Chapitre 26 / 29
Ce que Léa emporte
Partie V — Une adresse pour la suite
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Le samedi suivant, Samuel m’appelle depuis son hôtel. Il doit déplacer le rendez-vous où nous devions reprendre quelques points de la réunion. Sa fille prépare son départ. Il lui avait promis de l’aider et vient de comprendre que cela demandera plus qu’une heure entre deux obligations. Je lui réponds que notre dossier peut attendre.
Léa a vingt-sept ans. Elle travaille dans une fiduciaire et vient d’accepter un poste hors du Valais. Je l’ai rencontrée quelques fois depuis les premières discussions avec son père. Elle sait utiliser les outils et n’a pas besoin d’un discours supplémentaire sur la nécessité de se former. Elle cherchait surtout une entreprise qui lui confie des situations réelles, avec quelqu’un pour reprendre les décisions et des heures identifiées pour apprendre.
Le nouvel employeur a répondu précisément à ces questions. Il n’a pas promis de la protéger pour toujours des changements de son métier. Il lui a proposé un cadre dont elle pouvait vérifier les premières étapes, une rémunération et une place dans une équipe. Elle commence au début de décembre. Le calendrier de sa vie est beaucoup plus proche que celui de notre réhabilitation.
Je passe lui dire au revoir en fin de matinée. Une valise reste ouverte, avec des objets que l’on n’avait pas prévu d’emporter et que l’on ne sait pourtant plus très bien laisser. Samuel veut ajouter quelque chose pour la cuisine. Elle rit, regarde la place restante et lui demande s’il compte lui installer tout l’hôtel dans son premier appartement.
Son établissement fonctionne bien. Les séjours de loisirs se sont multipliés, certains visiteurs restent plus longtemps et les robots ont réduit une part de la pénibilité. Les affaires ne suffisent pas à lui donner la vie professionnelle que sa fille cherche. Elle pourrait l’aider, reprendre des dossiers, trouver de quoi être utile. Elle veut essayer une place qu’elle a choisie pour elle-même.
Samuel le sait. Il avait néanmoins commencé à lui parler de la colonie comme d’une raison supplémentaire de rester : des logements, des activités, une vie de village enrichie. Elle y voit de bonnes idées. Aucun de ces projets ne lui donne maintenant l’expérience que son nouvel employeur lui propose. Elle n’a pas à attendre 2038 pour savoir si notre adresse collective pourrait lui convenir.
Je reconnais trop bien le mouvement de son père. J’avais imaginé mes enfants plus près de nous avec une joie dont je parlais comme si elle suffisait à rendre ce rapprochement désirable pour chacun. Valentine et Charlotte ont construit leur place en Valais. Maxence cherche encore la sienne. Juliette est à Lausanne, Édouard apprend un métier dans la région. Chacun habite aussi une histoire qui ne commence pas par mon déménagement de 2025.
Léa me montre une photo de la pièce qu’elle va louer. Elle m’explique où elle mettra son bureau, puis corrige : surtout une table où poser ses affaires, puisque le travail n’exige plus l’équipement que j’ai encore tendance à imaginer. La fenêtre donne sur des toits. Elle ne semble pas souffrir de l’absence de montagnes dans ce rectangle. Elle a déjà repéré un chemin pour sortir marcher.
Je lui demande quand elle pense revenir. Elle ne sait pas encore. Le premier mois sera chargé, elle voudrait prendre ses habitudes et rencontrer les gens avec qui elle vivra. Samuel baisse un instant les yeux vers la valise, puis lui dit qu’ils trouveront une date après. Je vois ce que lui coûte cette petite phrase. Il lui laisse le temps de s’installer sans transformer chaque week-end à venir en preuve qu’elle ne les oublie pas.
Nous parlons de ce qu’elle emporte. Des vêtements, quelques livres, un objet de son enfance qu’elle croyait avoir perdu. Elle a sauvegardé ses documents et peut retrouver ses outils depuis n’importe quel écran. Elle enveloppe son bol dans un vêtement et cherche une place où il ne bougera pas pendant le trajet.
Je ne reste pas pour le départ. Samuel et Léa ont encore leurs moments à vivre. Avant de sortir, je lui souhaite de trouver ce qu’elle va chercher. Je m’entends éviter la phrase que je prononce parfois trop vite, celle qui contient déjà l’idée du retour. Elle pourra revenir, ou non, ou autrement. Le lien ne devrait pas dépendre de notre préférence pour une adresse.
Dans la rue, je croise Claire. Elle va préparer avec Charlotte l’après-midi d’essai du 6 décembre. Le budget ponctuel est confirmé, avec les heures nécessaires à l’organisation. Elle sera payée pour sa coordination de cette séance. Elle m’indique les heures convenues et le travail qu’elle rendra à la fin. Pour la suite, elle attendra une autre proposition.
Elle a repris un peu de cette énergie que je lui connaissais lorsqu’elle pouvait conduire un projet jusqu’à un résultat. Il reste pourtant la fragilité d’une mission courte, le prochain mois à prévoir et les réponses qu’elle attend ailleurs. Je me réjouis avec elle de ce travail sans y chercher une guérison complète de sa trajectoire.
Nous évoquons Léa. Claire trouve qu’elle a raison de saisir cette possibilité. Elle aurait aimé disposer, à plusieurs moments de sa propre transition, d’une proposition aussi précise. Une personne vient de trouver un motif de partir, une autre un petit appui pour rester. Je résiste à l’envie de mettre les deux sur les plateaux d’une balance.
Le dimanche soir, Samuel m’envoie une photo. La valise a disparu sous le lit, le bol est sur la table et la pièce a déjà l’air un peu moins provisoire. Je lui réponds quelques mots. Il m’écrit qu’elle a trouvé un café près de chez elle. Je reconnais son soulagement dans le détail choisi : quelqu’un aura un endroit où aller le matin, même loin de nous.
Lorsque les petits reviennent, ils demandent si Léa pourra voir la salle une autre fois. Je leur réponds qu’il y aura d’autres occasions. Pour eux, vivre ailleurs ne signifie pas sortir de l’histoire. Leur tante Juliette leur parle souvent entre deux visites.
Mon petit-fils ajoute un bâtiment à la construction qu’il avait commencée. Il le place loin du premier, puis demande une pièce plus longue pour les relier. Je m’apprête à y reconnaître une signification trop parfaite. Il m’explique qu’il lui manque surtout un garage. Je lui tends la pièce qu’il veut, en gardant pour moi les images que les adultes aiment ajouter aux jeux des enfants.