dit de mon métier lorsqu’il était petit. Il se souvient du téléphone et des copains, mais pas de la phrase entière. Je la répète. Sa sœur rit avant la fin. L’histoire a déjà commencé à vivre sans l’explication que je lui avais attachée.
Certaines voix de mes aînés me reviennent aujourd’hui avec une douceur que je n’avais pas su leur offrir en les écoutant. J’aimerais laisser aux petits un peu de ce plaisir : retrouver un chemin, un repas, une façon d’être ensemble. La sauce aux morilles de Martine me ramène chez elle avant même que j’aie pris le temps d’y penser. Ils auront leurs propres souvenirs. Je suis encore là pour en partager quelques-uns.
Demain, je dois terminer un dossier et rappeler une entreprise à laquelle j’ai proposé une mission. Carole a sa journée de travail à préparer. Sur mon agenda, plusieurs cases de janvier sont toujours vides. À travers la vitre, la vallée s’assombrit tandis qu’une dernière lumière reste sur les sommets. Onze ans ont passé depuis notre installation. Nous étions venus chercher du beau pour notre quotidien ; je regarde encore ce paysage avant d’allumer les lampes.
Les enfants ont faim. Je ferme le livre. Nous emportons le dessin pour libérer la table et choisissons ce que nous allons préparer ensemble. La maison pourrait s’en charger.
Ce soir, nous avons le temps.