Formation30 % des tâches automatisables, 100 % du métier transformé
Enseignant à l'école obligatoire
Enseignant à l'école obligatoire en Valais — ce qui change d'ici 2030
Dans les classes valaisannes, l'IA est déjà entrée : les élèves s'en servent pour leurs devoirs, souvent sans le dire et sans méthode. L'IA ne va pas faire la classe : elle va transformer tout ce qui l'entoure (la…
9 min de lecture · En lien avec l’essai · chapitres 6 · 12 · 13
Dans les classes valaisannes, l'IA est déjà entrée : les élèves s'en servent pour leurs devoirs, souvent sans le dire et sans méthode. L'IA ne va pas faire la classe : elle va transformer tout ce qui l'entoure (la préparation, les corrections, les devoirs eux-mêmes) et rendre plus visible que jamais ce qui se joue en présence des élèves.
Le métier aujourd'hui
L'école obligatoire valaisanne couvre onze années, huit de primaire et trois de cycle d'orientation, et fonctionne dans les deux langues du canton, avec des plans d'études distincts selon la région linguistique (PER côté francophone, Lehrplan 21 côté germanophone). Les enseignants y sont formés par la HEP-VS, sur ses sites de Saint-Maurice et de Brigue. Entre les centres scolaires de plaine et les écoles de village, parfois à degrés multiples, les conditions d'exercice varient énormément ; le cœur du métier, lui, reste le même partout.
Une semaine type se répartit entre :
- Préparation des séquences d'enseignement : planification, choix du matériel, adaptation au plan d'études et à la classe réelle
- Conduite de la classe : enseigner, cadrer, motiver, gérer les dynamiques de groupe
- Différenciation : adapter le travail aux élèves en difficulté comme à ceux qui vont vite
- Corrections et évaluations : exercices, épreuves, rédactions, appréciations
- Suivi individuel : repérer les décrochages, les difficultés familiales, les situations de harcèlement
- Collaboration : enseignement spécialisé, direction, logopédie, autorités scolaires
- Communication avec les familles : réunions de parents, entretiens, messages, conflits parfois
Le badge de cette fiche retient 30 % de tâches automatisables : l'une des proportions les plus basses de la série, avec celles du guide de montagne et du fromager d'alpage. Rien d'étonnant. L'essentiel du métier se joue en présence d'enfants, et cette part ne se délègue à rien.
Ce que l'IA prépare
La préparation des séquences s'accélère. Générer une fiche d'exercices, une évaluation formative, un texte adapté à un thème du plan d'études, cinq variantes d'un même problème : ce travail, qui occupe les soirées et une partie des dimanches, sera largement assisté. L'enseignant garde la scénarisation, c'est-à-dire l'essentiel : décider ce que la classe doit apprendre cette semaine, dans quel ordre, avec quels détours. L'outil produit du matériel ; il ne sait pas où en est la classe.
La différenciation devient matériellement possible. Tout enseignant sait ce qu'il faudrait faire : trois versions d'une même fiche, un texte simplifié pour l'élève allophone, un prolongement pour celle qui a terminé en dix minutes. Presque personne n'en a le temps. L'IA générative rend cette déclinaison presque instantanée, et c'est probablement son apport pédagogique le plus profond : elle rapproche la pratique quotidienne de ce que la recherche recommande depuis des décennies.
Les corrections de premier niveau. Pour les exercices fermés, la correction automatique existe depuis longtemps. La nouveauté porte sur les productions ouvertes : un premier retour sur la langue, la structure et la cohérence d'une rédaction peut être généré, laissant à l'enseignant l'évaluation qui compte, celle qui situe le texte dans la progression de l'élève. La note, l'appréciation et la décision d'orientation restent des actes professionnels qui engagent.
Les élèves, eux, n'ont pas attendu l'école. Une part croissante des devoirs rendus passe par un modèle de langage, avec ou sans travail personnel derrière. Le devoir à domicile change de nature : un texte produit hors de la classe ne prouve plus grand-chose sur ce que l'élève sait faire seul. Ce constat, dérangeant, est aussi une chance : il oblige l'école à réinterroger ce qu'elle évalue vraiment, et comment.
Données des élèves : le prérequis
Les écoles publiques valaisannes sont soumises à la LIPDA (RS/VS 170.2), et leurs élèves sont des mineurs : la combinaison impose la prudence maximale de toute cette série.
Aucune donnée d'élève dans les outils grand public. Noms, notes, productions écrites, situations familiales : rien de tout cela ne doit transiter par un service sans contrat, sans hébergement maîtrisé et sans base légale. Un enseignant qui colle la rédaction d'un élève dans un outil gratuit transmet les données personnelles d'un mineur à un tiers inconnu.
Des outils validés par le canton. La conformité ne peut pas reposer sur la vigilance individuelle de chaque enseignant : elle passe par une liste d'outils validés, contractualisés et hébergés dans un cadre conforme, mise à disposition des établissements.
Transparence envers les familles. Ce que l'école automatise, avec quelles données et quelles garanties, doit pouvoir être expliqué simplement aux parents. La confiance scolaire se perd vite et se regagne lentement.
Ce qui monte dans le jugement
La relation pédagogique. L'autorité, la confiance, la capacité à faire travailler vingt-cinq adolescents un vendredi après-midi : rien de cela ne sort d'un serveur. La recherche en éducation le répète, l'effet enseignant compte parmi les premiers déterminants des apprentissages. Plus les tâches périphériques s'automatisent, plus cette part relationnelle redevient visiblement le centre du métier.
L'attention aux signaux faibles. Un élève qui décroche, une dynamique de harcèlement qui s'installe, une situation familiale qui se dégrade : ces signaux se lisent dans une classe réelle, dans les couloirs, à la récréation. Aucun tableau de bord ne les remonte de manière fiable, et un tableau de bord qui prétendrait le faire poserait des questions de surveillance qu'une école ne doit pas esquiver.
La conception de l'évaluation. Si la machine rédige, que reste-t-il à évaluer, et comment ? Davantage d'oral, davantage de travail sur table, davantage d'évaluation du processus (brouillons, étapes, justifications) : ces déplacements demandent un vrai travail d'ingénierie pédagogique, bien plus fin que la chasse à la triche.
La transmission culturelle et linguistique. Le chapitre 13 de l'essai insiste sur un point que l'école connaît d'instinct : les grands modèles ne portent pas par défaut l'héritage local. Ils écrivent un français standard et un allemand standard ; le Walliserdeutsch, parlé par quelque 80 000 personnes et presque absent des corpus écrits, n'y existe pour ainsi dire pas. L'histoire du canton, ses toponymes, ses institutions (bourgeoisies, consortages, bisses), sa culture bilingue : si l'école ne les transmet pas délibérément, les outils que les élèves consultent chaque jour les en éloigneront par simple gravité statistique.
La formation du jugement des élèves. Apprendre à vérifier une affirmation, à se méfier d'un texte trop lisse, à distinguer ce qu'on comprend de ce qu'on recopie : cette littératie critique devient un objectif d'apprentissage à part entière. Les élèves utiliseront ces outils toute leur vie. L'école est le seul lieu où quelqu'un leur apprendra à le faire en conscience.
Qui garde le dernier mot ?
| L'IA propose | L'enseignant juge | L'école assume |
|---|---|---|
| Une séquence complète avec exercices différenciés sur trois niveaux | Si la progression correspond à sa classe réelle, quels élèves ont besoin d'autre chose, ce qui doit être repris autrement | La conformité au plan d'études et la qualité de l'enseignement dispensé |
| Une première correction de rédactions (langue, structure, cohérence) | La note, l'appréciation, ce que ce texte dit de la progression de l'élève et de ce qu'il faut travailler ensuite | L'évaluation certificative et ses conséquences sur l'orientation |
| Un repérage d'élèves « à risque » fondé sur l'évolution des résultats | Si la baisse traduit une difficulté scolaire, familiale ou tout autre chose, et comment en parler à l'élève et aux parents | La protection de l'élève et la relation de confiance avec les familles |
| Un texte d'appui simplifié pour un élève allophone | Si la simplification aide réellement ou enferme dans un niveau, et à quel moment retirer l'étayage | L'égalité des chances effective dans la classe |
Illustration composite. Un enseignant de cycle d'orientation reçoit d'un élève moyen une rédaction inhabituellement aboutie : syntaxe impeccable, vocabulaire soutenu, aucune trace des maladresses qu'il connaît chez lui. Plutôt que d'ouvrir un dossier de fraude, il rend les copies sans note et fait réécrire à tous, en classe, un paragraphe sur table. Puis il prend l'élève cinq minutes : que voulais-tu dire, toi, dans ce texte ? La conversation lui apprend davantage que la copie. L'élève repart avec une consigne inattendue : refaire le devoir avec l'outil, en annotant ce qu'il a gardé, modifié et rejeté, et pourquoi. (Situation fictive, composite ; à remplacer par un cas réel lors de la passe d'incarnation.)
Fiche de poste 2030
Trois compétences devront entrer explicitement dans les profils ; la formation initiale ne les couvre pas encore.
La première est la scénarisation pédagogique assistée : piloter les outils de génération pour préparer, différencier et décliner le matériel sans abdiquer la progression d'ensemble. Savoir ce qu'on demande, évaluer ce qu'on reçoit, corriger ce qui sonne juste sans l'être. La qualité pédagogique du matériel généré dépend entièrement du regard qui le valide.
La deuxième est la conception d'évaluations à l'ère des modèles : construire des dispositifs qui mesurent la pensée de l'élève (oral, travail en classe, processus documenté) dans un monde où le produit fini rendu à la maison ne prouve plus rien. Cette compétence engage l'équité des décisions d'orientation ; elle ne peut pas rester un bricolage individuel.
La troisième est l'éducation critique à l'IA, doublée d'un rôle renforcé de passeur culturel. Enseigner l'usage lucide des outils est une chose ; incarner devant les élèves ce que les modèles ne portent pas en est une autre : la langue d'ici, l'histoire d'ici, la manière de vérifier avant de croire.
L'ancrage territorial
Le Valais scolaire a des particularités qu'aucun grand modèle ne connaît de l'intérieur. Le bilinguisme cantonal d'abord, avec sa frontière linguistique qui traverse le canton et ses filières bilingues ; le Walliserdeutsch ensuite, langue du quotidien de dizaines de milliers d'élèves, essentiellement orale, que les outils standard ignorent ou massacrent. L'école obligatoire est l'institution qui décide, génération après génération, si cet héritage se transmet ou s'érode.
Les petites écoles de montagne, souvent à degrés multiples, sont paradoxalement bien placées pour tirer parti de la différenciation assistée : un enseignant qui gère trois degrés dans la même salle a précisément besoin de matériel décliné par niveau, chaque semaine, sans y passer ses nuits. Bien outillée, la classe multi-degrés de village redevient tenable ; c'est un argument direct pour le maintien d'écoles de proximité dans les vallées.
Reste la formation. La HEP-VS, présente dans les deux régions linguistiques, est l'institution naturelle pour porter ce chantier : intégrer ces compétences dans la formation initiale, offrir de la formation continue en cours d'emploi, et documenter ce qui marche dans les classes valaisannes réelles plutôt que d'importer des recettes.
Ce que le décideur doit faire maintenant
Pour une direction d'établissement scolaire
Établir avant la rentrée 2026 un cadre d'usage écrit, pour les enseignants et pour les élèves : ce qui est autorisé, ce qui est interdit, ce qui doit être déclaré. Recenser en parallèle les pratiques déjà installées dans l'établissement, car elles existent, avec ou sans cadre. Un établissement qui garde le silence laisse chaque enseignant seul face aux situations de fraude et chaque élève face à des règles implicites qui changent d'une salle à l'autre.
Pour un responsable cantonal (Service de l'enseignement)
Publier une liste d'outils validés au regard de la LIPDA, avec contrats cadres et hébergement conforme, et une doctrine cantonale d'évaluation à l'ère des modèles. Ces deux décisions dépassent les compétences d'un établissement isolé ; les laisser au niveau local garantit l'inégalité de traitement entre élèves du canton.
Pour la HEP-VS
Intégrer la scénarisation assistée, la conception d'évaluations et la littératie critique dans la formation initiale des deux régions linguistiques, et ouvrir un axe de recherche appliquée sur les usages réels des élèves valaisans : ce qu'ils font avec ces outils, à quel âge, dans quelle langue. Les données manquent, et les décisions cantonales des prochaines années vaudront ce que vaudra ce terrain.
Jérôme Deshaie est fondateur de MCVA Consulting SA, agence spécialisée dans la transformation IA des organisations en Valais, et auteur du Bisse Cognitif.
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